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Texte français de l'Aululaire de Marolles


On trouvera ci-dessous la traduction française de l'Aulularia de Plaute procurée par Michel de Marolles (1658) en vis-à-vis du texte latin de l'Aululaire de Marolles.


[page 121] L’AULULAIRE, OU L’AVARICIEUX DE PLAUTE.

LES PERSONNAGES.

LAR, ou le Dieu familier. Prologue.
EUCLIO, Vieillard. C’est-à-dire de bonne renommée.
STAPHYLA, Vieille servante. Comme qui dirait la ligne ou le cordeau d’un Charpentier.
EUNOMIA, Sœur de Megadore. C’est-à-dire, qui observe les lois.
MEGADORE, Vieillard. C’est-à-dire opulent.
STROBILE, Serviteur de Megadore et de Lyconide. C’est-à-dire, Tourbillon de vent.
ANTRAX, C’est-à-dire, Charbon. } Cuisiniers.
CONGRIO, Ce mot vient de Congre qui est une sorte de Poisson.
PYTHODICUS, Serviteur. C’est-à-dire, assuré de quelque chose.
LYCONIDES, Jeune homme fils d’Eunomie. C’est-à-dire, ressemblance du père.
PHŒDRA, Fille d’Euclio. C’est-à-dire, Gaie.

[page 122]

ARGUMENT.

Euclion Vieillard fort avare, se fie à peine à soi-même, ayant trouvé une marmite pleine d’or en sa maison : et l’ayant cachée autre part de peur de la perdre, il en perdait l’esprit et le jugement. Lyconide avait jouït de sa fille. Cependant le Vieillard Megadore persuadé par sa sœur de se marier, demande pour sa femme la fille de l’Avare, qui la lui promit à peine, craignant toujours pour sa marmite qu’il ôta de son logis et la cacha en divers lieux. Mais le serviteur de Lyconide qui avait jouit de sa fille, lui dresse des embûches : et Lyconide prie son Oncle Megadore de lui laisser pour femme celle qu’il voulait épouser, et dont les faveurs de sa Maîtresse, l’avaient rendu parfaitement amoureux. Euclio perd sa marmite pleine d’or, par les artifices de Strobile : mais enfin l’ayant retrouvée contre son espérance, il donne avec joie sa fille en mariage à Lyconide.

AUTRE DE PRISCIEN, Selon l’opinion de quelques-uns.

Euclio ayant trouvé une marmite pleine d’or, la garde avec une sollicitude merveilleuse, et s’en inquiète misérablement. Lyconide fait un enfant à sa fille. Megadore la recherche pour l’épouser, quoi que son père ne lui promette rien du tout en mariage : et afin même que ce pere y consente plutôt, il lui donne des Cuisiniers et des vivres pour le festin des Noces. Euclio est toujours [page 123] en crainte de perdre son trésor. Il le cache hors de sa maison. Mais le serviteur de l’Amoureux Lyconide le dérobe, ayant découvert le lieu où il était. On en porte la nouvelle à Euclio qui s’en désespère, et qui l’ayant retrouvé, par une aventure inopinée, en fait présent à Lyconide, et lui donne sa fille en même temps, dont il venait d’avoir un petit fils.

LE PROLOGUE. LAR, Dieu familier.

Afin que personne ne soit en peine de savoir qui je suis, je le dirai en peu de paroles. Je suis le Génie de cette maison, d’où vous me voyez sortir. Il y a déjà plusieurs années que je la possède, et je l’ai conservée pour le père et pour l’Aïeul de celui qui en jouit à présent. Mais son Aïeul, en me faisant des prières, me confia secrètement un trésor. Il le cacha au milieu du foyer, en me rendant ses respects pour m’obliger à le lui garder pendant sa vie. Quand il mourut, il eut si grand peur de le perdre, qu’il ne le voulut jamais découvrir à son propre fils, et consentit plutôt de le laisser pauvre, que de lui dire où il était. Il ne lui laissa pour tout héritage qu’un champ fort petit qu’il ne lui pu cacher, afin qu’il vécût misérablement avec beaucoup de travail et de souci. Après qu’il fût mort, je voulus voir si le fils me traiterait avec plus de civilité que son père : mais il fit encore moins d’était de moi, et ne me rendit [page 124] nul honneur. Aussi fis-je toutes choses contre son intention : car enfin il acheva ses jours : mais il [en marge droite : au rebours de ses desseins] laissa un fils de même humeur que lui et son Ayeul, qui habite cette maison. Celui-ci n’a qu’une fille qui me fait tous les jours des prières, et qui m’offre du vin et de l’encens. Elle me donne des Couronnes de fleurs : et j’ay fait pour l’amour d’elle qu’Euclio son père a trouvé ici le trésor dont je vous ai parlé pour aider à la marier, s’il en avait le dessein. Car un jeune homme de bonne famille qui l’a engrossée, la connaît parfaitement : mais elle ne le connaît point, et son père ne sait pas que sa fille est grosse. Or je veux faire aujourd’hui qu’un vieillard du voisinage la demandera pour femme : et je ferai cela exprès, afin que celui qui l’a mise en l’état où elle est, se porte plus facilement à l’épouser. Le Vieillard qui la demandera en mariage, est Oncle du jeune homme qui la connut la nuit qu’on célébrait la veille de la Fête de Cérès. Mais le père de la fille crie déjà dans le logis, comme il a de coutume. Il en chasse une vieille Servante qu’il ne veut pas qui connaisse son secret. Je crois qu’il veut voir si personne n’aura mis la main sur son trésor.

SCENE I. DU I. ACTE.

EUCLIO, vieillard, STAPHYLA, vieille servante.

Allons, te dis-je, sors d’ici. En bonne foi, tu sortiras tout à cette heure, tourneuse de prunelle, avec tes yeux à fleur de tête, que tu lances de tous côtés [page 125] STA. Sans mentir je suis bien malheureuse. Pourquoy me frappez-vous, sans l’avoir mérité ? EU. Pour te rendre malheureuse comme tu dis, et que tu achèves misérablement je reste de tes jours. STA. Quel sujet vous ai-je donné de me chasser ainsi de vostre maison ? EU. T’en rendrai-je compte, moisson de cent mille coups ? Rentre dans le logis. Non, ne bouge. Voyez comme elle marche. Sais-tu bien ce qui te dois arriver ? Si je prends tout à cette heure un bâton, ou un fouet à la main, je te ferai bien hâter ton pas de tortue. STA. Dieu veuille que je périsse plutôt, que de servir davantage chez vous à cette condition. EU. Mais comme la Traîtresse murmure toute seule entre ses dents ! Je veux mourir, si je ne t’arrache ces yeux de la tête, afin que tu ne voies point tout ce que j’ai envie de faire. Va-t-en. Adieu. Retire-toi de ma présence. Holà. Tout beau. Demeure ici. Assure-toi, que si tu te remues tant soit peu, ou que tu allonges tes doigts, ou tes ongles de part ou d’autre le moins du monde, ou si tu regardes çà ou là, que je ne te le die, je t’étranglerai tout aussitôt. En vérité, je n’ai jamais connu de vieille si [en marge gauche : Celle-là.] méchante, que cette Guenipe, je la crains infiniment, et j’ay peur que par ses artifices, elle ne tire de moi quelques paroles qui lui fassent connaître le lieu, où j’ai enfermé l’or que j’ai trouvé : car la Méchante qu’elle est, a des yeux au derrière de la tête. Je m’en vais donc voir, si ce trésor est encore où je l’ai mis, ce qui m’inquiète extrêmement. STA. Pour moi, je ne sais plus comme il faut vivre avec cet homme-là, ni ce qui lui peut être arrivé depuis quelque temps. Comme s’il avait perdu l’esprit, il me chasse ainsi dix fois le jour. [page 126] Je ne saurais deviner quelle maladie le possède. Il veille toutes les nuits, et demeure tout le jour assis dans le logis comme un Cordonnier sur la sellette. Je suis aussi fort en peine de savoir comme je cacherai le déshonneur de ma Maîtresse sa fille qui est prête d’accoucher. Mais après y avoir bien pensé, je crois que je n’ai point de parti meilleur à prendre que de m’allonger avec un cordeau que je mettrai autour de mon col.

SCENE II. DU I. ACTE.

EUCLION, STAPHYLA.

Mon esprit est maintenant en repos, ayant trouvé dans le logis toutes choses en leur place, rentre à cette heure à la maison, et garde ce qu’il y a. STA. Vraiment c’est bien dit : Comment ne serais-je pas soigneuse de garder ce qu’il y a dans le logis ? Quelqu’un emporterait-il la maison ? Car en bonne foi, il n’y a point d’autre profit à faire chez vous pour les Voleurs ; tant, je puis dire que tout y est plein de rien si ce n’est d’araignées. EU. C’est une chose étrange, vieille Sorcière, que Jupiter ne me fasse pas devenir pour l’amour de toi, le Roi Philippe, ou Darius. Hé bien, je veux que l’on me garde ces araignées. Je suis pauvre, je l’avoue, mais je prends patience. Je supporte ce que les Dieux m’envoyent : Rentre au logis, et ferme bien la porte sur toi. Je serai incontinent de retour. Ne laisse entrer qui que ce soit. Si quelqu’un te demande du feu, je veux que tu dies que le nôtre est éteint, et que tu l’éteignes en effet, afin qu’il n’y ait point de sujet à personne [page 127] de te demander quelque chose. Car, s’il y a dans notre cheminée encore un peu de feu, je veux, te dis-je, que tu l’éteignes aussitôt. Tu diras pareillement que l’eau de notre seau s’en est allée, si quelqu’un t’en vient demander : que les Voleurs ont emporté notre couteau, notre cognée, notre pilon, notre mortier, et les vaisselles que les Voisins ont accoutumé d’emprunter, si quelqu’un te vient dire qu’il en a besoin. Enfin, je ne veux pas, que tant que je serai absent, tu laisses entrer personne céans, ni même la bonne fortune, si elle se présentait à toi. STA. Vraiment, je pense qu’elle-même se donnera bien de garde d’y entrer : car elle n’y est jamais venue bien qu’elle en soit toute proche. EU. Tais-toi, et rentre à la maison. STA. Hé bien, je ne dis plus mot, et je m’y en vais. EU. Ferme la porte par derrière aux deux verrous. Je serai de retour incontinent. Je suis au désespoir d’être contraint de sortir de la maison. C’est bien malgré moi que je la quitte, encore que [marge gauche : Tribu.] j’ai ailleurs des affaires pressées. Car celui qui est l’intendant de notre Compagnie, a dit qu’il avait aujourd’hui de l’argent à distribuer aux chefs de famille. Si j’en laisse ma part ; sans la demander, je crains que tout le monde me soupçonne aussitôt que je suis assez riche, et que j’ai un trésor chez moi. Aussi n’y a-t-il point d’apparence qu’un pauvre homme ne fasse point d’était de quelque chose pour petite qu’elle soit : Et certes, quand je pense celer tout cela à tout le monde avec le plus de soin, ce que j’ai dans le logis, afin qu’on ne sache point ce qu’il y a, il me semble que tout le monde le sait et que tout le monde me salue plus civilement que de coutume. On s’approche de moi, on s’y arrête, [page 128] on me présente la main, on me demande comme je me porte, ce que je fais, à quoi je m’occupe ? Je m’en vais donc où il faut que j’aille. Après je me retirerai à la maison, et j’y reviendrai le plus tôt que je pourrai.

