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Trente croquignoles ou douze coups de bâton


"- Au défaut de six pistoles,
Choisissez donc sans façon
D'avoir trente croquignoles,
Ou douze coups de bâton.
– Si c'est une nécessité, et qu'il faille en passer par là, je choisis les croquignoles.
- Allons, préparez-vous,
Et comptez bien les coups.
Les Archers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence.
- Un et deux, trois et quatre, cinq et six, sept et huit, neuf et dix, onze et douze, et treize, et quatorze et quinze.
- Ah! ah! vous en voulez passer;
Allons, c'est à recommencer.
- Ah, Messieurs, ma pauvre tête n'en peut plus, et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. J'aime mieux encore les coups de bâtons, que de recommencer.
- Soit, puisque le bâton est pour vous plus charmant,
Vous aurez contentement.
Les Archers danseurs lui donnent des coups de bâtons en cadence.
- Un, deux, trois, quatre, cinq, six, ah, ah, ah, je n'y saurais plus résister. Tenez, Messieurs, voilà six pistoles que je vous donne.
- Ah l'honnête homme! Ah l'âme noble et belle!
Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle."
Le Malade imaginaire, Premier intermède

Deux versions précédentes de cette péripétie sont connues :


(1)

ACTE V.

SCENE XXVI.

LA BARRE, LA FONTAINE, LA RIVIERE (filous vêtus en sergents), MAMPHURIUS, LA COQUE (filou en commissaire), ASCAGNE (valet de Boniface)

LA BARRE.

... Que ferons-nous de celui-ci, de ce prétendu Magister ?

LA COQUE.

Pour lui, il porte sa condamnation sur soi : ne voyez-vous pas qu'il est travesti ? ne savez-vous pas que ce manteau a été dérobé à l'un de vos compagnons ? ne l'avons-nous pas trouvé fuyant la Justice ?

LA FONTAINE.

Oui, mais il allègue quelques excuses vraisemblables.

LA BARRE.

On ne doit pas pour cela faire difficulté de le mener en prison.

MAMPHURIUS.

Verum mais je serai la dérision de mes écoliers et des autres, pour les accidents qui me sont survenus.

LA COQUE.

Ecoutez un peu ce qu'il veut dire.

LA RIVIERE.

Il faut être Maître Gonin pour le deviner.

LA COQUE.

Or sus, pour couper court, Maître, voyez à quoi vous aimez mieux vous résoudre si vous voulez venir en prison, ou bien donner à la compagnie les écus qui sont restés dans votre gibecière, parce qu'ainsi que vous nous avez dit, le voleur vous a seulement emporté ceux que vous en aviez tirés pour changer son or.

MAMPHURIUS.

Minime. Je vous jure qu'il ne m'en est resté pas un, tout m'a été dérobé ita mehercule, per Jovem, per Altitonantem, vos sidera testor.

LA COQUE.

Oyez ce que je vous dis si vous ne voulez pas qu'on vous mène en prison, et qu'il soit vrai que vous n'ayez plus d'argent, choisissez l'un des deux, ou de recevoir dix férules avec cette courroie que voici, ou d'en avoir, bragues basses, cinquante coups de fouet; car cela est bien résolu que vous ne partirez point d'avec nous sans faire pénitence de vos fautes.

MAMPHURIUS.

Duobus propositis malis, minus est tolerandum, sicut daobus propositis bonis, melius est eligendum, dicit Peripateticorwn princeps.

ASCAGNE.

Maître, parlez de façon qu'on vous entende, car ces gens-ci sont fort soupçonneux.

LA BARRE.

Se peut-il faire que celui-ci dise du bien de nous lorsqu'il ne veut pas qu'on l'entende ?

MAMPHURIUS.

Nil mali vobis imprecor. Je ne vous désire point de mal.

LA COQUE.

Demande-nous tant de bien que tu voudras, tu ne seras pas exaucé.

LA RIVIERE.

Choisissez promptement ce que vous aimez le mieux ; autrement nous vous allons lier et mener en prison.

MAMPHURIUS.

Minus pudendum erit palma feriri, quam si congerant in veteres flagella nates ; id enim puerile est.

