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Vouloir se mêler de corriger le monde


"Et c'est une folie, à nulle autre, seconde,
De vouloir se mêler de corriger le monde."
Le Misanthrope, I, 1, v. 157-158

La Mothe le Vayer énonce la même idée

  • dans le Petit Traité sceptique sur cette façon de parler : n'avoir pas le sens commun (1646) (1)
  • Dans quatre de ses Petits traités en forme de lettres :
    • la Lettre XXXIX : "De la flatterie et de la correction" (2)
    • la Lettre CXLII : "De la coutume" (3)
    • la Lettre XCIII : " Rapports de l'histoire profane à la sainte" (Nouveaux Petits Traités, 1659) (4)
    • le traité "De la vaine présomption" (Nouveaux Petits Traités, 1659) (5).

La même attitude sera prônée par Saint-Evremond (6).

Plus haut, Philinte avançait déjà, face à un Alceste opiniâtre, des idées similaires : "le monde, par vos soins, ne se changera pas" et "des moeurs du temps mettons-nous moins en peine" (voir aussi "rompre en visière à tout le genre humain").

Dans L'Ecole des femmes, Chrysalde tenait vis-à-vis d'Arnolphe un discours proche ("on ne prendra pas votre avis là-dessus").


(1)

En effet, comme le premier degré de folie est de s'estimer sage, le second est de faire profession de sagesse, et le troisième de vouloir en conséquence réformer le monde, et guérir la folie des autres. [...] la témérité de ceux qui osent entreprendre de rendre sages leurs voisins en dépit qu'ils en aient a fait dire aux Italiens que pour guérir un fou, il en fallait un et demi ; a guarir un pazzo, ce ne vuole uno e mezzo. Il semble donc bien à propos de laisser le monde comme il est, et un chacun dans la libre possession de sa marotte, que souvent il ne changerait pas pour un sceptre.
Que si notre raison est si peu de chose, si elle nous est plutôt préjudiciable qu'autrment, et si la folie que nous croyons être sa partie adverse est sa compagne inséparable, et ce que les Cieux ont voulu donner pour apanage à notre humanité, puisque la plus haute sagesse des hommes est une pure démence devant Dieu, pourquoi nous étonnerons-nous des opinions des autres, quelques étranges qu'elles nous paraissent ? Pourquoi leur imputerons-nous de n'avoir pas le sens commun, nous qui sommes peut-être plus éloignés que personne du bon, s'il y en a ? Et pourquoi tiendrons-nous à injure ce même reproche, si quelque'un nous le fait, puisqu'en quelque façon qu'on le prenne, il n'a rien qu'un son vain, et ne possède en effet nulle signification qui doive scandaliser un honnête homme ?
(Petit Traité sceptique sur cette façon de parler : n'avoir pas le sens commun, 1646, Oeuvres, V, 2, p. 179)

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(2)

Il n'y a rien aussi d'odieux à l'égal de ces personnes qui font profession de censurer tout le monde et qui en recherchent avec importunité les occasions
(VI, 1, p. 355)

(3)

Or parce que l'entreprise de changer les coutumes établies de temps immémorial, et que l'on appelle invétérées, n'est pas celle d'un homme sage, qui en s'accommodant doucement à tout se contente d'avoir sa conduite particulière, laissant aux fous le soin de réformer tout le monde, il faut que la prudence humaine se contente de s'opposer toujours, autant qu'il lui sera possible, à l'introduction des coutumes déraisonnables, et que le bon sens ne saurait approuver.
(Petits traités en forme de lettres, Lettre CXLII : "De la coutume", Oeuvres, VII, 2, p. 171-172)

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(4)

Mais prétendez-vous réduire tout le monde à des sentiments que vous jugez raisonnables ? Vous ne le feriez plus vous-même, si vous étiez capable d'un semblable dessein. Et soyez sûr qu'un homme ne saurait faire de plus folle entreprise que celle de corriger tous les autres.
(éd. des Oeuvres de 1756, VI, 2, p. 400)

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(5)

Je pense que, hors ceux qui montent expressément en chaire pour déclamer sur ce sujet, [...] les autres peuvent bien, sans approuver en cela ce qui ne leur plaît pas, vivre à leur mode et laisser faire les autres comme ils l'entendent, puisqu'ils n'ont point de juridiction sur eux. Outre qu'il y a beaucoup de témérité pour un particulier de vouloir réformer le monde, il lui est si aisé de se taire.
("De la vaine présomption", Nouveaux Petits Traités, 1659, éd. de 1756, VII, 1, p. 93)

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(6)

Je sais que l'ingratitude et l'avarice sont de fort vilaines qualités, mais puisqu'elles sont si communes dans le monde, ou résolvez-vous de les souffrir, ou sauvez-vous dans la solitude, et portez dans une retraite cette vertu qui aura fait haïr votre personne dans la Cour.
(Saint-Evremond, Oeuvres, éd. de 1705, p. 435)




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