SCENE I. DU II. ACTE. EUNOMIA veuve sœur de Megadore, MEGADORE, Vieillard.

Mon frère, je voudrais que vous puissiez croire que tout ce que je vous dis est pour votre bien, comme il est juste qu’une sœur de père et de mère comme je vous suis, en use sans artifice, vers son frère légitime. Je sais bien qu’on nous appelle toujours incommodes : et à la vérité ce n’est pas sans raison qu’on nous tient toutes pour des causeuses, et qu’il ne se trouve point aujourd’hui de femme muette. Mais, mon frère, je vous prie seulement de penser que nous sommes assez proches, et qu’il est bien juste que nous soyons dans les mêmes intérêts, que je dois prendre conseil de vous, et que vous ne devez point aussi négliger mes avis : que nous sommes obligés de ne nous rien celer l’un à l’autre, et que nous ne devons point nous défier l’un de l’autre. Je vous ai fait sortir exprès pour vous dire quelque chose en particulier qui concerne la famille. ME. Tendez-moi la main, ô la meilleure femme du monde. EUN. Où est cette femme que vous appelez si bonne ? Qui est-elle ? ME. Vous-même. EUN. Dites-vous que c’est moy ? ME. Ha ! si vous le niez, je ne suis pas de votre avis. EUN. Il vous [page 129] sied bien de dire la vérité : car, mon frère, il n’y a point de femme au monde qui se puisse appeler entièrement bonne, et l’une est toujours pire que l’autre. ME. C’est mon opinion, ma sœur, et je m’empêcherai bien de vous contrarier en cela. EUN. Hé bien ! donnez-moi un peu d’audience. ME. Elle vous est toute acquise. User librement de moi, et ordonnez-moi tout ce qu’il vous plaira. EUN. Je suis venue ici, exprès pour vous donner avis d’une chose qui vous est tout à fait avantageuse. ME. Ma sœur, c’est toujours selon votre coutume. EUN. Je voudrais que cela fût. ME. Qu’y a-t-il donc, ma sœur ? EUN. Je veux donc mettre une femme dans votre maison. ME. Hélas ! je n’en puis plus. EUN. Pourquoi dite-vous cela ? ME. Pour ce, ma sœur, que vos paroles m’arrachent la cervelle, comme si vous me jetiez des pierres à la tête. EUN. Ha ! faites je vous prie pour votre bien ce que votre sœur désire de vous. ME. Je ferai ce qu’elle voudra ? EUN. C’est votre avantage. ME. Afin peut-être que je meure avant que je me marie : mais à condition, que si j’épouse celle que vous me voulez donner, si elle arrive demain, elle soit le lendemain portée en terre. Cela étant, hâtez-vous de me donner celle que vous dites, et préparez les Noces. EUN. Mon frère, c’est le plus riche parti que j’ai pu trouver, qui vous soit propre. C’est une fille aînée, et au milieu de son âge. Si vous désirez que je la demande pour vous, je le ferai de très bon cœur. ME. Ne voulez-vous pas bien que je vous fasse là-dessus des questions ? EUN. Oui da, [page 130] mon frère, vous me demanderez tout ce qu’il vous plaira. ME. Celui qui a passé la moitié de son age, quand il reçoit en sa maison une femme qui fait un Enfant à sa vielle Épouse, ne vous imaginez pas que le nom de Posthume est destiné à l’Enfant ? Maintenant, ma sœur, je vous guérirai de ce souci. Je suis assez riche par la grâce des Dieux, et des Parents qui nous ont mis au monde. Je ne me soucie point du tout de ces marques de grandeur et de dignité, et d’opulence, qui font paraître les gens au-dessus de leur condition. Je n’ai que faire des acclamations du peuple, de l’autorité de lui commander, des chaises d’ivoire, des vestes somptueuses, et de la magnificence de la pourpre, qui d’ordinaire par leur excessive dépense, ravalent dans la dernière bassesse les hommes qui s’en veulent glorifier. EUN. Dites-moi donc, je vous prie, qui est celle que vous avez envie d’épouser ? ME. Je vous le dirai franchement. Connaissez-vous notre pauvre voisin le Vieillard Euclio ? EUN. Je le connais, il est assez bon homme, si je ne me trompe. ME. Je désire épouser sa fille. Ma sœur, je serai bien aise que vous ne m’en fassiez point de reproches. Je sais que vous direz qu’elle est pauvre. Je l’aime avec sa pauvreté. EUN. Dieu veuille que vous en soyez content. ME. Je l’espère. EUN. N’avez-vous rien à me dire davantage sur ce sujet ? ME. Adieu. EUN. Je vous en dis autant ? ME. J’en parlerai à Euclio s’il est chez lui. Mais le voici fort à propos. Je ne sais d’où il vient, retournant à la maison.

[page 131]

SCENE II. DU II. ACTE.

EUCLIO, MEGADORE, Vieillards.

Le cœur me le disait bien en sortant du logis que je ferais un voyage inutile ; C’est pourquoi je m’en allais malgré moi : Car, ni aucun de notre compagnie n’y est venu, ni celui-là même qui devait distribuer l’argent. Je me hâte donc maintenant de retourner : car pour en dire la vérité, je suis bien ici : mais mon esprit est à la maison. ME. Dieu vous garde Seigneur Euclio ; puissiez-vous toujours être en bonne santé, et plein de prospérité. EU. Que les Dieux vous soient toujours Amis, Seigneur Mégadore. ME. Comment vous portez-vous ? Est-ce toujours aussi bien que vous le pourriez désirer ? EU. Ce n’est pas sans sujet, quand un Riche parle de la sorte à un Pauvre. Sans doute, que cet homme est averti que j’ai un trésor. C’est pourquoi, il me salue si courtoisement. ME. Dite-vous que votre santé est bonne ? EU. Fort bonne, je vous assure, à de l’argent près. ME. Vous en avez assez pour passer doucement votre vie si vous êtes content. EU. Assurément la Vieille lui aura fait connaître que j’ai trouvé un trésor. La chose est toute avérée. Je lui arracherai la langue, et les yeux, sitôt que je serai de retour à la maison. ME. Que dites-vous tout bas ? EU. Je me plains de ma pauvreté. J’ai une fille grande qui n’a point de bien, et qui n’est point pourvue. Je ne sais ce que j’en ferai. ME. Ne dites mot, Euclio, et prenez bon courage, on lui trouvera un parti. Je vous y veux servir. Dites [page 132] moi si vous avez besoin de quelque chose. Vous n’avez qu’à commander. EU. Il demande en promettant : il aboie sans doute après mon trésor, afin de le dévorer : il montre le pain d’une main, et de l’autre il porte la pierre. Je ne me fie à qui que ce soit : et quand un Riche tend la main à un Pauvre, et qu’il lui fait tant de compliments, il lui destine quelque fardeau sur les épaules. Je connais [en marge droite : Cancres.] ces polypes qui tiennent bien tout ce qu’ils attrapent. ME. Faites-moi raison le moins du monde, Euclio : je veux vous entretenir d’une petite affaire qui nous importe à tous deux. EU. Ha ! malheureux que je suis, on a dérobé le trésor que j’avais chez moi : c’est assurément ce qu’il veut, et que je consente qu’il en traite amiablement avec moi. Mais il faut que j’aille voir à la maison. ME. Où allez-vous ? EU. Je reviens à vous tout à l’heure : car j’ai une affaire pressée qui m’oblige d’aller un moment jusques chez nous. ME. Je crois fermement que dès que je lui parlerai de sa fille pour l’épouser, il se persuadera que je me moque de lui. Je ne connais personne à présent qui soit si ménager que cet homme-là dans sa pauvreté. EU. Que les Dieux soient avec moi. Tout se porte bien : tout est en bon état, si l’on n’en a rien ôté. J’ay eu trop de crainte sans sujet. J’étais demi-mort, devant que j’eusse fait une visite chez moi. Je reviens à vous, Mégadore, si vous, désirez quelque chose de mon service. ME. Je vous en rends grâces. Mais je vous prie de ne trouver pas mauvais de me répondre sur une chose que je désire savoir de vous. EU. Je le veux bien, pourvu que votre curiosité ne vous porte point à me demander des choses que je ne voudrais pas dire. [page 133] ME. De quelle famille pensez-vous que je sois sorti ? EU. Bonne. ME. En quelle opinion suis-je dans le monde pour la probité ? EU. Bonne. ME. Que croyez-vous des actions de ma vie ? EU. Je ne les tiens ni mauvaises, ni bonnes. EU. Savez-vous mon âge ? Je sais qu’il est grand, aussi bien que votre crédit et votre opulence. ME. Je me suis aussi toujours laissé persuader, et je me le persuade encore, que vous êtes un citoyen exempt de toute malice. EU. Il sent mon argent. Hé bien qu’y a-t-il ? ME. Puisque vous savez bien qui je suis, et que je sais bien aussi qui vous êtes ; je souhaite que toutes choses prospèrent pour vous et pour moi, et pour votre fille que je vous demande pour femme. Promettez-la-moi. EU. Ha ! Mégadore, vous ne faites pas une action digne de votre naissance et de votre condition de vous moquer de moi, sans vous avoir jamais offensé, ni pas un des vôtres : car je n’ai point mérité par mes actions ni par mes paroles, que vous fissiez ce que vous faites à mon sujet. ME. Certainement, ni je ne suis point venu ici pour me moquer de vous, ni je ne m’en moque point, ni je ne vous tiens point digne aussi d’un traitement si rude. EU. Pourquoi donc me demandez-vous ma fille pour être votre femme ? ME. Afin qu’il vous en arrive du bien pour l’amour de moi, et qu’il m’en arrive aussi pour l’amour de moi, et qu’il m’en arrive aussi pour l’amour de vous, et de ceux qui vous appartiennent. EU. Je me persuade, Mégadore, que comme vous êtes riche et de grand crédit, et que je suis le plus pauvre homme de tous ceux qu’on appelle pauvres, si je vous donnais ma fille en mariage, que vous étant de la taille et de la force d’un Bœuf, et moi de la bassesse et de la [page 134] faiblesse d’un Âne, si j’étais joint avec vous, lorsque je ne pourrais porter le fardeau qui ne vous incommoderait nullement, je demeurerai dans le bourbier, comme un pauvre Âne, sans m’en pouvoir retirer : et vous étant comme un Bœuf, vous ne me regarderiez non plus, que si je n’avais jamais été né. Si ce que vous me proposez se faisait, je vous éprouverais encore avec plus d’inégalité, et ceux qui sont de ma portée se moqueraient de moi : et s’il y arrivait quelque divorce entre nous, il n’y aurait point d’étable pour moi, où je me pusse retirer. Les autres Ânes me déchireraient de leurs dents, et les Bœufs me briseraient de leurs cornes. Voilà le grand péril qu’il aurait de s’élever de la petite stature d’un âne comme moi à la haute taille d’une Bœuf comme vous. ME. Ce vous sera une chose d’autant plus avantageuse que vous serez joint de proximité avec des gens de bien. Prenez ce parti : Ecoutez ce que je vous propose et donnez-moi votre fille. EU. Mais je n’ai aucun bien pour la marier. ME. Ne lui donnez rien. Pourvu qu’elle soit fort bien élevée comme je n’en doute point, elle est assez riche. EU. Je vous dis cela, afin que vous ne vous imaginiez pas que j’eusse trouvé des trésors. ME. Je sais ce qui en est. Ne m’en apprenez pas davantage. Promettez-la-moi. EU. Je le veux. Mais, ô Jupiter, ne me suis-je point jeté moi-même dans le piège ? ME. Qu’avez-vous ? EU. Ce que j’ai ? Je viens d’entendre du bruit, comme d’un fer qui se rompt. ME. J’ay donné charge à quelqu’un de fouir ici près dans mon jardin. Mais qu’est devenu cet homme ? Il s’en est allé, et ne m’a pas rendu plus certain de ce que désirais savoir de lui. Il me fâche tout de bon. [page 135] Pour ce qu’il veut que je vois son amitié, il se comporte à la mode de tous les hommes. Car si un Riche va demander quelque chose à un Pauvre, aussitôt le Pauvre craint d’être approché du Riche, et ne fait rien qui vaille, pour la crainte qui le saisit : Puis, l’occasion étant passée, il la souhaite trop tard, quand il n’y a plus moyen d’en profiter. EU. Je puisse mourir, si je ne te fais arracher la langue :et si j’y manque, je te permets, et je t’ordonne même de me faire châtrer par qui que ce soit sur la terre. ME. Je vois bien, Euclio, que vous vous imaginez, que je suis un homme fort propre à souffrir vos railleries dans l’âge où vous êtes, sans que je l’aie mérité ? EU. En bonne foi, Mégadore, ni je ne fais point ce que vous dites, ni quand j’en aurais envie, je n’en aurais pas le pouvoir. ME. Quoi donc ? Ne me promettez-vous pas votre fille en mariage ? EU. Je vous la promets aux conditions que vous savez. ME. Vous me la promettez donc ? EU. Je vous en donne ma parole. Que les Dieux en fassent prospérer le dessein. ME. Que tout se fasse pour le mieux. EU. Souvenez-vous au moins, que nous avons convenu, que ma fille ne vous apportera point de dot. ME. Je m’en souviendrai fort bien. EU. Mais je sais de quelle sorte vous tenez vos paroles, vous autres Riches. Ce qui est arrêté n’est pas arrêté comme il vous plaît. ME. Je n’aurai point de dispute avec vous. Mais qui vous empêchera dès aujourd’hui de solenniser les noces ? Y-a-t-il quelque chose qui les pût éloigner ? EU. Au contraire, ce sera le mieux du monde qu’on ne diffère pas plus longtemps. ME. Je m’en vais donc préparer toutes choses. [page 136] Vous le voulez donc bien ? EU. Ce sera, quand il vous plaira. Je vous donne le bonjour. ME. Holà, Strobile, hâte-toi de me suivre, et de venir au marché après moi. EU. Il s’en est allé d’ici. O Dieux immortels, comment se porte mon trésor ? Je crois pour moi, qu’il a ouï dire que j’en ai un chez moi. Il y aboie : et c’est infailliblement pour l’amour de cela qu’il s’opiniâtre à prendre mon alliance.

