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Vous faire dans le monde un nom de seigneurie


"Qui diable vous a fait aussi vous aviser,
A quarante et deux ans de vous débaptiser,
Et d'un vieux tronc pourri de votre métairie
Vous faire dans le monde un nom de seigneurie ?
[...]
Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères
Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères !
De la plupart des gens c'est la démangeaison ;
Et, sans vous embrasser dans la comparaison,
Je sais un paysan qu'on appelait Gros-Pierre,
Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,
Et de Monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux."
L'Ecole des femmes, I, 1, (v. 169-172 et 175-182)

Dans La Précieuse (1658), l'abbé de Pure évoque cette manière qu'ont les bourgeois d'acheter un titre de noblesse (1).

L'usurpation de noblesse était courante. Elle constitue un délit. La question, dont les enjeux financiers sont importants (les nobles sont exempts d'impôts), est d'actualité, comme en témoignent la recrudescence des édits publiés contre l'usurpation de noblesse depuis le milieu des années 1650 (2) et l'arrêt du sénat concernant les faux nobles, reflété dans la lettre de Loret du 18 août 1663 (3).

L'abbé d'Aubignac, dans sa Quatrième dissertation concernant le poème dramatique (1663) lit dans ce passage de L'Ecole des femmes une allusion à Thomas Corneille (4).

En 1668 encore, Bussy-Rabutin composera un poème satirique "Sur la recherche de la noblesse" (5).

Dans L'Avare (V, 5), Harpagon s'emportera également contre ceux qu'il appelle les "larrons de noblesse".


(1)

L'abbé de Pure, dans La Précieuse , aborde la question en ces termes :

comme de franc gentilhomme on devient par la mésalliance demi bourgeois, ce changement qui se fait de noblesse en roture est tout incontinent suppléé par celui qui se fait de fille de bourgeois en femme de gentilhomme. On achète une terre, on en prend le nom et les armes ; la femme n'est plus fille du tailleur, ni du marchand de bois, elle l'est de l'acquéreur de la baronnie, et par conséquent fille de Monsieur le baron.
(III, 1, Seconde conversation)
(éd. Magne, Paris, Droz, 1938, t. I, p. 69)

--

(2)

Edits et déclarations concernant l'usurpation de noblesse depuis 1634 :

Défendons à tous nos sujets d'usurper le titre de noblesse, prendre la qualité d'écuyer, et de porter armoiries timbrées, à peine de deux mille livres d'amende, s'ils ne sont de maison et extraction noble. Enjoignons à nos procureurs généraux et leurs substituts, de faire les poursuites nécessaires contre les usurpateurs desdits titres et qualités.
(Edit de 1634, art. 2)

Nous défendons à toutes personnes de quelque qualité qu'elles soient, s'ils ne sont nobles, de prendre la qualité d'écuyer par écrit, ni faire mettre écussons et armoiries timbrées à leurs armes, à peine de mille livres d'amende, applicable moitié à notre profit, et l'autre moitié au dénonciateur.
(Déclaration de 1655)

Que tous ceux qui depuis l'année 1606 se trouveront sans être nobles et sans titre valable, avoir induement pris la qualité de chevalier ou d'écuyer, avec armes timbrées, et usurpé le titre de noblesse, ou exemption de tailles, soit de leur autorité, force et violence, tant en vertu des sentences et jugements donnés par les commissaires députés pour le régalement des tailles ou des francs-fiefs, que des sentences des élus et autres juges, qui se trouveront avoir été données par collusion et sous faux donné à entendre, soient imposés aux rolles des tailles des paroisses où ils sont demeurant, eu égard aux biens et facultés qu'ils possèdent, nonobstant lesdites sentences et jugements. Et pour l'indue usurpation par eux faite, qu'ils seront tenus nous payer, conformément au règlement des tailles de 1634, la somme de deux mille livres, et les deux sols pour livre, sur les rolles qui seront arrêtés en notre conseil.
( Déclaration de 1656, réitérée en 1661)

Et que ceux qui ne produiront des titres et contrats que depuis et au dessous de l'année 1560 soient déclarés roturiers, contribuables aux tailles et autres impositions, et condamnés en deux mille livres d'amende, et aux deux sols pour livre.
(Déclaration de 1664)

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(3)

Loret, Lettre XXXII, du samedi 18 août 1663, « Docile », pp. 88-90.

De Paris, le Sénat auguste
Aussi judicieux, que juste,
(Sénat veut dire Parlement)
Agissant équitablement,
Par Arrêt qui vaut vingt Sentences,
A fait très expresse défenses
A quantité de Fanfarons,
De faux Marquis, de faux Barons,
Faux Chevaliers, faux Gentilshommes,
Et, bref, à toutes sortes d’hommes,
De s’adapter, dorénavant,
Comme ils ont fait par ci-devant,
Par des vanités téméraires,
Des qualités imaginaires,
À peine, aux sieurs contrevenants,
Qui sont souvent fils de Manants,
Fils de Marchands et de Marchandes,
De manger des gâteaux d’amandes,
Sans remise, ou rémission ;
Peut-être que l’allusion
N’a pas, ici, trop bonne grâce,
Mais n’importe, il faut qu’elle passe.

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(4)

Selon l'abbé d'Aubignac (Quatrième dissertation concernant le poème dramatique , 1663), la signification du passage ne laisse pas de doute :

Premièrement, de quoi vous-êtes-vous avisé sur vos vieux jours d'accroître votre nom et de vous faire nommer Monsieur de Corneille ? L'auteur de L'Ecole des Femmes, je vous demande pardon si je parle de cette comédie qui vous fait desespérer, et que vous avez essayé de détruire par votre cabale dès la première représentation, l'auteur, dis-je, de cette pièce, fait conter à un de ses acteurs qu'un de ses voisins ayant fait clore de fossés un arpent de prés, se fit appeler M. de l'Isle, que l'on dit être le nom de votre petit frère ; Ainsi je crois que vous avez donné le nom de Corneille à quelque masure ou à quelque beau château, si vous voulez, car je ne sais ni votre naissance ni vos biens [...]et par cette belle invention vous êtes maintenant M. de Corneille, c'est-à-dire M. Corneille, seigneur dudit lieu, comme beaucoup de gens sont qualifiés en ce royaume.
(p. 115)

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(5)

Sur la recherche de la noblesse
Par Rabutin

Depuis six moins [sic], l'on ne voit que noblesse
Le long de ces chemins
Chargés de sacs, et remuant sans cesse
Tous leurs vieux parchemins
Disant voici de quoi vous montrer comme
Je suis gentilhomme moi, je suis gentilhomme.

Mais l'on n'a pas achevé de produire
Qu'un commis bouffeau
Dit aussitôt ne cherchant qu'à leur nuire
- Je m'inscrirai en faux
De ces contrats la grosse je rebute
J'en veux la minute moi, j'en veux la minute
[...]
Produisez nous bon nombre de pistoles
D'or qui ne soit pas faux
Et je vous ferai, me donnant bonne somme
Ancien gentilhomme moi, ancien gentilhomme.
[...]
Et fussiez vous vilain de cent dix races
Je vous ferai grâce moi, je vous ferai grâce
- [...] Quoique je sois de fort basse naissance
L'on m'appelle baron
Mais ce n'est pas de ces anciens de France
L'on connaît bien mon nom
Fort incertain du côté de mon père
Je tiens de ma mère moi, je tiens de ma mère.
(Carte géographique de la cour et autres galanteries, p. 32-35)




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