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Un fort beau caractère


"D'un fort beau caractère, on voit là, le modèle,
Madame, et vous savez comment cela s'appelle?
Il suffit, nous allons l'un, et l'autre, en tous lieux,
Montrer, de votre cœur, le portrait glorieux."
Le Misanthrope, V, 4, v. 1691-1694

L'histoire de la coquette, dont la correspondance avec de multiples amants est découverte, fait l'objet de deux récits dans le Grand Cyrus (1649-1653) des Scudéry :

  • la déconfiture de la coquette Artelinde (IV, 3) (1)
  • la mésaventure de Thrasyle (VII, 3) (2).

Elle était attestée auparavant dans le roman Les Galanteries de la cour (1644) de Du Bail (3).

Mais, plus largement, le motif de la coquette entretenant une correspondance amoureuse simultanée avec plusieurs galants était un lieu commun de la littérature mondaine. On le retrouve ainsi à deux reprises au sein de la cinquième partie (1660) de la Clélie :

  • dans la description d'un ballet (4)
  • dans une série de considérations sur l'usage des correspondances (5).

Ce motif fait l'objet de réflexions dans la littérature contemporaine (voir "cette lettre").


(1)

Au livre IV, 3, la coquette Artelinde est prise sur le fait de la même manière que Célimène :

Artelinde donna tant de nouveaux sujets de parler d'elle qu'on ne parla plus d'autre chose. Car non seulement elle continua d'avoir cette multitude d'amants qui l'environnaient ; mais il lui arriva encore une aventure rare, qui fut qu'écrivant un matin à trois ou quatre de ses amants, à qui elle donnait diverses assignations, et écrivant en même temps à Cléonice, faisant semblant de se vouloir justifier de ce qu'elle avait dit contre elle, après que toutes ces lettres furent écrites, comme il n'y avait point de nom au-dessus de pas une, celui à qui elle les donna pour les porter, quoique fort adroit et fort accoutumé à de semblables choses, se trompa ce jour-là, en les distribuant toutes à ceux à qui elles ne s'adressaient pas.
[...]
de sorte qu'Artelinde ayant voulu favoriser quatre amants, elle les désobligea tous, et donna une si ample matiere de vengeance à Cléonice, qu'on ne la pouvait pas avoir plus grande. Elle ne voulut pourtant pas publier cette aventure la première, mais, pour moi qui ne suis pas si bonne qu'elle, je la dis à un de mes amis, qui la dit à tout le monde ; si bien que tous ces amants ayant ouï parler de ce qui était arrivé à Cléonice, quelques-uns de ceux à qui elle avait donné ces assignations qui leur avaient semblé si bizarres crurent que la même chose leur serait aussi arrivée. Outre cela, Artelinde querella si fort celui qui avait si mal distribué ses lettres qu'il le dit à diverses personnes, et en peu de jours la chose fut si universellement sue que tous ces amants, à la réserve de celui qui était absent, se rendirent entre eux les lettres qui leur appartenaient et firent tant de railleries d'Artelinde que Cléonice en fut pleinement vengée.
(p. 2615-2621)

Pourtant auparavant son amie Cléonice l'avait mise en garde contre les dangers de cette correspondance multiple :

Cependant Artelinde, reprit Cléonice, vous faites cent choses fort dangereuses. - Et que fais-je de si criminel ? répliqua-t-elle ? Vous recevez des lettres et vous en écrivez, répondit Cléonice ; vous vous laissez tromper de dessein prémédité ; vous voulez qu'on vous regarde, et vous regardez les autres ; vous donnez quelques assignations, où vous ne manquez pas de vous trouver ; et quoique je sache bien que tout cela aboutit à dire trois ou quatre paroles en secret, et à faire un grand mystère de peu de chose, après tout, c'est une assignation ; c'est un secret ; c'est un mystère ; et, par conséquent, c'est un crime, puisqu'à parler raisonnablement, on ne se cache point pour une chose innocente. De plus, vous prenez de petits présents et vous en faites; vous laissez dérober votre portrait, et vous le donnez ; et pour des rubans, ajouta-t-elle, il n'y a point de couleur dont vous n'en ayez donné, depuis le blanc jusqu'au noir. Vous dites de petits secrets à l'un ; vous raillez des autres avec quelqu'un d'eux ; et quoique vous vous moquiez de tous, je trouve pourtant que vous avez lieu de craindre qu'à la fin tous ces gens-là ne se moquent aussi de vous. Car enfin, s'il prenait un jour fantaisie à tous ces amants favorisés de s'entredire tout ce que vous avez fait pour eux, où en seriez vous ?
[...]
Comment serez-vous donc un jour, quand tous vos galants vous abandonneront ? - Ne soyons pas si prévoyante, répondit-elle, car, pour moi, je me trouve si bien de ne songer pas à tant de choses que je ne veux pas croire votre conseil, ni devenir trop prudente, de peur d'être malheureuse.
(p. 2498-2501)

(2)

Au livre VII, 3, le héros renonce à l'amour d'une dame dont il découvre la duplicité :