SCENE III. DU II. ACTE.

EUCLIO, STRAPHYLA.

Où es-tu avec ta langue babillarde, qui as conté à tous les Voisins que je devais donner un mariage à ma fille ? Holà, Staphila, viens ici : n’entends-tu pas que je t’appelle ? Dépêche-toi d’écurer la vaisselle, et de la rendre claire. Je marie aujourd’hui ma fille avec le riche Mégadore. STA. Que les Dieux disposent tout pour le mieux : mais cela n’est pas possible : et c’est aller trop vite. EU. Tais-toi, et va faire ta besogne. Que toutes choses se trouvent nettoyées quand je serai de retour de la place, et tiens bien les portes fermées. Je ne serai pas longtemps. STA. Que ferai-je maintenant : je suis à la veille de périr avec la fille de mon Maître : car elle est prête d’accoucher, et sa honte aussi bien que ma perte sera connue de tout le monde. Ce qui jusqu’ici a été caché et dissimulé, ne le peut plus être dorénavant. Je rentre au logis afin qu’il trouve à son retour, que j’ai fait les choses qu’il m’a commandées. Par ma foi, je crains bien d’avaler beaucoup d’amertume qui sera mêlée dans la coupe que je boirai. [page 137]

SCENE IV. DU II. ACTE.

STROBILE, serviteur, ANTRAX, ET CONGRIO, Cuisiniers.

Après que mon Maître a fait ses provisions pour le festin de la Noce, et qu’il a loué des Cuisiniers et des joueuses de Flûte que voici, il m’a commandé de partager ces viandes, et d’en faire [en marge gauche : ceci touche une espèce d’impureté.] deux portions. CON. Pour moi, (je te le dis hautement,) tu ne me diviseras point : mais je me rendrai soigneux d’aller tout entier en quelque lieu que tu voudras. STR. Sans mentir, tu es une belle et pudique prostitution du peuple. Après cela, si quelqu’un te voulait, tu ne voudrais pas être divisé. J’en aurais bien ici parlé d’autre sorte. Antrax, sans rien dire de ce que tu me reproches : mais aujourd’hui mon Maître fait des Noces. CON. De qui épouse-t-il la fille ? STR. De son proche voisin le Vieillard Euclio, de celui à qui je dois donner par ses ordres la moitié de ses provisions, l’un des deux Cuisiniers, et l’une des deux flûteuses [sic] que voici. CON. C’est-à-dire que voilà une moitié que tu mènes pour cet homme-là, et une moitié pour notre maison. STR. Tout ainsi que tu le dis. CON. Comment ? Ce Vieillard ne pouvait-il pas faire les Noces de sa fille à ses dépens ? STR. Vraiment je vous en réponds. CON. Est-il possible ? STR. S’il est possible ? Une pierre ponce n’est pas plus aride que ce Vieillard. CON. Dis-tu vrai ? STR. Imagines-tu qu’il se persuade qu’on lui ravirait tout son bien, et qu’on lui voudrait arracher les entrailles s’il n’implorait le [page 139] secours des Dieux et des hommes, quand la fumée de son tison s’enfuit par le trou de sa cheminée ; de sorte même que quand il s’en va coucher, il se serre la gorge des cordons de sa bourse pendue à [en marge droite : ce lieu est difficile.] son cou. CO. À quoi sert cela ? STR. Afin que pendant qu’il est assoupi par le sommeil, il n’en sorte point de vent. CO. Ne se bouche-t-il point aussi le trou d’en bas, de peur qu’en dormant, il n’en sorte quelque petite haleine ? STR. Tu m’en peux bien croire, aussi bien que je suis persuadé de ce que tu dis. CO. Hélas, je te crois sans peine. STR. Mais sais-tu de quelle sorte il est avare ? Il pleure l’eau dont il se lave les mains. CO. Ne penses-tu pas que ce serait impétrer un grand don de ce Vieillard, si nous en pouvions obtenir ce qui serait nécessaire pour nous mettre en liberté ? STR. La peste m’étouffe, si tu lui demandais la famine pour te servir, il ne te la donnerait pas : et même dernièrement, le Barbier lui ayant rogné les ongles, il en recueillit les parcelles, et les serra soigneusement. CO. En vérité tu parles d’un homme extrêmement chiche de telle sorte, qu’il en mène une vie malheureuse ? STR. Il y a quelque temps qu’un Hobereau lui [en marge droite : Un Milan.] ôta son plat de soupe. Cet homme éploré s’en vint aussitôt trouver le Juge, en se plaignant amèrement, pour lui demander la permission de faire ajourner le Hobereau à comparaître devant lui. Il y en a six cent de la même force que je te dirais volontiers, si j’en avais le loisir : mais lequel est-ce de vous autre qui est le plus diligent ? Dis-moi qui c’est ? CO. Moi sans doute, et de beaucoup le meilleur. STR. J’entends un Cuisinier, et non pas un larron. CO. J’entends aussi un Cuisinier. [page 139] AN. Que dis-tu ? CO. Je suis tel que tu vois. AN. Ce a [en marge gauche : a ce lieu est fort difficile à rendre, parce que c’est un jeu sur le mot de nundinalis] Cuisinier-là n’est bon que pour les Foires du Villages, il lui faut pour le moins une neuvaine à faire les apprêts. CO. C’est donc à toi, Voleur, à me dire des injures ? AN. Oui da b [en marge gauche : b Ceci est encore un jeu sur les mots de fur et de trifurcifer.] Voleur, et trois fois voleur, si tu veux, pour te bien plauder.

SCENE V. DU II. ACTE.

STROBILE, serviteur, CONGRIO, ET ANTRAX, Cuisiniers.

Ne cause point tant à cette heure, et dis-moi lequel de ces deux agneaux te semble le plus gras. AN. Je le veux bien. STR. Prends donc celui-ci pour toi, Congrio, et entre dans ce logis-là. Suivez-le vous autres, et que le reste vienne avec moi. CO. Tu as fait en bonne foi un partage fort injuste, puisque ceux-ci emportent l’agneau le plus gras. STR. En récompense, on te donnera la plus grasse Flûteuse. Va avec lui, Phrigie, et toi Elusie entre ici dedans avec nous. CO. O trompeur Strobile, est-ce ainsi que tu me jettes dans la maison du Vieillard Avare, où si l’on demande quelque chose, on le demandera plutôt tant de fois jusques à s’enrouer, que de l’obtenir jamais. STR. Tu est un grand fou ; Est-ce qu’en te faisant du bien tu ne le reconnais pas ? CO. Comment ? STR. En doutes-tu ? Premièrement dans cette maison, la foule ne t’incommodera point. Si tu veux te servir de quelque chose, il faut que tu l’apportes de chez toi, afin que tu ne perdes point ta peine et ton temps à le demander. Au contraire chez nous, il y a un grand monde, et [page 140] une famille nombreuse. Il y a des meubles, de l’or, des vêtements divers, de la vaisselle d’argent : et si quelque chose s’y perd, (je sais que tu te pourrais aisément abstenir d’y dérober, si rien ne s’offrait à ta vue) on dit aussitôt, les Cuisiniers l’ont volé. Qu’on les prenne, qu’on les mette en prison, qu’on leur donne le fouet, qu’on les jette dans la basse-fosse. Il ne t’arrivera rien de tout cela au lieu où tu vas, parce qu’il n’y a rien que tu puisses prendre. Suis-moi là-dedans. CO. Je te suis.

