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Un homme sage


"N’avez-vous point lu le docte traité que Sénèque a composé, de la colère ? Y a-t-il rien de plus bas et de plus honteux, que cette passion, qui fait d’un homme une bête féroce ? et la raison ne doit-elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ? [...] Un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu’on lui peut dire ; et la grande réponse qu’on doit faire aux outrages, c’est la modération, et la patience. [...] Ce n’est pas de vaine gloire, et de condition que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c’est la sagesse, et la vertu."
Le Bourgeois gentilhomme II, 3

Les propos du maître de philosophie correspondent à des éléments essentiels de la philosophie de La Mothe le Vayer. Les idées suivantes sont formulées dans les écrits du philosophe :

  • "la raison doit être maîtresse de tous nos mouvements" (1)
  • "un homme sage est au-dessus de toutes les injures qu’on lui peut dire ; la grande réponse qu’on doit faire aux outrages, c’est la modération, et la patience" (2)
  • "ce n’est pas de vaine gloire, et de condition que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c’est la sagesse, et la vertu" (voir "la naissance n'est rien où la vertu n'est pas")


(1)

La fable du Lion Némeen ou Cléonéen, qu'Hercule tua, ne veut dire autre chose, les poètes nous ayant voulu faire savoir par là, que ce grand homme, tout atrabilaire qu'il était, savait fort bien dompter son courroux, et soumettre à la raison les plus violents excès de sa colère. Mais pour l'imiter il faut de longue main se former des habitudes à rendre cette raison maîtresse et dominante, quand sa supériorité lui est contestée par quelque fière passion. Nous devons sur tout par son moyen prévenir à temps nos colères.
("De l'impassibilité", éd. des Oeuvres de 1756, VII,2, p. 219)

(2)

Certes ceux-là me semblent avoir bien mieux raisonné, qui ont mis le point d'honneur au mépris des injures. En effet c'est la marque d'un esprit extraordinairement fort, et confirmé dans la bonne doctrine, de les mépriser [...] Et j'ai admiré la beauté de ce conseil que donne un Persan infidèle : "Rendez honneur à Dieu sur la grâce qu'il vous fait d'être meilleur qu'on ne vous croit. Un religieux, ajoute-t-il ailleurs, qui ne sait pas souffrir des injures, est indigne de son habit. Une pierre jetée dans une grande mer, continue-t-il, n'excite point de tempête, ni une injure dans une grande âme.[...] Après tout, c'est la plus courte de toutes les voies, de patienter autant de fois que des insolents vous outragent.
("Des injures", éd. des Oeuvres de 1756, III, 2, p. 89-90)

II n'y a point de plus sûr parti à prendre au sujet des injures, que de n'en faire â personne et d'endurer patiemment, ou même en riant celles qui nous sont faites [...] Que si nous accompagnons ce procédé d'une gaie raillerie, nous irons du pair en cela avec les plus célèbres de l'Antiquité.
(ibid., p. 99-100)

Il y a peu de personnes qui soient tout de bon de l'avis de Platon et d'Aristote que, comme il est plus avantageux d'obliger que d'être obligé, il vaille mieux au contraire recevoir une injure que de la faire. Et il s'en trouve encore moins qui aient cette fermeté dont parle Sénèque, laquelle empêche de ressentir les offenses, et par conséquent de s'en venger ; de même qu'il y a des corps si solides qu'ils renvoient la flèche ou le boulet sans être tant soit peu pénétrés. Si faut-il avouer qu'on ne saurait voir de plus beau spectacle ici bas, que ce sage des philosophes, qui reçoit tous les coups qu'on lui porte , ainsi qu'un écueil toutes les tempêtes, sans être ébranlé; et qui, pareil à un lion généreux, méprise les violences qui lui sont faites,
("Des offenses et des injures", éd. des Oeuvres de 1756, II, 2, p. 421)

L'on a toujours attribué à grandeur de courage le mépris des injures, qui partent de si mauvais lieu qu'on ne les juge pas dignes de notre colère, ou qui ont si peu d'apparence qu'elles ne font qu'attirer sur ceux qui les profèrent l'indignation et la haine de tout le monde.
("Du mépris des injures", VII, 1, p. 309)

De vérité, c'est un étrange fait que nous soyons si sensibles aux injures, qui, à le bien prendre, ne nous peuvent offenser qu'autant que nous le permettons.
("Observations sur la composition des livres", éd. des Oeuvres de 1756, II, 1, p. 341)

Socrate, qui ne trouvait rien qui ne lui fût beaucoup inférieur, dans toutes ses conversations où il avait toujours le dessus, ne laissait pas de souffrir généreusement les insolences et les outrages, dont les plus ignorants le payaient, n'ayant point de raisons valables à opposer aux siennes. La patience était son proprium quarto modo, qui le faisait toujours sortir de ses disputes, et se retirer chez lui avec grande satisfaction d'esprit ou, comme sa femme le témoigna, avec le même visage qu'il avait quand il en était parti.
(ibid., p. 350)




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