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Une barbare, pernicieuse et détestable orthographe


"certains ignorants compositeurs desdites inscriptions renversent, par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et raison"
Les Fâcheux, III, 2.

Le débat sur la simplification de l'orthographe est particulièrement vivace au début des années 1660. L'idée selon laquelle la graphie des termes français doit refléter leur prononciation et non leur origine étymologique connaît une grande faveur dans les milieux mondains. Il n'est pas étonnant que Baudeau de Somaize le présente comme un cheval de bataille des précieuses (1).

Sur un mode plus sérieux, Corneille avance des propositions de réforme dans l'avis "Au lecteur" de son Théâtre de 1663, et Louis de Lesclache va jusqu'à proposer une refonte totale du système (Les Véritables Règles de l'ortografe francéze ou L'Art d'aprandre an peu de tams à écrire côrectement, Paris, Lavrant-Rondet, 1668).

Perrot d'Ablancourt, dans la Préface de sa traduction de L'Histoire de Thucydide (1662) se fait le défenseur de la nouvelle orthographe simplifiée (2).

Dans l'avis "Au lecteur" de ses Observations diverses sur la composition et sur la lecture des livres (1668), La Mothe le Vayer se fait l'observateur distant des polémiques (3).

En réalité, son point de vue penche nettement du côté des "simplificateurs", comme le révèle sa prise de position récente à propos "Des scrupules de grammaire" (4).

L'écho de ces idées se retrouvera dans Les Femmes savantes, lorsque sera mis en cause "le fondement de toutes les sciences,/La grammaire" et sera dénoncé "votre style sauvage".


(1)

Elles se mirent à dire qu'il fallait faire une nouvelle orthographe, afin que les femmes pussent écrire aussi assurément et correctement que les hommes. [...] Roxalie dit qu'il fallait faire en sorte que l'on pût écrire de même que l'on parlait et, pour exécuter ce dessein, Didamie prit un livre, Claristhène prit une plume et Roxalie et Silénie se préparèrent à décider ce qu'il fallait ajouter ou diminuer dans les mots pour en rendre l'usage plus facile et l'orthographe plus commode
(Somaize, Dictionnaire des précieuses (1660), éd. Livet, 1856, t. I, p. 178-184).

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(2)

Avant que de finir, il sera bon de mettre ici quelques remarques touchant l’orthographe et la grammaire. Premièrement je dis Phlionte et Myonte, comme l’on dit Amathonte, et par la même raison, Elide et Calcide, non seulement du pays, mais des villes elles-mêmes ; parce que je vois qu’on dit Aulide et Eleusine, et non pas Aulis ni Eleusis. Ce n’est pas que je blâme ceux qui en usent autrement, puisque je ne mets pas partout le génitif pour le nominatif, et que j’ai plus d’égard en cela à l’oreille ou à la coutume qu’à autre chose. Je suis l’orthographe moderne, qui retranche les lettres superflues, et je ne mets qu’un T à ataquer ni à atteindre, pour empêcher qu’on ne s’abuse à la prononciation ; Et ceux qui soutiennent l’opinion contraire ne sauraient nier que l’orthographe ne se soit purifiée peu à peu, puisque les langues ne sont jamais plus parfaites que lorsqu’elles s’éloignent le plus de leur origine, et qu’elles ont perdu, s’il faut ainsi dire, les marques de leur enfance. Mais pour retrancher les lettres inutiles ou superflues, je ne retranche pas celles qui ne le sont point, comme l’on fait tous les jours par un abus manifeste. Car si vous ôtez l’S d’estre et de teste, qui marque que c’est un E long, on le prononcera comme celui de bonté, ce qui causera une prononciation vicieuse ; et si vous l’ôtez d’empescher et de dépescher, on confondra le pécheur avec le pescheur […].
(Nicolas Perrot d’Ablancourt, Préface à L’Histoire de Thucydide de la guerre du Péloponèse continuée par Xénophon, Paris, Courbé, 1662, N.P.)

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(3)

Moi qui mets ce soin entre les choses qui ne méritent pas beaucoup qu’un auteur s’y arrête, encore qu’elles soient des plus contestées. Les uns veulent qu’on garde religieusement dans chaque diction les lettres qu’ils appellent caractéristiques, parce qu’elles montrent son origine grecque, latine italienne ou de quelque autre langue que ce soit. Ainsi nous avons des livre imprimés, faits et accentués par des gens considérables en savoir, qui n'omettent jamais le b, en parlant d'un livre, à cause qu'il vient du liber latin et écrivent toujours libvre.[...] Il y a d'autres personnes qui ne s'attachent qu'à la prononciation, ne pouvant souffrir dans l'écriture des lettres qui ne sont point entendues quand on profère les dictions où elles sont communément employées.
(La Mothe le Vayer, Oeuvres, Dresde, 1759, II, 1, p. 325).

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(4)

Notre langage doit avoir cela de commun avec nos habits qu'encore que la propreté y soit bienséante, l'usage avantageux et la commodité y doivent principalement être mis en considération
(La Mothe le Vayer, Derniers petits traités , 1660, dans Oeuvres, VII, 2, p. 134).

Laissez balayer la Maison des Muses aux grammairiens, qui n'en sont que les portiers, ou pour le plus les valets de chambre, pendant que vous visiterez les beaux appartements.
(Ibid., p. 131).




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