SCENE VI. DU II. ACTE.

STROBILE, STAPHYLA.

Holà, Staphyla, ouvre la porte. STA. Qui est-là ? STR. Strobile. STA. Que veux-tu ? STR. Te faire prendre ces Officiers de Cuisine, cette Menetrière, et ces viandes pour les apprêts de la noce. Mégadore à donné charge d’envoyer tout ceci à Euclio. STA. O mon Strobile, dis-moi, doivent-ils faire des noces pour Cérès ? STR. Pourquoi ? STA. Pour ce que je ne vois point qu’on ait apporté une goutte de vin. STR. Il en viendra tout incontinent, quand notre Maître sera de retour du marché. STA. Il n’y a point de bois chez vous. STR. N’avez-vous pas des ais ? STA. Nous en avons bien quelques-uns. STR. Vous avez donc du bois, et nous n’aurons pas besoin d’en aller chercher dehors. STA. Quoi, impudent, afin d’avoir du feu pour apprêter le soupé, et pour être payé de ton labeur, tu veux que nous brûlions notre maison ? STR. Moi ? Je ne demande point cela. Mène ceux-ci chez ton Maître. STA. Suivez-moi. [page 141]

SCENE VII. DU II. ACTE.

PYTHODICUS, serviteur.

Ayez soin de tout ce qu’il faut. Je vais voir ce que font les Cuisiniers, et c’est une grande charge qui m’est aujourd’hui donnée de les observer tout du long du jour, si je ne trouve l’invention de leur faire apprêter le festin dans le fond du puit, d’où nous tirerons les viandes avec des corbeilles, quand elles seront cuites. Que s’il mangent en bas ce qu’ils auront fait cuire, ceux d’en haut s’en iront coucher sans souper, et ceux d’en bas se seront bien repus. e m’arrête ici à des paroles, comme si je n’avais rien à faire tandis que dans le logis, nous avons tant de Laronides, c’est-à-dire des larrons de père en fils.

SCENE VIII. DU II. ACTE.

EUCLIO, CONGRIO.

Enfin, je me suis voulu éprouver aujourd’hui, pour me tenir gaillard le jour des noces de ma fille. Je viens du Marché. J’ai demandé du Poisson, on m’en a montré de fort cher, on m’a aussi montré du Mouton bien cher, du Bœuf encore fort cher, du Veau tout de même aussi cher, de la grosse marée chère, du Porc excessivement cher, enfin toutes choses sont très chères, et me l’ont semblé d’autant plus, que je n’avais point d’argent. Je m’en viens donc de là en colere, parce que je n’ai pas de quoi acheter, et j’en ai [page 142] approché ma main comme de choses impures. Puis, je me suis mis à penser en chemin, si tu fais largesse un jour de Fête, et que tu n’épargnes rien de ta dépense, tu cours fortune de chômer un autre jour. Après que je me suis rendu compte à moi-même, et que j’ai prescrit une loi à mon appétit, je suis revenu à ma première pensée de marier ma fille au moindre frais qu’il me serait possible. Je me suis donc contenté d’acheter ce petit grain d’encens et ces couronnes de fleurs, pour les mettre autour de notre foyer, afin que le Dieu domestique rende fortunées les Noces de ma fille Mais ne vois-je pas les portes de notre logis ouvertes ? J’ois du bruit au dedans. Ha pauvre malheureux, ne me veut-on point opprimer ? CO. Demande s’il se peut du voisin, une plus grande Marmite : celle-ci est si petite, qu’on n’y saurait rien mettre. EU. Hélas ! je suis perdu. On pille mon argent, et l’on cherche la Marmite où il est enfermé. On m’ôtera la vie, si je ne me hâte d’y courir. Apollon, viens je te prie à mon secours : Perce de tes traits les Voleurs qui se chargent de mon Trésor, ne m’ayant point refusé ci-devant ta protection, dans une pareille rencontre. Mais cesserai-je plutôt de courir, que je ne serai contraint de périr ?

SCENE IX. DU II. ACTE.

ANTRAX.

Dromo, ôte les écailles à ces poissons, et toi, Machærio, racle le mieux que tu pourras le dos à ce Congre et à cette Lamproie ; afin que [page 143] tandis que je n’y serai pas on désole toutes choses. Je m’en vais emprunter une tourtière du voisin Congrio. Pour toi, si tu le sais bien faire, tu me rendras cette volaille mieux plumée qu’un garçon de Comédie à qui l’on arrache de poil. Mais quels cris est-ce que j’entends ici près ? Je crois sans mentir que les Cuisiniers font leur office. Je rentre dans le logis, de peur qu’un foule indiscrète ne nous en fît autant.

SCENE I. DU III. ACTE.

CONGRIO.

Chers Citoyens, Compatriotes, Habitants, Voisins, Étrangers, et tous tant que vous êtes, faites-moi place pour me sauver. Je ne me suis jamais trouvé qu’aujourd’hui parmi des Bacchantes pour faire la cuisine, tant j’ai été chargé là-dedans de coups de bâton avec mes compagnons. J’en suis tout froissé, et je ne crois pas que je m’en puisse jamais relever, ce Vieillard s’étant exercé sur moi, comme si j’eusse été le champ de ses combats. C’est fait de moi. Je suis perdu, il recommence sa tempête, et sa porte s’ouvre. Le voici qu’il me suit. Je sais bien ce que je ferai par les enseignements que le maître de cette maison m’en a donnés. En vérité, je ne vis jamais apporter du bois en plus grand abondance, ils se sont tous mis après moi pour me chasser du logis avec ceux-ci.

[page 144]

SCENE II. DU III. ACTE.

EUCLIO, CONGRIO.

Retourne, où fuis-tu ? Tenez-le, tenez-le. CO. À quel propos, faites vous tant de bruit ? EU. Je te veux dénoncer devant le Tribunal des trois juges. CO. Pour quel sujet ? EU. Pour ce que tu as un couteau. CO. Pourquoi non ? Il ne sied par mal entre les mains d’un Cuisinier. EU. Tu me menaces ? CO. J’ai fort mal fait de ne vous en avoir pas donné dans le ventre. EU. Il n’y a point au monde de plus méchant homme que toi : il n’y en a point de qui je voulusse plutôt me ressentir pour le châtier. CO. Bien que vous ne disiez mot, la chose parle d’elle-même : et je suis tellement amolli par les coups de fouets, q’un Efféminé n’a point de mollesse comparable à la mienne. Mais dans la nécessité où vous êtes, quel sujet avec-vous eu de me frapper ? Qu’y a-t-il ? EU. Tu me le demandes encore ? Est-ce parce que j’en ai moins fait que je ne devais ? CO. Laissez-moi-là, je vous prie : et certes si j’ai encore un peu de cervelle, ce sera à votre préjudice. EU. Je ne sais ce qui en doit arriver ; Mais au moins ta tête s’en est sentie. Quelle affaire avais-tu en ma maison quand j’en étais absent ? Je le voudrais bien savoir, si je ne t’avais point commandé d’y venir ? CO. Taisez-vous donc. Je vous dis que nous y étions venus pour faire les apprêts des noces. EU. Quel souci as-tu, que je mange crû ou cuit, ce serait un grand malheur pour moi, si ce n’est que depuis peu tu sois devenu mon Tuteur ? [page 145] CO. Je voudrais bien savoir si vous souffrirez, ou si vous ne souffrirez pas que nous fassions cuire ici le soupé ? EU. Je voudrais bien savoir aussi de mon côté, si ce que j’ai dans ma maison est en sûreté ? CO. Plût à Dieu que j’emportasse saines toutes les choses que j’ai apportées en venant ici : Je me contente de ce que j’ai, et je n’ai que faire de votre bien. EU. Je n’en doute nullement : ne prends pas la peine de me l’apprendre je le sais. CO. Pourquoi nous empêchez-vous donc d’apprêter le soupé ? Qu’avons-nous fait qui vous puisse fâcher ? EU. Tu me le demandes encore, méchant qui regardes tous les coins de ma maison, et qui les rend accessibles à tout le monde ? Si tu te fusses toujours tenu au foyer où tu avais affaire, tu n’aurais pas la tête cassée. Mais afin que tu connaisses mon humeur, si tu t’approches de ma porte sans que je te le commande, je te ferai le plus malheureux homme du monde ? Sais-tu à cette heure ma volonté ? Où vas-tu donc ? Retourne encore une fois. CO. Que Laverna Déesse des Larrons me soit favorable ; Si vous ne commandez qu’on me rende les ustensiles et les plats, je vous chargerai d’injures et de reproches devant votre propre maison. Que ferai-je maintenant, pour n’être pas venu ici sous un mauvais présage ? On m’a loué pour un écu ; j’ai plus besoin de Médecin, que d’autre chose.

[page 146]

SCENE III. DU III. ACTE.

EUCLIO, CONGRIO.

En bonne vérité, ceci sera toujours avec moi, et je le porterai en quelque lieu que j’aille, et je ne l’exposerai jamais à de si grands dangers qu’il a été. Allez maintenant tous tant que vous êtes de Cuisiniers et de Flûteuses [sic], et toi, Congrio, fais entrer là-dedans, si tu veux, une foule de valets. Fricassez, dépêchez-vous, et faites y maintenant tout ce qu’il vous plaira. CO. Il est bien temps, après que vous nous avez roués de coups. EU. Entre dans le logis où tu es loué pour faire ta besogne, et non pas pour causer. CO. Ha ! je vous assure, que je vous demanderai ma récompense pour avoir été battu. J’avais été loué pour faire la Cuisine, et non pas pour être assommé. EU. Actionne-moi, selon les ordonnances, afin que tu ne m’importunes pas davantage. Allons, et apprête le soupé, ou va te faire pendre hors de chez moi. CO. Allez-vous en donc.

SCENE IV. DU III. ACTE.

EUCLIO.

Il s’en est allé d’ici. O Dieux immortels ! Un pauvre est bien hardi de se donner des affaires à démêler avec un Riche. Comme Mégadore m’a voulu éprouver par toutes sortes de manières, sous prétexte de me faire de l’honneur, il a ici envoyé exprès des Cuisiniers pour m’ôter ce que j’ai, et [page 147] me rendre misérable en même temps. Je dirai bien même que mon Coq qui était le principal souci de la Vieille, a failli à me perdre s’étant mis à gratter tout autour du lieu où cette Marmite était enfouie. À quoi servent tant de paroles ? Cela m’a saisi d’une telle frayeur, que j’ai pris un gros bâton, et j’ai tué le Coq, comme un Voleur attrapé sur le fait. Je crois, sans mentir que les Cuisiniers lui avaient promis récompense, s’il leur eût découvert le lieu où ceci était enfermé. Je lui ai jeté à la tête le manche de l’outil que j’avais à la main : et pour le dire en un mot, tout ce débat s’est terminé à la ruine du Coq. Mais voici Mégadore mon allié qui revient de la place. Je n’oserais passer outre sans m’arrêter à lui parler.

