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Prude


"Pour prude consommée en tous lieux elle passe."
Le Misanthrope, III, 3, v. 853

"Il leur est dur de voir déserter les galants.
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
Ne voit d'autre recours que le métier de prude."
Le Tartuffe, I, 1, v. 130-134

"MADEMOISELLE BÉJART, prude."
L'Impromptu de Versailles, "nom des acteurs".

Le personnage de la prude est fréquemment invoqué ou décrit dans la littérature mondaine des années 1650 et 1660 :

  • dans le Grand Cyrus (1649-1653) des Scudéry, Isalonide "croit qu'il ne faut que n'être point galante pour être la plus vertueuse femme de son siècle" (1) ;
  • dans le roman de La Précieuse (1656-1658) de l'abbé de Pure, une définition de la prude est proposée (2) ;
  • dans la première partie (1657) de la Clélie des Scudéry est décrite l'austérité des prudes (3) ;
  • la seconde partie (1657) de la Clélie évoque "ces dames scrupuleuses qui ne voudraient pas seulement voir l'amour en peinture" (4) ;
  • dans son "Epître chagrine au Maréchal d'Albret" (1659), Paul Scarron évoque la "sotte fierté" de "Mesdames les prudes" (5).

Saint-Evremond évoquera également la sécheresse de coeur des prudes (6).

La "franche grimace" qui caractérise ce type de femmes "sur le retour de l'âge" (voir aussi "l'âge amènera tout") était déjà objet de moquerie dans La Critique de l'Ecole des femmes, où leur "délicatesse d'honneur" était vivement mise en cause.

A l'ouverture de L'Impromptu de Versailles, le personnage de Molière demandera à celui de Mlle Béjart, qui incarne une "prude", d'"en bien faire les grimaces".

L'opposition de la prude et de la coquette constitue l'une des déclinaisons les plus fréquentes de ce thème (voir "ARSINOÉ, CÉLIMÈNE").


(1)

Comme il y a certains braves insolents, grossiers, et stupides, qui croient que la valeur toute seule suffit à faire un honnête homme, Isalonide croit aussi qu'il ne faut que n'être point galante pour être la plus vertueuse femme de son siècle. Cependant il résulte de cette belle opinion qu'elle fait enrager son mari par ses caprices, qu'elle met le désordre dans toute sa famille par sa sévérité et par son orgueil, qu'elle reprend avec aigreur tout ce qu'elle a de parentes qui sont jeunes, qu'elle censure toutes les femmes de la ville où elle est, qu'elle méprise tout ce qui l'approche, qu'elle fait cent jugements injustes, qu'elle ne met point de différence entre être un peu galante ou être très criminelle, et qu'elle condamne enfin tout ce qu'elle voit et tout ce qu'elle ne voit pas, lui semblant qu'il n'appartient qu'à elle seule de se vanter d'être vertueuse.
(Le Grand Cyrus, p. 5688)

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(2)

La prude est une femme entre deux âges qui a toute l'ardeur de ses premières complexions, mais qui, par le temps et le bon usage de ses occasions, s'est acquis l'art de les si bien déguiser qu'elles ne paraissent point ou qu'elles paraissent correctes.
(La Précieuse, éd. Magne, Paris, Droz, 1938, t. I, p. 61)

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(3)

Il ne faut donc pas, reprit Sextus, qu'elle ait toute l'austérité des prudes, qu'elle soit solitaire, sauvage, scrupuleuse, aisée à scandaliser, impérieuse, critique, condamnant aisément les autres, pensant mal d'autrui sur les moindres conjectures, mélancolique, et chagrine du propre chagrin que son austère vertu lui donne, et qu'elle se prive de tous les plaisirs qu'elle aime, pour avoir seulement celui d'être en si grande réputation d'honnête femme qu'elle puisse, quand la fantaisie lui en prend, dire qu'il n'y en a point au monde.
(Clélie, Première partie [1654], Livre troisième, p.1408)

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(4)

Ces dames scrupuleuses qui ne voudraient pas seulement voir l'amour en peinture, déchirent toutes les femmes, condamnent légèrement les actions les plus innocentes, ne peuvent souffrir les plaisirs qu'elles n'ont pas, n'épargnent pas même leurs plus chères amies, trouvent à redire à tout ce qu'elles ne font point, et expliquent en mal tout ce qui se fait hors de leur présence, et tout ce qu'elles n'entendent pas. D'ailleurs elles sont étrangement curieuses, veulent savoir tout ce qui s'est passé dans les autres cabales, pour en médire dans la leur, elles portent même envie à des plaisirs qu'elles ne veulent pas prendre, et elles sont si persuadées de leur propre vertu qu'elles traitent toutes les autres dames de profanes, qui ne sont pas dignes de leur société.
(Clélie, Seconde partie [1655], Livre premier, p. 233)

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(5)

"Epître chagrine au Maréchal d'Albret"
Vous en serez, ô vieilles pécheresses,
Dont on a su les impures jeunesses,
Et n'étant plus en état de pécher
Qui vous mêler de venir nous prêcher
En grand souci pour les péchés des autres,
En grand repos cependant pour les vôtres;
Et songez-vous, lorsque vous nous prêchez,
Qu'il n'est partout bruit que de vos péchés ?
Mais vous trouvez la censure un peu forte,
Et vous grondez : le diable vous emporte !
Vous en serez, vous dont la chasteté
Remplit l'esprit d'une sotte fierté,
Qui prétendez qu'aux pudiques Lucrèces,
Il est permis de faire les diablesses,
Et que pourvu qu'on garde son honneur,
On peut n'avoir ni bonté ni douceur;
Et là-dessus, Mesdames les prudes,
Vous devenez inciviles et rudes,
Et tout le monde, et même vos époux,
Ont à souffrir et se plaindre de vous.
Quoi, si le Ciel vous fit naître stupides,
Si les plaisirs sont pour vous insipides,
Si vous gardez votre honneur chèrement
Moins par vertu que par tempéramement,
Prétendez-vous, prudes insupportables,
Que les humains vous en soient redevables ?
Et qui, grands dieux, lorsque vous vivez bien,
si ce n'est vous, en reçoit quelque bien ?
(Scarron, éd. de 1786, p. 174)

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(6)

Aimer est une chose rude,
Au prix du métier de la Prude.
La Prude n'a point ces langueurs,
Dont on voit sécher tant de coeurs ;
La nuit se donne à la nature ;
Tout le jour se passe en censure ;
Elle blâme jusqu'aux désirs ;
Et parlant de vertus, se crève de plaisirs.
(Saint-Evremond, Oeuvres, t. IV,p. 124-127)




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