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Fuir, dans un désert, l'approche des humains


"Et, parfois, il me prend des mouvements soudains,
De fuir, dans un désert, l'approche des humains."
Le Misanthrope, I, 1, v. 143-144

Le thème du retrait salutaire de la vie sociale, prôné par Horace dans ses épodes (1), est repris sous diverses formes au XVIIe siècle. On le trouve par exemple

  • dans un sonnet de Maynard (1646) (2)
  • dans la satire I de Boileau, publiée en 1666 (3)
  • dans le dialogue de Lucien "Timon ou le misanthrope", paru en 1664, dans la traduction de Perrot d'Ablancourt (4).
  • dans la Cinquième Partie (1660) de la Clélie des Scudéry, où Caton, à la suite de ses déboires, veut "vivre dans la solitude" (5)
  • Dans le petit traité "De la vie solitaire", où La Mothe le Vayer prend la défense d'un ami qui a décidé de se retirer du commerce des hommes (6) (voir aussi "en une humeur noire, en un chagrin profond").
  • Dans le problème sceptique (Problèmes sceptiques, 1666) "Un homme d'esprit doit-il préférer la solitude à la conversation ?", où La Mothe le Vayer évoque "l'air contagieux qu'on respire dans la conversation des hommes de ce siècle" (7).
  • Dans une lettre des Oeuvres galantes en prose et en vers (1663) de l'abbé Charles Cotin (8).

La recherche de la solitude s'oppose cependant à l'éthique de la sociabilité mondaine (voir "la solitude effraie"), qui la considère comme extraordinaire ("vous êtes bien solitaire").

Dans son Traité sceptique sur cette commune façon de parler : n'avoir pas le sens commun (1646), La Mothe le Vayer opposait à l'attitude de rejet de l'humanité un comportement adéquat, fait de conciliation et de méfiance (9) (voir aussi "rompre en visière à tout le genre humain").

Plus bas, Alceste manifestera à nouveau, plus violemment, ce désir de se rendre "hors de la cour" et de fuir la compagnie des hommes ("vous ne m'aurez de ma vie avec vous").


(1)

Beatus ille qui procul negotiis
ut prisca gens mortalium,
paterna rura bubus exercet suis
solutus omni faenore
neque excitatur classico miles truci
neque horret iratum mare
forumque vitat et superba civium
potentiorum limina.
(Horace, seconde épode, v. 1)

Celui-là est bien-heureux qui se trouvant éloigné des affaires mondaines, sans être chargé de dettes, cultive avec ses bœufs, les champs de ses pères, à la manière des Anciens : qui n’est point réveillé par le dur bruit de la trompette pour aller à la guerre : qui n’a point horreur de la mer en furie, et qui évite le barreau, et le seuil des riches citoyens.
(Les Œuvres d’Horace en latin et en français, Première partie, trad. M. de Marolles, G. de Luyne, 1660, p. 136)

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(2)

Je donne à mon désert les restes de ma vie,
Pour ne dépendre plus que du ciel et de moi.
(Maynard, Oeuvres (1646), p. 21)

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(3)

Puisqu'en ce lieu, jadis aux Muses si commode,
Le mérite et l'esprit ne sont plus à la mode,
Qu'un poète, dit-il, s'y voit maudit de Dieu,
Et qu'ici la vertu n'a plus ni feu ni lieu,
Allons du moins chercher quelque antre ou quelque roche,
D'où jamais ni l'huissier ni le sergent n'approche,
Et sans lasser le Ciel par des voeux impuissants,
Mettons-nous à l'abri des injures du temps.
(Boileau, Satire I, p. 2)

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(4)

Retirons-nous plus tôt en quelque petit coin du monde pour y vivre tout seul à notre aise et y bâtir une tour pour enfermer notre trésor. Car je ne veux plus vivre que pour moi. Arrière tous ces noms d'amis, de parents, d'alliés, tout cela n'est que chimère. La patrie même me passera pour un fantôme. Je ne veux plus avoir de considération pour personne ni aimer d'autre que moi-même. Tous les hommes seront désormais mes ennemis ; leur rencontre me sera funeste; je mettrai un grand désert entre eux et moi, je ne ferai jamais ni paix ni trêve avec eux.
(Lucien, de la traduction de N. Perrot, Sr d'Ablancourt, 1664, Partie I, p. 34)