SCENE V. DU III. ACTE.

MEGADORE, EUCLIO.

J’ai fait part de mon dessein pour le mariage à plusieurs de mes Amis. Ils estiment beaucoup la fille d’Euclio, et disent tous que c’est bien mon fait ; et qu’en cela, j’ai pris un fort bon conseil. Certes si tous les autres en faisaient autant, les Riches épouseraient les filles des Pauvres, et les emmèneraient chez eux sans en prendre de dot. Ainsi la ville se maintiendrait en bien meilleure intelligence qu’elle ne fait pas : nous attirerions sur nous beaucoup moins d’envie : nos femmes craindraient beaucoup plus de faire du mal, et nous serions sujets à beaucoup moins de dépense. Cela encore tournerait au profit de la plus grande partie du peuple : et il n’y aurait que peu d’Avares qui s’en [page 148] plaindraient, à l’esprit avide et insatiable desquels, il n’y a point de loi ni de Tuteur qui puisse prescrire des bornes. Mais dira quelqu’un à qui est-ce que se marieront les filles riches, se ce droit s’établit pour les pauvres ? Qu’elles se marient comme elles pourront, pourvu que leur dot ne les accompagne nullement. Que si cela se faisait de la sorte, les femmes seraient bien de plus douce humeur, et seraient beaucoup plus obéissantes qu’elles ne le sont pas avec de grandes richesses : et je me ferais fort que des Mulets qui valent plus que des Chevaux, deviendraient plus communs que des haridelles de la Gaule. EU. Que les Dieux me soient en aide. Je suis ravi d’ouïr parler cet homme. Il tourne admirablement toutes ses paroles au bon ménage. ME. Qu’il n’y en ait donc pas une seule qui dise, je vous ai apporté plus de dot que vous n’aviez de bien ; c’est pourquoi l’on ne peut trouver mauvais que je porte des robes de pourpre et des chaînes d’or : et il me semble qu’on ne me peut refuser des femmes pour me servir, des Mulets, des Muletiers, des Suivantes, des Laquais pour les envoyer où je voudrai, et des Carrosses pour me traîner. EU. Cet homme-là connaît admirablement toutes les humeurs des femmes. Il serait bien digne sans mentir d’être leur gouvernement. ME. Il faut qu’en quelque lieu que tu ailles, tu voies plus de chariots chez toi, que tu n’en trouveras en ta maison des champs. Mais c’est aussi une belle chose, quand d’entre les Ouvriers et les Marchands qui viennent au lever de la Dame, pour demander leur argent, on voit autour d’elle, le Foulon, le Drapier Phrygien, l’Orfèvre, l’Ouvrier en Laine, le Vendeur d’Étoffe Figurées, les [page 149] Lingers, les Faiseurs de Coiffes et de Ruban, les Teinturiers en Violet et en couleur de Cire, les Faiseurs de Robe à manches pendantes, les Parfumeurs, les Merciers, les Ouvriers en Toiles, les Faiseurs de Bas, les Cordonniers qui sont toujours assis, les Chausseurs à la Grecque, les Compagnons qui ne font que des Mules et des Sandales, les Teinturiers en couleur de Maulues, les Ravaudeurs, les Tailleurs d’Habits, les Faiseurs de demi-ceints. Vous penseriez que tous ceux-là ont reçu leur congé, et qu’ils ont été satisfaits ; mais on en voit trois cent tout à la fois, qui persécutent comme autant de Geôliers, qui se tiennent dans toutes les avenues. Cependant on fait entrer les Brodeurs et les faiseurs de Coffrets, on leur donne de l’argent, et l’on dirait, tout de même que des autres, qu’ils sont payés quand les Safraniers approchent, ou qu’il y a toujours des importuns qui demandent quelque chose. EU. Je ne l’aborderais volontiers si je n’appréhendais point de l’empêcher de continuer sa description des façons de vivre des femmes. Je m’en veux encore abstenir. ME. Quand tous ces Marchands de Bagatelles ont été payés, enfin le Soldat arrive qui demande aussi de l’argent : On va chez le Payeur, on compte avec lui, le Soldat patiente debout sans avoir déjeuné, et croit qu’on lui donnera de l’argent. Quand on a contesté quelque temps avec le Payeur, le pauvre Soldat lui est encore bien redevable, et son espérance est prolongée. Ces incommodités, et beaucoup d’autres, avec des dépenses insupportables, sont ordinaires aux femmes qui apportent une grand [sic] dot : Pour celles qui n’ont pas de bien, elles sont en la puissance de leurs maris : les Riches ne leur portent que [page 150] du malheur, on les incommodent infiniment. Mais je vois notre allié devant sa porte : que dites-vous Seigneur Euclio ?

SCENE VI. DU III ACTE.

EUCLIO, MEGADORE.

J’ai écouté très volontiers tout votre discours. ME. L’avez-vous ouï ? EU. Tout du long. ME. Mais, si je ne me trompe, vous feriez les choses de bien meilleure grâce, si vous étiez un peu plus splendide que vous n’êtes le jour des noces de votre fille. EU. On doit chercher la magnificence selon son pouvoir, et la gloire selon son abondance. Ceux qui ont de quoi se peuvent souvenir du lieu d’où ils tirent leur origine. Ni moi, Mégadore, ni ceux qui sont pauvres comme moi, n’avons point chez nous de plus grandes commodités qu’on ne se l’imagine. ME. Au contraire il y en a chez vous, et je prie les Dieux qu’elles y soient longues années [sic], et qu’ils augmentent de plus en plus ce que vous y avez maintenant. EU. Cette parole ne me plaît point, que vous y avez maintenant. Il sait en effet ce que j’y ai aussi bien que [en marge droite : Le Latin de ces paroles, n’est pas dans l’Édition de Lambin.] moi-même. Assurément la Vieille lui aura tout découvert. ME. Que dites-vous tout seul ? Ne parlez-vous point du Sénat ? EU. Je songeais en vérité à faire contre vous une juste accusation. ME. Qu’est-ce donc ? EU. Me demandez-vous ce que c’est, après que vous aurez empli de larrons tous les coins de ma maison ? Que vous y avez envoyé cinquante Cuisiniers, avec six mains chacun, de la race de Gérion. Que si Argus avec tous ses yeux que Junon commit à la garde d’Io, était chargé du loin de les observer, il n’en viendrait jamais à bout. D’ailleurs vous m’avez envoyé une Ménétrière, qui pourrait toute seule à force de boire épuiser la Fontaine de Pyrène de Corinthe, si elle était de vin, et outre cela toutes les viandes qu’on a apprêtées. ME. Je crois qu’il y en aurait assez pour une légion : mais il y a entre autres un Agneau. EU. Je le sais bien, et je ne pense pas, qu’il y eut jamais un animal plus soucieux que cet Agneau. ME. Je voudrais bien savoir de vous ce que c’est qu’un Agneau soucieux. EU. C’est un Agneau tout os et tout peau, tant il semble que le souci l’ait amaigri, de sorte qu’au Soleil, on ne pourrait voir les entrailles au travers, n’étant pas moins transparent qu’une lanterne de Carthage. ME. Je l’ai acheté pour lui couper la gorge. EU. Vous pouvez donner de l’argent pour le faire enterrer, aussi bien est-il mort à l’heure que je vous parle. ME. Je le crois. Mais je veux aujourd’hui boire avec vous seigneur Euclion. EU. En bonne foi, je ne saurais boire d’aujourd’hui. ME. J’ai pourtant commandé chez moi, qu’on nous apportât ici un muid de vin vieil. EU. Je ne le désire pas s’il vous plaît : car j’ai résolu de ne boire que de l’eau. ME. Si est-ce que je vous veux enivrer aujourd’hui, quoi que vous n’ayez résolu de boire que de l’eau. EU. Je sais ce qu’il veut faire. Il a trouvé cette invention pour m’ensevelir dans le vin, et ensuite transporter ailleurs ma petite colonie. Je m’en donnerai pourtant de garde : car je suis bien résolu de cacher ceci autre part ; et il perdra comme cela son vin et sa peine. ME. Si vous ne désirez point quelque chose de moi, je [page 152] m’en vais me purifier pour le sacrifice. EU. Je puisse mourir, chère Marmite, si tu n’as plusieurs ennemis, à cause du trésor qui t’est confié : et je crois que je ne saurais mieux faire que de chercher ta sûreté hors d’ici, et de t’aller cacher dans le temple de la foi. O bonne foi, me connais-tu ? Je te connais bien aussi. Prends bien garde pour ta gloire, et pour mon profit de ne changer point ton nom à mon préjudice, si je te confie ceci. Je m’en vais te trouver, avec une entière confiance que je mets en toi.

SCENE I. DU IV. ACTE.

STROBILE, serviteur de Lyconide.

C’est le devoir d’un bon serviteur de faire ce qui lui est ordonné de son Maître, et de le faire promptement et sans chagrin : car un serviteur qui veut bien servir son Maître, se doit hâter aux choses qui regardent son service, et aller lentement à celles qui sont de ses propres intérêts. S’il s’endort, que ce soit de telle sorte qu’il se souvienne toujours qu’il est serviteur : car celui qui comme moi sert un Maître amoureux, s’il voit que l’amour le surmonte, je pense que son devoir est de le retenir pour son bien, et non pas de le pousser où son inclination l’emporte. Il en faut user comme on fait aux enfants qui apprennent à nager : on les fait appuyer sur des faisceaux de joncs comme sur un petit vaisseau, afin qu’ils aient moins de peine, et qu’ils puissent nager en remuant les mains. Ainsi je pense qu’un serviteur doit être à son Maître amoureux comme une petite barque, afin qu’il [page 153] ne se perde point, et qu’il fonde le précipice devant lui. Qu’il apprenne les ordres du Maître en le regardant, et que ses yeux sachent les volontés qu’il marque du front, qu’il se hâte de faire ce qu’il ordonne avec plus de diligence que n’en saurait avoir un chariot attelé de quatre chevaux. Tout serviteur qui aura soin d’en user de la sorte sera dispensé des coups de fouet et des étrivières, et jamais par sa faute, il ne rendra luisantes les entraves qu’on met aux pieds de ceux qu’on veut châtier. Mon Maître aime la fille de ce pauvre Euclio qui demeure ici près. On lui vient de rapporter tout à cette heure qu’on la fait épouser au Seigneur Mégadore. Il m’a envoyé ici exprès pour voir tout ce qui s’y passe, afin que je lui en donne avis tout aussitôt. Je me tiendrai donc auprès de cet autel, sans qu’aucun se puisse défier de rien ; et de là, j’observerai facilement tout ce qui se passera de part et d’autre.

