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Point d'homme qui soit moins malade que vous


"Est-il possible que [...]vous vouliez être malade en dépit des gens, et de la nature? - Comment l'entendez-vous, mon frère? - J'entends, mon frère, que je ne vois point d'homme, qui soit moins malade que vous."
Le Malade imaginaire, III, 3

Un personnage de malade imaginaire avait fait le sujet d'une plaisanterie dans L'Elite des contes (1641) de d'Ouville :

Répartie prompte d’un médecin.

Un homme fort riche, mais qui appréhendait tellement de mourir, que tous les jours il envoyait quérir le médecin pour savoir comment il se portait, et s’il n’avait point quelque maladie qui avec le temps pût l’envoyer à l’autre monde, se défiant de tout au moindre accident. Il s’éveilla un jour assez matin, et sans doute songea qu’il était près de sa fin et que, quoiqu’il se portât bien, il avait en lui quelque mal dangereux. Sur ce soupçon il envoya quérir le médecin, auquel il dit : « Monsieur, je ne sais ce que j’ai, mais je crois que je suis plus malade que je ne parais ». Le médecin lui tâte le pouls, le trouve en fort bon état, regarde son visage, et n’y trouve aucune marque de maladie. Il lui fait tirer la langue, et la trouve en état d’un homme qui se portait bien, et voyant qu’il ne pouvait rien connaître par l’extérieur, il lui demanda : « Monsieur avez-vous le bénéfice du ventre libre ? ». Il dit qu’oui. « Avez-vous de l’appétit ? – Oui, dit-il, Monsieur, je n’en manque point . – Le breuvage que vous buvez vous semble-t-il bon ? – Oui, dit-il, Monsieur. – Reposez-vous bien ? lui demanda le médecin. – Oui, Monsieur, dit-il. – Où sentez-vous de la douleur ? lui demanda-t-il. – Nulle part, dit-il, Monsieur, mais néanmoins je crains d’être malade. – Eh bien, lui dit le médecin, je m’en vais dans une heure vous apporter de quoi vous ôter tout ce que vous sentez, qui sans doute vous doit incommoder. – Quoi ? dit le malade d’esprit, je ne sens rien. – Excusez-moi ? dit le médecin, la soif, la faim, le trop de repos, et le manque de douleur ;car puisque vous n’avez que cela, il est à croire que vous désirez, puisque vous m’envoyez quérir, que vous voulez que je vous l’ôte. – Excusez-moi, dit-il, Monsieur. – Mais quoi donc, lui dit le médecin, de quoi avez-vous besoin de moi, si je vois que vous vous portez bien ? – Monsieur, dit-il, je vous envoie quérir, parce que je crois que je suis malade, et ce qui me le fait croire, quoique je sens bien que mon pouls va fort lentement. – Vous en étonnez-vous ? lui dit ce médecin, il ne peut pas aller bien fort, puisqu’il se fait porter par un âne ». A ce discours tout le monde s’éclata de rire, et vit-on bien que cet homme-là n’avait autre maladie.
(p. 423, deuxième partie).




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