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(5)

Elle correspond à la volonté exprimée par Caton, à la suite de ses déboires, dans la Cinquième Partie (1660) de la Clélie des Scudéry :

D'abord il en fut affligé, mais comme il a l'esprit grand et ferme, il se résolut tout d'un coup et écrivit à ses amis [...] qu'il sentait bien qu'il avait le coeur assez ferme pour vivre dans la solitude et pour trouver en lui-même de quoi se passer de tout le reste du monde.
(Clélie, éd. Chantalat, p. 242, retrouver réf. et lien)

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(6)

[Notre ami] se plaint que vous lui voulez faire peur en suite de tout ce qu'on peut attribuer de mauvais à la solitude d'une retraite. Comme si la sienne devait être des réprouvés, et telle qu'on dépeint celle d'un Timon, d'un Ajax, ou de quelqu'autre aussi incapable de méditer que ce dernier. Sachez que le désert où l'aigle se plait ne témoigne pas moins de l'excellence de la nature que la compagnie dont les étourneaux ne se peuvent passer est une marque de leur faiblesse. Vous l'avertissez pourtant qu'une trop sombre et trop profonde quiétude, surtout après l'éclat et le tracas du grand monde n'est pas moins à craindre, qu'une ombre trop épaisse aux choses qui sont accoutumées au grand air nocent et frugibus umbrae. Vous lui dites que, comme Julius Firmicus assure par les règles de l'astrologie judiciaire, que les signes qu'elle appelle solitaires sont sans efficace, et ne contribuent que fort peu de chose, ou rien du tout, au bien de l'univers : ceux qui vivent seuls et hors le commerce de compagnies, doivent être réputés aussi inutiles que ces astres dans la société des hommes, où ils ne sont plus considérés que comme des membres séparés, de nul usage, et qui se corrompent d'eux-mêmes.
(La Mothe le Vayer,"De la vie solitaire", dans Nouvelle Suite des petits traités (1659), Oeuvres, VII, 1, p. 104)

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(7)

Un homme d'esprit doit-il préférer la solitude à la conversation ?
Non : si l'on demeure d'accord que de tous les animaux nous soyons les plus nés à la société ; et si Ulysse doit être loué comme un exemplaire de prudence, de ne s'être jamais voulu arrêter dans la solitude où Circé lui promettait l'immortalité, ayant mieux aimé courir le monde et converser avec les hommes de son temps, pour les instruire ou pour être instruits d'eux.
Oui: parce que quand nous avouerions que la société fût aussi naturelle à l'homme que la plupart des philosophes l'ont présupposé, ce qui oblige, ce semble, à la rechercher préférablement aux choses qui lui sont contraires ; il faut toujours entendre cela d'une nature pure et non corrompue comme celle qui nous anime. Qui est-ce qui se peut promettre de résister à l'air contagieux qu'on respire dans la conversation des hommes de ce siècle ?
(Problèmes sceptiques, Oeuvres, V, 2)

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(8)

J'ai toujours aimé la douceur et le repos de la campagne, parce que naturellement je hais la contrainte de la Cour et le tumulte des grandes villes. Je ne suis pas fait pour l'intrigue du cabinet, ni pour la chicane du Palais. Quel avantage y pourrait trouver un homme qui ne sait ni dissimuler ni mentir ? Si la franchise et la liberté sont quelque part, c'est ici qu'elles dominent et qu'elles règnent. On n'y est point assujetti à la servitude du siècle ni de la Coutume, on ne sait ce que c'est de la tyrannie des compliments, et de certains égards qui nous obligent à vivre partout comme sur les terres de nos ennemis, dont il faut toujours craindre quelque surprise.
("Des nouvellants de campagne", p. 100)

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(9)

Comme celui qui a été trompé une infinité de fois par ceux-là mêmes qu'il estimait les plus hommes de bien et de l'amitié desquels il s'assurait davantage, encore qu'il ne doive pas contracter là-dessus une mauvaise volonté contre tout ce qui porte le caractère de notre humanité, fait bien pourtant de se défier ensuite et, suivant le précepte moral, d'user ses amis comme ceux qui peuvent devenir ses ennemis.
(p. 177-178)




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