SCENE II. DU IV. ACTE.

EUCLIO, STROBILE.

O Foi, ne découvre à personne du monde que [en marge gauche : Mon trésor.] j’ai ici renfermé tout mon bien, je n’ai pas peur que quelqu’un le trouve en ce lieu là, tant je suis persuadé de l’y avoir caché. Empêche je te prie, ô Foi, que personne ne s’enrichisse d’une si belle proie si quelqu’un trouvait cette Marmite plein d’or. Je m’en vais maintenant me laver pour faire les cérémonies sacrées, afin que je ne retarde point davantage mon allié, et qu’aussitôt qu’il m’aura vu il épouse ma fille et l’emmène [page 154] chez soi. Je te recommande encore, ô bonne Foi, de bien garder ma chère Marmite, afin que je l’emporte de chez toi quand il me plaira. Je t’ai confié ce trésor, il est serré dans ton temple, et dans son lieu très saint. STR. Quelle merveille ai-je ouï de la bouche de cet homme, ô Dieux immortels ? Il dit qu’il a caché une Marmite pleine d’or dans le temple de la Foi. Garde-toi bien, je te prie, de lui être plus fidèle qu’à moi. C’est, si je ne me trompe le père de cette fille qu’aime mon Maître. Il faut que j’entre là-dedans, et que je cherche dans tous les coins du temple pour voir si je ne trouverai point ce trésor, tandis qu’il est ici assez occupé. Que si je le trouve, ô Foi, je te ferai présent d’une terrine pleine de vin doux, et je ferai cela d’autant plus volontiers que j’en boirai à mon tour, en m’acquittant de ce devoir.

SCENE III. DU IV. ACTE.

EUCLIO.

Ce n’est point sans sujet qu’un Corbeau vient de chanter pour moi du côté gauche, il rasait en même temps la terre de ses pieds, et croassait d’une voix enrouée. Aussitôt mon cœur s’est trouvé saisi de crainte, il a fait soulever mon estomac, et je ne saurais courir. [page 155]

SCENE IV DU IV. ACTE.

EUCLIO, STROBILE.

Dehors, dehors, ver de terre qui sort d’un lieu caché et qui ne paraissait point naguères. Maintenant que tu parais, tu te dérobes. Ha joueur de passe-passe, je te traiterai comme il appartient. STR. Quel mal est-ce qui vous tourmente ? Qu’y a-t-il de commun entre nous deux ? Pourquoi me traitez-vous de la sorte ? Pourquoi me traitez-vous si rudement ? Pourquoi me frappez-vous ? EU. Tu es digne de mille coups, et tu me le demandes, voleur, ou plutôt triple voleur ? STR. Que vous ai-je dérobé ? EU. Rends-le moi, si tu veux. STR. Que voulez-vous que je vous rende ? EU. Me le demandes-tu ? STR. En vérité je ne vous ai rien pris. EU. Rends-moi pour ton profit, ce que tu emportais naguères. STR. Ha ! que faites-vous ? EU. Ce que je fais ? Tu ne le saurais emporter. STR. Que vous faut-il ? EU. Mets bas présentement. ST. Je crois, Monsieur, que vous avez accoutumé d’en donner. EU. Quitte ce que tu tiens : quitte tes plaisanteries. Je ne me moque pas. STR. Que quitterai-je ? Que ne dites-vous ce que c’est, en le nommant par son nom ? En vérité, je ne l’ai ni pris, ni touché. EU. Montre-moi tes mains. STR. Je vous les montre. Les voilà. EU. Je les vois. Allons montre-moi la troisième. STR. Les spectres, les maladies, et la folie agitent ce vieillard, sans que je vous en aie donné du sujet ? EU. Je le confesse, et très fort, [page 156] parce que tu n’es pas au gibet, et cela sera bientôt si tu ne m’avoues pas la vérité. STR. Quelle vérité vous dois-je avouer ? EU. Qu’est-ce que tu as emporté d’ici ? STR. Je veux que les Dieux me confondent, si j’ai emporté quelque chose qui vous appartienne, ni que je voulusse vous avoir emporté. EU. Allons donc, secoue ton manteau. STR. Comme il vous plaira. EU. N’y a-t-il rien dans ta jaquette ? STR. Cherchez partout. EU. Tu es un bon pendard. Tu le fais bien volontiers. Cela va le mieux du monde, afin que je sois bien persuadé que tu n’emportes rien. Je connais tes souplesses : Voyons encore : montre moi ta main droite. STR. Les voilà toutes deux. EU. Je ne te veux pas fouiller davantage : rends-le-moi. STR. Que vous rendrai-je ? EU. Ha ! tu fais le Badin. Certes tu l’as pris. STR. Je l’ay pris moi ? Qu’ai-je pris ? EU. Je ne te le veux pas dire, et tu souhaites que je te le dise : mais rends-moi tout ce qui m’appartient. STR. Je crois que vous n’êtes pas sage. Vous avez fouillé comme il vous a plu, et vous n’avez rien trouvé sur moi qui vous appartînt. EU. Arrête, arrête. Comment s’appelle cet autre qui était naguères là dedans avec toi ? Ha ! que j’ai grand peur : Il y met toutes choses en désordre. Si je laisse celui-ci, il s’enfuira. Je l’ai pourtant fouillé partout : il n’a rien sur soi. Va t’en ou tu voudras, et que le bon Jupiter et tous les Dieux te fassent périr. STR. Il me remercie de bonne grâce. EU. Il faut que j’aille là-dedans, où j’étranglerai ton compagnon. T’enfuis-tu devant moi ? Sortiras-tu, ou ne bougeras-tu de là ? STR. Je m’en vais. EU. Que je ne te voie plus. [page 157]

SCENE V. DU IV. ACTE.

STROBILE.

J’aimerais mieux mourir de male mort que je ne dressasse aujourd’hui des pièges à ce méchant Vieillard : car il n’oserait plus cacher son or en ce lieu-là. Je crois qu’il l’emporte quant et soi, et qu’il ne manquera pas de le changer de place. Écoutons : la porte a fait du bruit. Voilà le Vieillard qui emporte dehors son trésor. Il faut que je m’approche tant soit peu de cette porte.

SCENE VI. DU IV. ACTE.

EUCLIO, STROBILE.

Je pensais que l’on pouvait mettre beaucoup de confiance en la Foi : mais elle m’a bien déçu, et j’étais perdu si le Corbeau ne fût venu à mon secours. Je voudrais que ce Corbeau qui m’a donné de si véritables signes de mon bien se présentât devant moi, afin que je lui dise quelque parole obligeante pour le bon office qu’il m’a rendu : car je ne lui voudrais pas donner davantage de ce qu’il se paye d’ordinaire, que j’en voudrais perdre. Je songe maintenant à un lieu seul où je pourrais cacher ceci. Il y a hors de la Ville un bois sacré à Silvanus qui n’est fréquenté de personne, étant plein [en marge droite : D’osiers.] de broussailles. Je veux choisir ce lieu-là : il est assuré, et je me fierai plutôt à Silvanus qu’à la Foi. STR. À la bonne heure, à la bonne heure. Les Dieux ont soin de moi. Je m’y rendrai plutôt que lui, [page 158] et je monterai sur un arbre, d’où je découvrirai l’endroit où le Vieillard cachera son trésor, bien que mon Maître m’eût commandé de ne bouger d’ici. Mais quoi qu’il en soit j’aime mieux chercher une mauvaise affaire, avec assurance d’y trouver du profit.

SCENE VII. DU IV. ACTE.

LYCONIDE adolescent, EUNOMIA mère de Lyconide, PHEDRIA fille d’Euclio.

Ma mère, je vous ai dit tout ce qui s’est passé entre la fille d’Euclio et moi, et vous savez toutes choses. Je vous pris maintenant d’en avertir mon Oncle : Je vous en prie derechef, après vous en avoir conjurée plusieurs fois. EUN. Vous pouvez croire, mon fils, que je voudrais être quitte déjà de ce que vous désirez de moi : et je m’assure que j’obtiendrai cela de mon frère, puisque la chose est juste, si elle est telle que vous me l’avez contée, pour les privautés que vous avez prises avec cette fille, un jour que vous fûtes assez mal avisé pour vous laisser étourdir des fumées du vin. LY. Croiriez-vous ma Mère que je voulusse mentir devant vous ? PH. Ha ! je suis morte. Venez à mon secours je vous prie, ma chère Nourrice ! le ventre me fait mal. Junon Lucine, assistez-moi de votre protection. Elle crie : Elle accouche. EUN. Mon fils, venez avec moi chez mon frère, afin que je fasse pour vous auprès de lui, ce que vous désirez de moi. Allez donc devant, ma Mère, je vous suis : [page 159] mais je ne sais ce qu’est devenu mon Valet, à qui j’avais commandé de m’attendre ici. Je songe pourtant, que s’il me sert dans mon dessein, je lui fais tort de me fâcher contre lui. J’entre là-dedans où l’on tient conseil de ma tête.

SCENE VIII. DU IV. ACTE.

STROBILE.

[en marge gauche : Tous ceux.] Je passe seul en richesses tous les Pics qui habitent des montagnes d’or ; car je ne veux pas nommer tous les autres Rois qui sont dans la nécessité, en comparaison de moi qui suis le Roi Philippe. O le beau jour que voici ! car étant parti tantôt d’ici de fort bonne heure, je suis arrivé bien plutôt que notre homme au lieu d’où je ne fais que de venir : et m’étant mis sur un arbre devant qu’il fût entré dans le bois, j’ai attendu pour voir le lieu où le Vieillard cacherait son trésor. J’ai donc observé l’endroit : et dès que le Vieillard s’en est allé, je suis descendu de l’arbre. J’ai déterré la Marmite pleine d’or. J’ai vu partir le Vieillard de ce lieu-là, et il ne m’a point vu : car je me suis détourné tant soit peu de son chemin. Mais je le vois lui-même. Je m’en vais promptement à la maison pour y serrer ce que je tiens.

SCENE IX. DU IV. ACTE.

EUCLIO, LYCONIDE.