Je vous laisse donc à juger quelle douceur il trouvait, lorsqu'il allait de ces lieux-là chez cette dame, qui les traitait d'une manière si différente, qui lui adressait la parole comme aux autres, qui lui contait des nouvelles, qui lui parlait même bas, et qui lui faisait cent secrets de bagatelles. Aussi l'aima-t-il si éperdument qu'on ne peut presque pas aimer davantage ; et il l'aima même si fort qu'il fut près de six mois à se croire le plus heureux de tous les hommes, d'être regardé favorablement d'une dame qui avait effectivement de la beauté et de l'esprit, mais qui était la plus fourbe et la plus coquette personne qui sera jamais. Car enfin il faut vous l'imaginer capable d'écrire des lettres de galanterie à mille galants, de souffrir d'être aimée de tout ce qu'elle connaissait d'hommes à Cumes, de désirer de l'être de toute la terre, de faire espérer d'aimer tous ceux qui l'aimaient, et de se moquer pourtant de tous sans exception.
Je pense qu'après cela, Madame, vous ne vous étonnerez pas de ce que Thrasyle, étant fort jeune, s'y laissa surprendre et l'aima, et que vous vous étonnerez encore moins de ce qu'il ne l'aima plus, après en avoir découvert toutes les fourbes et toutes les faiblesses et avoir su qu'elle ne l'aimait pas plus que mille rivaux qu'il avait. Si je croyais pourtant que pour justifier Thrasyle de ce changement, il fallût vous faire savoir en détail tout ce qu'il découvrit de cette personne, je vous dirais qu'il surprit diverses lettres d'elle ; qu'il sut qu'elle montrait les siennes à plusieurs de ses rivaux ; qu'elle raillait de ta passion avec eux, comme elle raillait de la leur avec lui ; et que fort souvent elle lui faisait dire qu'on ne la pouvait voir, durant qu'elle en entretenait d'autres en particulier ; et qu'enfin c'était la plus faible et la plus folle personne de son sexe.
(p. 4954-4955)

(3)

Résumé des Galanteries de la cour (1644) de Du Bail :
Une coquette du nom de Bélinde, satisfaite « d’avoir toujours autour d’elle un grand nombre d’esclaves », est pressée de nombreux soupirants. Rosimon, amoureux d’elle, est le destinataire de ses confidences médisantes sur ses rivaux et se croit, sur la base de ses aveux, l’objet de sa préférence. Cependant il se découvre trompé au même titre que tous ses rivaux. L’un a reçu des assurances verbales, un autre les mêmes engagements écrits, un troisième est en possession de son portrait.
Le groupe des amants lésés s’agrandit encore et décision est prise de ne plus voir jamais Bélinde. Les amants trompés se cachent, en complicité avec Rosimon, et entendent Bélinde médire d’eux et affirmer son amour à Rosimon. Ils prennent le parti de lui envoyer tous une lettre et de « publier » partout son infidélité.
(C. Bourqui, Les Sources de Molière, Paris, Sedes, 1999, p. 152-153)

Bélinde à Geristan
Mon cher marquis, je me trouvai hier en une grande peine chez mon frère Marcelis, pour ne vous oser pas témoigner si apparemment en public mon affection que j’ai accoutumé de vous la montrer en particulier. Le principal sujet de cette retenue fut Rosimon, qui, un peu devant que vous vinssiez, me fit des offres de service, avec une si sévère loi, que je m’en épouvante encore, lorsque j’y pense. Vous êtes fort belle, me dit-il, et la gloire de vous servir n’appartient qu’à moi : je sais bien que Geristan vous fait la cour. Si vous l’affectionnez à mon préjudice, assurez-vous, Madame, que je m’en ressentirai contre lui à coups d’épée. Cette arrogance me pensa faire mourir de déplaisir, et d’appréhension que j’eus que des paroles ce duelliste n’en vînt à l’effet : c’est pourquoi je lui montrai beaucoup plus d’amitié que je ne lui en portais pas. Les hommes entreprenants, pointilleux, et vaillants, comme est Rosimon, sont toujours à craindre, et c’est ce qui causa qu’hier je ne vous osai pas presque regarder. N’imputez, je vous prie, cette froideur, qu’à ma crainte, et au désir que j’ai de vous conserver ; Armorique, Polombis, et Agariste, qui me recherchent comme vous, ne sont que l’ombre dont vous êtes le corps ; venez-moi voir sur la brune, je vous le témoignerai par tout autant de faveurs que mon honnêteté me permettra de vous en donner.
(Les Galanteries de la Cour, 1644, p. 248-250)

[Les amants sont cachés ; Rosimon fait parler Bélinde afin qu'elle se dévoile] :
Il est vrai, repart Bélinde, que Geristan me fréquente : mais ma foi sa vue m’importune, qui fait, que s’il plaît à ma mère et à ma sœur, il m’est bien autant désagréable. […] je ne veux point vous celer que [Armorique, Polombis, et Agariste] n’aient entrée chez moi, où je confesse qu’ils me visitent quelquefois : mais je vous assure bien que s’ils avaient, tant qu’ils sont, le jugement assez net, pour connaître mes froideurs, mes dédains, et le déplaisir que me cause leur visite, ils ne me verraient jamais. Ce sont tous de jeunes gens qui se piquent du premier objet qu’ils rencontrent, et je les estime si peu de chose à votre égard, que si le plus hardi de cette troupe avait eu la témérité de me parler, ni d’amour, ni de passion, je lui ferais bien voir, que l’honneur qu’il me penserait faire serait un crime. Geristan est trop vain, Armorique n’a pas assez de biens, l’humeur de Polombis me déplaît, et Agariste n’est pas assez relevé pour ma condition, ni tous quatre ensemble ne sont pas dignes d’avoir Bélinde.
(Ibid., p. 289-292)

--

(4)

La quatrième entrée de l’Amour de la cour était une coquette qui donnait des billets […] et des portraits à quatre amants sans qu’ils s’en aperçussent et qui en raillait avec une vieille confidente.
(V, 2, p. 762)

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(5)

mais il y en a d’autres, par une importance qui leur est naturelle, et par la seule envie d’avoir des billets doux et des billets galants, écrivent non seulement à un homme, mais à plusieurs, et qui passent la moitié de leur vie à écrire des billets d’amour.
(V, 2, p. 999)




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