LA COQUE.

Que dites-vous, que dites-vous ?

MAMPHURIUS.

Je vous présente la main.

LA COQUE.

Frappez, la Rivière, frappez ferme.

LA RIVIERE.

Cà, taf, une.

MAMPHURIUS.

Ouf, ouf.

LA RIVIERE.

Ouvrez bien l'autre. Taf, et deux.

MAMPHURIUS.

Aïe, aïe.

LA RIVIERE.

Tendez, tendez bien la main, vous dis-je et la tenez bien droite. Taf, et trois.

Aïe, aïe, ouf, ouf, pour l'honneur de Dieu, baillez-moi plutôt le fouet, car je ne saurais plus souffrir si grand mal aux mains.

LA COQUE.

Sus donc, la Barre, détachez-le ; vous, la Fontaine, tenez-le ferme par les pieds, afin qu'il ne puisse remuer ; vous, la Rivière, tirez-lui les chausses bas bas, et me le laissez étriller ; et vous, Maître, comptez les coups un à un, que je vous entende, et prenez bien garde de manquer au compte, car si vous y faillez, je recommencerai tout de nouveau ; vous, Ascagne, voyez et jugez.

LA FONTAINE.

Tout va bien : commencez à l'époudrer, et prenez garde de frapper ses habits qui n'en peuvent mais.

LA COQUE.

Allons, compte. Tof.

MAMPHURIUS.

Un ; tof ; deux ; tof, trois ; tof, tof, aïe, aïe, cinq.

LA COQUE.

Recommençons une autre fois, et voyez si après trois il faut dire cinq.

MAMPHURIUS.

Hélas ! que ferai-je ? Il y en avait cinq, in rei veritate.

LA COQUE.

Vous les deviez compter l'un après l'autre. Or sus tout de nouveau, tof.

MAMPHURIUS.

Un, tof, tof, deux, trois, tof, tof, tof, tof, quatre, cinq, tof, tof, six. Ô pour l'honneur de Dieu c'est assez : je veux voir dans ma gibecière s'il n'y a point encore quelques écus.

LA COQUE.

Il faut recompter encore une fois depuis le commencement, car il en a laissé beaucoup derrière qu'il n'a pas comptés.

LA BARRE.

Pardonnez-lui, de grâce, Monsieur, parce qu'il aime mieux payer le vin aux balayeurs.

LA COQUE.

Il se moque : il n'a rien.

Si fait, si fait, profectò, je me souviens maintenant d'avoir encore plus de quatre écus.

LA COQUE.

Quoi ? On vous fait donc venir la mémoire comme aux petits enfants par les fesses. Laissez-le : voyez un peu ce qu'il a dans sa bourse.

LA BARRE.

Vertu non pas de ma vie ! Il y a plus de sept écus.

LA COQUE.

Reprenez-le, reprenez-le une autre fois : il faut qu'il soit puni pour avoir menti et pour les faux serments qu'il a faits.

MAMPHURIUS.

Miséricorde ! prenez mes écus, ma bourse, et tout ce que vous voudrez : dimitiam vobis.

Or sus, prenez donc ce qu'il vous donne, et son manteau aussi, car c'est la raison qu'on le rende à son maître. Allons-nous-en tous : bon soir, Ascagne.

ASCAGNE.

Bonsoir, bonsoir, Monsieur et votre compagnie, et prou fasse à vous, Domine.

Traduction de Boniface ou le pédant (1633) selon Despois, T. IX, p. 496-499

(2)