Je suis perdu, je suis assassiné, je suis mort. Où dois-je courir ? Où ne dois-je point courir ? [page 160] Tenez, tenez celui qui m’a volé. Mais qui est-il ? Je ne sais, je ne vois rien, je marche comme un aveugle, et certes je ne saurais dire où je vais, ni où je suis, ni qui je suis. Je vous prie tous tant que vous êtes de me secourir, et de me montrer celui qui me l’a dérobée. Je vous en supplie, je vous en conjure. Ils se cachent sous des habits modestes, sous la blancheur de la craie, et se tiennent assis comme des personnes sérieuses. Pour toi que dis-tu ? Se peut-on fier à toi ? Car il me semble à voir ton visage que tu es homme de bien. Qu’y a-t-il ? Pourquoi riez-vous ? Je connais tout le monde. Je sais qu’il y a ici beaucoup de Voleurs. Quoi n’y a-t-il personne de tous ceux-là qui l’ait prise ? Tu me fais mourir ! Dis donc, qui l’a prise ? Ne le sais-tu point ? Ha ! je suis ruiné : je suis le plus malheureux de tous les hommes : je suis au désespoir, et je ne sais où je vais, ni comme je suis fait ; tant cette journée m’apporte de tristesses, de deuil, et de maux ! tant elle me cause de famine et de pauvreté ! Il n’y a point d’homme sur la terre si misérable que moi. Car dois-je vivre après avoir perdu un trésor si précieux ? Je l’avais gardé avec tant de soin : mais je me suis trompé moi-même, et j’ai frustré mon attente et mon opinion. D’autres maintenant s’en réjouissent à mon dommage, et j’ai de la peine à le souffrir. LY. Quel homme est-ce qui fait tant de bruit devant notre porte, à force de crier et de se plaindre ? Je pense que c’est Euclio. C’est lui-même. EU. Ha ! c’est fait de moi. LY. La chose est connue. Il sait à mon avis à quoi me résoudre, m’en irai-je, ou ne bougerai-je d’ici ? L’aborderai-je, ou prendrai-je la fuite ? Que ferai-je ? J’en suis en peine, et je ne sais que devenir. [page 161]

SCENE X. DU IV. ACTE.

EUCLIO, LYCONIDE.

Qui est celui qui parle ? LY. C’est moi. EU. Ha c’est moi qui suis misérable, et qui suis ruiné le plus malheureusement du monde, à qui toutes sortes d’afflictions et de tristesses sont venues à la fois. LY. Ayez bon courage. EU. Comment cela se pourrait-il faire en l’était où je suis ? LY. Parce que c’est moi qui ai fait le crime qui vous inquiète. J’en suis l’Auteur, je le confesse. EU. Qu’est-ce que j’entends de votre bouche ? LY. Ce qui est véritable. EU. Que vous ai-je fait, jeune homme, pour mériter que vous me fissiez ce tort, et à toute ma famille ? LY. Un Dieu m’y a poussé : il m’a attiré vers elle. EU. Comment ? LY. Je confesse que j’ai péché et que je mérite le châtiment de ma faute ; C’est pourquoi je me présente devant vous pour en obtenir le pardon. EU. Qui vous a donné la hardiesse de la commettre, et de toucher à ce qui ne vous appartient pas ? LY. Que voulez-vous que j’y fasse, c’est une chose faite, et qu’on ne saurait faire qu’elle ne le soit pas. Je crois que les Dieux l’ont ainsi voulu : Car si cela n’était pas, il n’en serait rien arrivé. EU. Je crois bien que les Dieux ont voulu que je m’étranglasse en votre présence. LY. Ne dites pas cela. EU. Pourquoi donc avez-vous touché à ce qui m’appartient, malgré moi ? LY. Pour ce que le vin et l’amour en ont été la cause. EU. Jeune homme trop hardi, est-ce avec cette belle harangue que vous avez [page 162] entrepris de m’aborder, et d’y joindre une si grande insolence ? Car s’il est juste que vous vous excusiez de la sorte, nous ôterons en plein jour les dorures qui parent toutes les Dames de condition, et puis quand nous en serons repris, nous nous excuserons de l’avoir fait par amour, ou pour être étourdis par les fumées du vin. Le vin et l’amour sont trop peu de choses pour laisser la licence à un ivrogne, et à un amoureux de faire tout ce qu’il leur plaira. LY. Je viens sans y être forcé, vous faire des prières très humbles d’excuser mon imprudence. EU. Je n’aime point les gens qui se veulent justifier, quand ils ont mal fait. Vous ne lui deviez pas toucher. LY. Puisque j’ai donc été si hardi que de lui toucher, je n’attendrai point que vous me fassiez convenir en justice pour en avoir l’entière jouissance. EU. Quoi ? Vous l’auriez malgré moi ? LY. Je ne la demande pas malgré vous : mais je suis persuadé qu’elle m’appartient. Quand vous la verrez, Seigneur Euclio, vous jugerez bien qu’il faut qu’elle soit à moi. EU. Si vous ne me la rendez ! LY. Que vous rendrai-je ? EU. Ce que vous avez pris qui m’appartient. Je vous ferai assigner devant le Préteur, et j’intenterai action contre vous. D’où vient cela ? Et qu’est-ce que c’est ? EU. Jupiter vous sera si favorable que vous n’en aurez point la connaissance. LY. Non pas, si vous ne me dites ce que vous demandez. EU. Ma Marmite pleine d’or que je redemande, que vous m’avez avouée que vous avez emportée. LY. En bonne foi je ne vous l’ai point dit, ni je n’en ai rien fait. EU. Vous le niez ? LY. Je le nie de vrai, [page 163] et je ne sais ce que c’est, ni de l’or, ni de la Marmite, dont vous me parlez, et je ne la vis jamais. EU. Cette Marmite que vous avez ôtée du bois sacré à Silvanus où je l’avais cachée. Avouez le fait : rendez-la-moi. J’aime mieux vous en laisser la moitié. Bien que vous m’ayez volé, je ne vous en ferai point de reproche. Allons donc, rendez-moi ce qui m’appartient. LY. Vous n’êtes pas sage de m’appeler voleur. Je pensais, Euclio, que vous fussiez averti d’une autre affaire qui me touche. Elle est de conséquence, et je voulais prendre le temps à propos de vous en entretenir, si vous en aviez la commodité. EU. Dites, en bonne foi, ne m’avez vous pas dérobé l’or dont je parle ? LY. En bonne foi, vous ne m’en devez pas seulement soupçonner. EU. Ni vous ne savez point qui l’a emporté ? LY. En bonne foi, je n’en sais rien. EU. Et si vous saviez qui me l’a dérobé : ne me le diriez-vous pas ? LY. Très volontiers. EU. Ni vous n’en demanderiez point votre part de qui que ce fût, ni vous ne recèleriez point le Voleur ? LY. Sans nul doute. EU. Que sera-ce si vous me trompez ? LY. Que le grand Jupiter fasse de moi tout ce qui lui plaira. EU. En voilà suffisamment. Venons à votre affaire. Que me voulez-vous dire ? LY. Si je suis peu connu de vous pour la maison dont je suis sorti, Mégadore était mon père : je m’appelle Lyconide : Eumonie est ma Mère. EU. Je connais votre famille ; que c’en ensuit-il ? Apprenez-le moi. LY. Vous avez une fille qui vous doit sa naissance. EU. Elle est à la maison. LY. Il me semble que vous l’avez promise à mon Oncle. EU. Vous savez toute l’affaire. LY. Il m’a [page 164] commandé de vous dire qu’il n’en veut plus. EU. Quoi votre Oncle dit qu’il ne veut plus de ma fille, toutes choses étant préparées pour les Noces ? Qu’il ressente le courroux de tous les Dieux immortels et de toutes les Déesses, puisqu’il est cause que j’ai été aujourd’hui si malheureux que de faire une perte si considérable. LY. Vous êtes de bon naturel, et je ne vous demande que de bonnes paroles pour la prospérité de vos affaires et de votre fille, et que vous disiez seulement ; que les Dieux vous soient amis, et qu’ils vous comblent de leurs faveurs. EU. Que cela soit sous le bon plaisirs des Dieux. LY. Et que de la même sorte, les Dieux me soient aussi favorables. Écoutez maintenant ce que je veux vous dire. Il n’y a point d’homme de si peu d’honneur, qui n’ait de la honte d’avoir failli, et qui ne s’efforce de s’en purger ; Je vous conjure donc, Seigneur Euclio, si je vous ai offensé ou votre fille sans y penser, que vous ayez la bonté de me le pardonner, et que vous la donniez pour femme, comme les lois l’ordonnent. Car j’avoue que par la force du vin, et par l’impulsion de la jeunesse, j’attentai à l’honneur de votre fille, la veille des Fêtes de Cérès. EU. Ha miséricorde ! De quelle action est-ce que j’entends parler, par la confession de votre propre bouche ? LY. Pourquoi vous écriez-vous si fort contre moi qui ai fait aujourd’hui que vous devinssiez ayeul par les Noces de votre fille ? Car, pour en dire la vérité, votre fille est accouchée le dixième mois depuis les Fêtes de Cérès. Supputez le temps. À cause de cela, et pour l’amour de moi, mon Oncle a donné l’acte de sa répudiation. Entrez au logis, et vous informez si la chose n’est pas comme [page 165] je vous la dis. EU. Il n’y a point d’homme malheureux sur la terre comme moi. Les mauvaises affaires s’accumulent les unes sur les autres pour m’opprimer. J’entrerai dans la maison afin que je sache, s’il y a quelque chose de vrai en tout ce que vous dites. LY. Je vous suis tout incontinent. Il semble que nos affaires s’accommodent peu à peu, et qu’elles se mettent dans le bon chemin. Que dois-je dire maintenant de ce que mon serviteur Strobile est disparu ? Je ne le trouve point. Je l’attendrai ici quelque temps, et puis je suivrai cet homme-là dans son logis. Cependant il pourra s’informer de mon fait à la Servante de sa Fille, de sa Nourrice, et de la Vieille. Elle sait mieux que personne au monde, comme toute la chose s’est passée.

SCENE I. DU V. ACTE.

STROBILE, LYCONIDE.

