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Pour devenir un jour nos tyrans


"Je ne veux point du tout me commettre à ces gens qui font les esclaves auprès de nous pour devenir un jour nos tyrans."
La Princesse d'Elide, II, 1

Ces propos font écho

  • à ceux du "marquis français", protagoniste important du roman Ibrahim (1641-1643) des Scudéry, réédité en 1665 (1),
  • à ceux de la feinte reine dans le septième volume de l'Almahide (1661) des Scudéry (2).
  • à ceux d'Isabelle, héroïne d'une comédie inachevée de Paul Scarron, dont des fragments ont été publiés dans les Dernières Oeuvres (1663) (3)

La refus et la condamnation du mariage, en raison de "cette tyrannie de Messieurs les maris", sont prononcés à plusieurs reprises dans les romans des Scudéry :

  • au tome X (1653) du Grand Cyrus (4),
  • dans la cinquième partie (1660) de la Clélie (5).

Ces mêmes idées seront à nouveau énoncées dans Les Galanteries grenadines (1672) de Madame de Villedieu (Mlle Desjardins) (6).


(1)

Pour leur témoigner le respect que je leur portais, j'ai déclaré d'abord qu'en devenant leur serviteur, je n'avais nul dessein de devenir leur maître, et qu'en les assurant que j'étais leur esclave, je les assurais de n'être jamais leur tyran.
(Ibrahim, éd. de 1665, p. 51-52)

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(2)

lorsque les dames obligent trop, elles viennent à n’obliger plus : au lieu que lorsqu’elles savent bien user d’un noble orgueil, et bien prendre leurs avantages, les esclaves ne deviennent jamais tyrans ; ils ne se lassent jamais de porter leurs chaînes ; jamais l’excès des faveurs ne leur en fait naître le dégoût.
(Almahide, 1661, VII, p. 161)

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(3)

ISABELLE
Mais peut-être, ma sœur, encore ignorez-vous,
Ce que fait une fille en prenant un époux ;
Et que se marier ce n'est guère moins faire,
Que s'enterrer vivante en un couvent austère.
[...] quand on a lâché la parole fatale ,
Cet oui dont dépend l'union conjugale,
Quand on est mariée un quart d'heure, un moment,
Jusqu'à tant qu'un époux soit dans le monument
On vit sous des tyrans que les lois autorisent,
Et qui non seulement nos actions maîtrisent,
Mais sur nos volontés étendant leur pouvoir,
Ils nous prêchent l'honneur, la vertu, le devoir
Et l'honneur, le devoir, et les vertus austères,
Qui font pour nous des lois, font pour eux des chimères.
Savoir dissimuler les défauts de leurs mœurs,
Sans murmure endurer leurs mauvaises humeurs,
N'avoir point d'autre soin que celui de leur plaire
Et ne rien faire, enfin, que ce qu'ils laissent faire.
Renoncer pour jamais aux innocents plaisirs,
Esclaves d'un mari n'avoir plus de désirs,
Passer toute sa vie avecque ses servantes,
Etre de ses enfants, nourrices, gouvernantes,
Avoir pendant neuf mois à porter ces enfants,
Toujours être en danger sous ces fardeaux pesants,
Pendant que les maris ne songeant plus en elles
Passent les nuits au bal, les jours dans les ruelles,
C'est être honnête femme et faire son devoir, '
C'est ce que nous ordonne un absolu pouvoir,
C'est à quoi nous réduit la longue tyrannie,
De ceux que nous nommons, et mon âme, et ma vie.
Il leur est tout permis, tout nous est défendu;
Ils disposent sans nous d'un coeur qui nous est dû;
Et quelquefois, ma sœur, telle est leur impudence
Que de leurs trahisons, ils nous font confidence,
Et dans le même temps qu'ils nous manquent de foi
Leur jalousie a droit de nous faire la loi,
De régler nos habits, notre train, nos visites ;
Enfin de nous traiter de folles interdites.
Si nous nous révoltons contre de tels tyrans ,
Nos plus grands ennemis sont nos proches parents
Nous devenons l'horreur même de nos amies,
On entretient de nous toutes les compagnies
Aussi bien que nos pleurs, nos désespoirs sont vains,
Nos desseins sans succès, sans vengeance nos mains,
Le fer ou le poison nous menace à toute heure
Et on est en enfer avant même qu'on meure.
Au lieu, ma chère soeur, qu'aimant bien nos époux...
(éd. de 1712, p. 229)

(4)

Il faut que je vous apprenne que je n’ai encore jamais été à nulle fête de noces sans chagrin et que j’ai l’esprit si irrégulier que je n’ai jamais pu me réjouir de la satisfaction d’Amithone, quoique ce soit une de mes plus chères amies et quoique je sois pourtant la plus sensible personne du monde à toutes les joies qui arrivent à celles que j’aime. – Il faut donc sans doute, répliqua Tisandre, que vous ne regardiez pas le mariage comme un bien. – Il est vrai, répliqua Sapho que je le regarde comme un long esclavage . – Vous regardez donc tous les hommes comme des tyrans, reprit Tisandre ? – Je les regarde du moins comme le pouvant devenir, répliqua-t-elle, dès que je les regarde comme pouvant être maris. De sorte que, comme cette fâcheuse idée ne manque jamais de me passer dans l’esprit, dès que je suis à des noces, je suis assurée que la mélancolie me prend, pour peu que je m’intéresse au bonheur de la personne qui se marie. – Ce qui me fâche de ce que vous dites, reprit Tisandre, est que je crains étrangement que la haine que vous avez pour le mariage en particulier ne vienne de celle que vous avez pour tous les hommes en général.
(Le Grand Cyrus, p. 6915)

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(5)

Je hais si fort le mariage que je n'ai garde de le regarder comme devant être mon mari. Et, pour moi, je suis tellement résolue de ne me marier jamais, que je ne crois pas que rien me puisse faire changer de sentiments. En effet, je ne trouve rien de plus beau que de prendre la résolution de vivre libre; et quand je considère toutes les suites presque infaillibles du mariage, elles me font trembler.
(Clélie, V, 2, p. 1065)

(6)

Je sais, Seigneur, que les personnes de mon sexe devraient être accoutumées à ces sortes de tyrannies. 1l semble que le nom de femme traîne après soi des dépendances continuelles. On les éprouve de la part des parents pendant qu'on est fille. On en souffre souvent de plus rigoureuses quand on change de condition. Et quelle que soit enfin celle où une femme est assujettie, la bienséance a pour elle des bornes si resserrées qu'à proprement parler sa vie n'est qu'un honnête esclavage. Je proteste à votre Majesté, Seigneur, que je n'ai rien oublié de ce que la vertu peut suggérer pour me soumettre sans murmure à cette cruelle destinée. J'ai cent fois été prête à m'immoler comme une innocente victime. Et je suis encore déterminée à ce sacrifice si votre Majesté m'y condamne. Mais,Seigneur,je la conjure de m'entendre avant que de prononcer cette condamnation.
(éd. de 1673, p. 50)




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