Un paysan son seigneur offensa.
L'histoire dit que c'était bagatelle;
Et toutefois ce seigneur le tança
Fort rudement; ce n'est chose nouvelle.
Coquin, dit-il, tu mérites la hart:
Fais ton calcul d'y venir tôt ou tard;
C'est une fin à tes pareils commune.
Mais je suis bon; et de trois peines l'une
Tu peux choisir. Ou de manger trente aulx,
J'entends sans boire, et sans prendre repos;
Ou de souffrir trente bons coups de gaules,
Bien appliqués sur tes larges épaules;
Ou de payer sur-le-champ cent écus.
Le paysan consultant là-dessus:
Trente aulx sans boire ! ah, dit-il en soi-même,
Je n'appris onc à les manger ainsi.
De recevoir les trente coups aussi,
Je ne le puis sans un péril extrême.
Les cent écus c'est le pire de tous.
Incertain donc il se mit à genoux,
Et s'écria: Pour Dieu, miséricorde.
Son seigneur dit: Qu'on apporte une corde;
Quoi le galant m'ose répondre encor ?
Le paysan de peur qu'on ne le pende
Fait choix de l'ail; et le seigneur commande
Que l'on en cueille, et surtout du plus fort.
Un après un lui même il fait le compte:
Puis quand il voit que son calcul se monte
A la trentaine, il les met dans un plat.
Et cela fait le malheureux pied-plat
Prend le plus gros; en pitié le regarde;
Mange, et rechigne, ainsi que fait un chat
Dont les morceaux sont frottés de moutarde.
Il n'oserait de la langue y toucher.
Son seigneur rit, et surtout il prend garde
Que le galant n'avale sans mâcher.
Le premier passe; aussi fait le deuxième:
Au tiers il dit: Que le diable y ait part.
Bref il en fut à grand-peine au douzième,
Que s'écriant Haro la gorge m'ard
Tôt, tôt, dit-il, que l'on m'apporte à boire.
Son seigneur dit: Ah, ah, sire Grégoire,
Vous avez soif ! je vois qu'en vos repas
Vous humectez volontiers le lampas.
Or buvez donc; et buvez à votre aise:
Bon prou vous fasse: Holà, du vin, holà.
Mais mon ami, qu'il ne vous en déplaise,
Il vous faudra choisir après cela
Des cent écus, ou de la bastonnade,
Pour suppléer au défaut de l'aillade.
Qu'il plaise donc, dit l'autre, à vos bontés
Que les aulx soient sur les coups précomptes:
Car pour l'argent, par trop grosse est la somme:
Où la trouver moi qui suis un pauvre homme ?
Hé bien, souffrez les trente horions,
Dit le seigneur; mais laissons les oignons.
Pour prendre coeur, le vassal en sa panse
Loge un long trait; se munit le dedans;
Puis souffre un coup avec grande constance.
Au deux, il dit; Donnez-moi patience,
Mon doux Jésus, en tous ces accidents.
Le tiers est rude, il en grince les dents,
Se courbe tout, et saute de sa place.
Au quart il fait une horrible grimace:
Au cinq un cri: mais il n'est pas au bout;
Et c'est grand cas s'il peut digérer tout.
On ne vit onc si cruelle aventure.
Deux forts paillards ont chacun un bâton,
Qu'ils font tomber par poids et par mesure,
En observant la cadence et le ton.
Le malheureux n'a rien qu'une chanson.
Grâce, dit-il: mais las ! point de nouvelle;
Car le seigneur fait frapper de plus belle,
Juge des coups, et tient sa gravite,
Disant toujours qu'il a trop de bonté.
Le pauvre diable enfin craint pour sa vie.
Après vingt coups d'un ton piteux il crie:
Pour Dieu cessez: hélas ! je n'en puis plus.
Son seigneur dit: Payez donc cent écus,
Net et comptant: je sais qu'à la desserre
Vous êtes dur; j'en suis fâché pour vous.
Si tout n'est prêt, votre compère Pierre
Vous en peut bien assister entre nous.
Mais pour si peu vous ne vous feriez tondre.
Le malheureux n'osant presque répondre,
Court au mugot, et dit: C'est tout mon fait.
On examine, on prend un trébuchet
L'eau cependant lui coule de la face.
Il n'a point fait encor telle grimace.
Mais que lui sert ? il convient tout payer.
C'est grand'pitié quand on fâche son maître !
Ce paysan eut beau s'humilier;
Et pour un fait, assez léger peut-être,
Il se sentit enflammer le gosier,
Vuider la bourse, émoucher les épaules;
Sans qu'il lui fut, dessus les cent écus,
Ni pour les aulx, ni pour les coups de gaules,
Fait seulement grâce d'un carolus.




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