O Dieux immortels, de quelles joies m’avez-vous comblé ? J’ai en ma puissance une Marmite pleine d’or de la pesanteur de quatre livres. Qui se peut vanter d’être plus riche que moi ? À quel homme dans Athènes, les Dieux, sont-ils plus favorables ? LY. Il me semble que je connais la voix de celui qui parle. STR. Ne vois-je pas mon Maître ? LY. Je vois Strobile mon serviteur. STR. C’est lui même. LY. Ce n’est point autre que lui. STR. Je l’aborderai. LY. Hâtons le pas, je crois qu’il aura parlé à la Vieille comme je lui avais commandé, et qu’il aura entretenu la Nourrice de la fille. STR. Ne lui dirai-je pas que [page 166] j’ai fait une grande conquête ? Je me servirai de cette occasion pour le prier de m’affranchir. Il faut que je lui en conte l’aventure. J’ai trouvé. LY. Qu’as-tu trouvé ? STR. Ce n’est pas ce qui fait écrier les enfants quand ils ont trouvé la fève. LY. Tu te railles toujours de moi, selon ta coutume ? STR. Monsieur, patientez un peu. Je vous dirai toutes choses. Écoutez seulement. LY. Parle donc. Qu’est-ce qu’il y a ? STR. Monsieur, j’ai trouvé aujourd’hui des richesses nonpareilles. LY. En quel lieu ? STR. Je vous dis que j’ai trouvé une Marmite pleine d’or de la pesanteur de quatre livres. LY. Qu’est-ce que j’entends de toi ? STR. J’ai attrapé ce butin de l’épargne du Vieillard Euclio. LY. Où est l’or ? STR. Dans mon coffre, et je veux que par son moyen vous me redonniez ma liberté ? LY. Quoi ? Je t’affranchirais étant tout chargé de crimes ? STR. Allez, Monsieur, je sais comme vous vous y comportez. J’ai voulu éprouver votre bon naturel. Vous vous prépariez déjà sans doute, à recevoir ce trésor. Qu’eussiez-vous fait si je l’eusse trouvé ? LY. On ne me paie pas de cette Monnaie ni de ces sornettes. Il faut rendre l’or. STR. Moi, je rendrai l’or ? LY. Il le faut rendre, afin qu’il soit remis entre les mains de celui qui l’a perdu. STR. Ha, celui-là est bon. D’où le ferais-je revenir ? LY. De ton coffre où tu l’as serré. STR. Tout de bon, je n’ai accoutumé que de conter des sornettes. LY. Mais sais-tu comment ? STR. Tuez-moi plutôt, vous n’en serez pas plus riche.

[page 167]

LE RESTE DE CETTE COMEDIE DE PLAUTE EST PERDU,

Mais Antonius Codrus Urceus, Professeur à Bologne, qui vivait sous les Empereurs Sigismond, et Frédéric III. y a fait cette suite.

SCÈNE SUPPOSÉE.

LYCONIDE, SROBILE.

LY. Que tu veuilles ou que tu ne le veuilles pas, je t’attacherai contre un poteau comme une bête à quatre pieds, et je t’arracherai tout ce que tu portes. Mais qui me retient de prendre tout à cette heure ce Coquin à la gorge, et que je ne lui fasse sortir l’âme par le bas ? Dis-moi Voleur, rends-tu cet or que tu as pris, ou ne le rends-tu pas ? STR. Je le rendrai. LY. Je veux que tu le rendes tout présentement et sans différer davantage. STR. Tout présentement. Mais laissez-moi respirer de grâce. Ha, ha ! Que voulez-vous, Monsieur, que je vous rende ? LY. Tu ne le sais pas, Pendard ? Et tu m’oses nier que tu m’as dit tout à cette heure, que tu as pris une Marmite pleine d’or de la pesanteur de quatre livres ? Holà ! des étrivières. STR. Monsieur, écoutez quelque chose. LY. Je n’écoute point. Des étrivières. Holà, ho, Valets. Que vous plaît-il ? LY. Je veux qu’on m’apprête des cordes. STR. Écoutez je vous prie, avant que vous me fassiez lier les mains derrière le dos. LY. J’écoute : mais achève promptement. STR. Si vous ordonnez qu’on me tourmente jusqu’à la mort, que vous en arrivera-t-il ? Vous perdrez un serviteur, et vous n’aurez point ce que vous [page 168] désirez avoir. Que si vous me promettez la récompense de la douce liberté, vous obtiendrez bien plutôt ce que vous désirez. La Nature nous enfante tous libres : et tous les hommes de leur nature, s’efforcent d’avoir la liberté. La servitude est pire que toute sorte de mal, elle est pire que la mort : et celui contre qui Jupiter a de la haine, il le fait premièrement esclave. LY. Tu ne parles point trop mal. STR. Écoutez donc le reste, s’il vous plaît. Ce temps-ci porte des Maîtres un peu opiniâtres, que nous appelons communément Harpagons, Harpies, et Tantales, pauvres dans leur grande opulence, et altérés au milieu de l’Océan. Il n’y a point de richesses qui leur suffisent, on pas même celle de Midas, ni de Crésus, ni toute l’abondance des Perses n’est pas capable d’assouvir leur gouffre qui n’est pas moins avide que celui des Enfers. Les Seigneurs se servent injustement de leurs Esclaves, et les Serviteurs obéissent mal à leurs Maîtres. Ainsi ni les uns ni les autres ne font pas ce qu’ils doivent. Les Vieillard avares ferment de mille clefs leurs offices, leurs Crédences, et leurs Céliers. Ce qu’ils accordent à peine aux enfants légitimes, les Serviteurs larrons, finets et pleins d’artifices le tirent adroitement à leur profit, bien qu’il fût enfermé sous mille clefs : ils le dérobent, ils le goupillent et le friponnent, sans avouer jamais leur larcin pour cent croix qu’on leur saurait présenter. Ainsi les mauvais Serviteurs se vengent de leur servitude par les jeux et les railleries, d’où je conclus que la libéralité fait les Serviteurs fidèles. LY. Tu as fort bien dit ; mais non pas en peu de paroles, comme tu me l’avais promis. Au reste si je te fais libre, me rendras-tu [page 169] ce que je désire ? STR. Je le rendrai : mais je veux qu’il y ait des témoins : vous me le pardonnerez, Monsieur, je me fie peu à votre parole. LY. Comme tu voudras. Qu’il y en ait cent, je ne m’en soucie nullement. STR. Mégadore et vous Eunomie, venez ici de grâce, si vous le trouvez bon ? Sortez pour un peu de temps. Vous retournerez aussitôt que notre affaire sera conclue. ME. Qui nous appelle ? Est-ce vous Lyconide ? EUN. Est-ce toi , Strobile ? Qu’y a-t-il ? Parlez. LY. C’est pour fort peu de chose. ME. Quoi donc ? STR. Je vous appelle pour témoins, si j’apporte ici une Marmite pleine d’or de quatre livres pesant, et que je la livre entre les mains de Lyconide, Lyconide m’affranchira, et ordonnera que j’use de mes droits. Ne le promettez-vous pas de la sorte ? LY. Je le promets. STR. Avez-vous ouï ce qu’il a dit ? ME. Nous l’avons ouï. STR. Jurez donc par Jupiter. LY. Voyez à quoi j’en suis réduit pour le mal d’autrui ? Tu me presses trop. Il faut néanmoins que je fasse tout ce qu’il veut. STR. Je vous assure que nous sommes en un temps où il se trouve peu de foi. On écrit des minutes, on appelle douze témoins, celui qui passe l’acte marque le temps et le lieu ; toutefois, il se trouve un Avocat qui nie fortement qu’il se soit rien passé. LY. Dépêche-toi donc de me satisfaire ? STR. Voilà un caillou qui vous pourrait blesser. LY. Si je te trompe à dessein que Jupiter en colère me chasse de la compagnie des gens de bien, sauf le droit de la Ville et de la Forteresse, comme je jette cette pierre. En ai-je assez fait pour toi ? STR. Assez. Je m’en vais donc pour vous apporter le trésor dont il est question. LY. Va aussi légèrement que si tu était [page 170] porté par le cheval Pégase, et retourne avec la même diligence.

SCENE II. DU V. ACTE.

LYCONIDE, STROBILE, MÉGADORE, EUNOMIE, EUCLIO. (supposée.)

Un serviteur trop long à faire les commandements de son Maître, et qui veut être plus habile que lui, est une chose fâcheuse à un honnête homme. Que Strobile affranchi s’en aille faire pendre, pourvu qu’il m’apporte présentement la Marmite pleine de fin or ; afin que je retire du deuil à la joie Euclio mon beau-père, et que je me concilie sa fille nouvellement accouchée de mon fait. Mais voici Strobile qui retourne chargé. Je crois qu’il apporte la Marmite : et certainement c’est elle-même qu’il porte entre ses bras. STR. Lyconide, je vous apporte ce que j’ai trouvé, et que je vous ai promis, la Marmite de quatre livres pleine d’or, ai-je été paresseux ? LY. O Dieux immortels ! qu’est-ce que je vois et que je tiens entre les mains ? Elle contient trois et quatre fois plus de six cent pièces d’or de la Monnaie de Philippes. Mais sans différer davantage, appelons notre beau-père, ô Euclio, Euclio. ME. Euclio, Euclio. EU. Qu’y a-t-il ? LY. Descendez ici : car les Dieux ont soin de vous. Nous avons la Marmite d’or ; EU. L’avez-vous ? Ou si vous me jouez encore ? LY. Nous l’avons. Accourez ici présentement si vous pouvez. EU. O grand Jupiter ! ô Dieu familier ! Reine Junon, et notre [page 171] Trésorier Alcide, enfin vous avez eu pitié du pauvre Vieillard ! Ho, ho, ma chère Marmite, avec quelle joie est-ce que t’embrasse ton vieux ami, et qu’il te donne de doux baisers ! Je ne me saurais assouvir de te caresser avec mille embrassements. O mon espérance, ô mon cœur, tu secoues la poussière de mon deuil. LY. J’ai toujours cru que c’était un grand mal aux enfants, aux hommes, et aux Vieillards de n’avoir point d’argent. L’indigence contraint les enfants de se prostituer, les hommes de se dérober, les Vieillards de mendier : mais c’est beaucoup pis, à ce que je vois maintenant, d’en avoir plus qu’il ne nous en faut pour le nécessaire. Hélas combien de misères a-t-il souffertes pour sa Marmite qu’il croyait avoir perdue ? EU. À qui rendrai-je grâces de cette jouissance. Sera-ce aux Dieux qui regardent d’un œil favorable les gens de bien ? Ou sera-ce aux amis et aux honnêtes gens ? Ou bien aux uns et aux autres ? Certes il vaut mieux que ce soit aux uns et aux autres. Premièrement à vous, Lyconide, l’origine et l’auteur d’un si grand bien ; je vous donne de très bon cœur la marmite pleine d’or : recevez-là de même. Je désire qu’elle soit à vous avec ma fille, en présence de Mégadore et de la bonne Eunomie sa sœur. LY. Je vous en remercie, et je vous en reste infiniment obligé, Seigneur Euclio, parce que vous en êtes digne, ayant souhaité si longtemps avec passion que vous fussiez mon beau-père. EU. Je tiendrai que vous me donnerez assez de reconnaissances, si vous avez agréable ce don de notre part avec vous-mêmes qui sommes entièrement acquis à votre service. LY. Je le reçois, et je ne veux point habiter d’autre logis que celui d’Euclio. STR. Pour [page 172] ce qui reste, Monsieur, souvenez-vous, s’il vous plaît de ma liberté. LY. Tu m’en donnes un bon avis, Strobile, sois libre, parce que tu l’as bien mérité, et fais préparer dans la maison, le soupé dont les apprêts avaient été interrompus. STR. Messieurs, l’avare Euclio a changé son naturel. Il est devenu libéral en un moment. Usez comme lui d’une pareille libéralité : Et si cette Comédie, vous a plu, frappez des mains, pour nous le faire connaître, afin que nous n’en puissions plus douter.

Fin de l’Aululaire.




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