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Parler à des visages


"Allez, Monsieur, on voit bien que vous n’avez pas accoutumé de parler à des visages."
Le Malade imaginaire, III, 4

Dans une des Lettres nouvelles (1699) de Boursault est indiquée une variante à cette réplique, qui aurait été proposée lors de la première représentation :

Notre langue a cet avantage sur les autres qu’elle est beaucoup plus sage et plus retenue. La langue latine surtout dit presque toutes choses par leur nom. Au lieu que la française se contente de faire entrevoir celles qui peuvent blesser la pudeur. Soit dans les ouvrages médités, soit dans l’entretien familier, elle veut qu’on évite les façons de parer vicieuses et qu’on ne ressemble pas à cet homme de qualité qui disait à une duchesse qui s’était brouillée avec quelqu’un : "Apprenez-moi vos différents et je vous dirai ma querelle". Dans le comique même on veut que les obscénités soient enveloppées. Et Molière, tout Molière qu’il était, s’en aperçut bien dans Le Malade imaginaire, qui est la dernière pièce qu’il a mise au jour. Il y a dans cet ouvrage un monsieur Fleurant apothicaire, brusque jusqu’à l’insolence, qui vient une seringue à la main, pour donner un lavement au malade imaginaire. Un honnête homme, frère de ce prétendu malade, qui se trouve là dans ce moment le détourne de le prendre, dont l’apothicaire s’irrite, et lui dit toutes les impertinences dont les gens de sa sorte sont capables. La première fois que cette comédie fut jouée l’honnête homme répondait à l’apothicaire : "Allez, Monsieur, allez, on voit bien que vous avez coutume de ne parler qu’à des culs" (pardon, Monseigneur, si ce mot m’échappe ; je ne le dis que pour mieux le faire condamner). Tous les auditeurs qui étaient à la première représentation s’en indignèrent, au lieu qu’on fut ravi à la seconde d’entendre dire : "Allez, Monsieur, allez, on voit bien que vous n’avez pas coutume de parler à des visages". C’est dire la même chose ; et la dire bien plus finement...
(t. I, p. 119)




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