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Ne donnez point tant à votre imagination


"Je ne voudrais pas pour beaucoup de choses, qu'on vous vît faire ce que vous faites. Tâtez-vous un peu, je vous prie; revenez à vous-même; et ne donnez point tant à votre imagination."
Le Malade imaginaire, III, 3

Le rôle de l'imagination dans l'appréhension de la mort, de la douleur et de la maladie, qui amène l'individu à "chercher des raisons pour être misérable" est mis en évidence par


(1)

nam vel uti pueri trepidant atque omnia caecis
in tenebris metuunt, sic nos in luce timemus
inter dum, nihilo quae sunt metuenda magis quam
quae pueri in tenebris pavitant finguntque futura.
hunc igitur terrorem animi tenebrasque necessest
non radii solis neque lucida tela diei
discutiant, sed naturae species ratioque.
(II, 54-61)

Car tout ainsi que les enfants sont effrayés, et qu'ils ont peur de toutes choses dans l'obscurité, de même nous craignons quelquefois pendant la lumière des choses qui font peur aux enfants, et qui leur figurent des spectres affreux dans les ténèbres. Il est donc nécessaire de chasser cette terreur de l'esprit, à quoi il ne faut employer, ni les rayons du soleil, ni les traits brillants du jour, mais bien l'image de la nature avec la raison.
(Traduction de M. Marolles, Paris, G. de Luyne, 1659.)

(2)

La philosophie au bout de ses préceptes nous renvoie aux exemples d'un athlète et d'un muletier: auxquels on voit ordinairement beaucoup moins de ressentiment de mort, de douleurs, et d'autres inconvénients, et plus de fermeté que la science n'en fournit oncques à aucun qui n'y fut né et préparé de soi-même par habitude naturelle. Qui fait qu'on incise et taille les tendres me[mbr]es d'un enfant, et ceux d'un cheval, plus aisément que les nôtres, si ce n'est l'ignorance? Combien en a rendu de malades la seule force de l'imagination? Nous en voyons ordinairement se faire saigner, purger, et médeciner pour guérir des maux qu'ils ne sentent qu'en leurs discours. Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous prête les siens. Cette couleur et ce teint vous présagent quelque défluxion caterreuse: cette saison chaude vous menace d'une émotion fiévreuse: cette coupure de la ligne vitale de votre main gauche, vous avertit de quelque notable et voisine indisposition: et enfin elle s'en adresse tout detroussement à la santé même: cette allégresse et vigueur de jeunesse ne peut arrêter en une assiette, il lui faut dérober du sang et de la force, de peur qu'elle ne se tourne contre vous-même. Comparés la vie d'un homme asservi à telles imaginations, à celle d'un laboureur, se laissant aller après son appétit naturel, mesurant les choses au seul sentiment présent, sans science et sans pronostic, qui n'a du mal que lors qu'il l'a, où l'autre a souvent la pierre en l'âme avant qu'il l'ait aux reins; comme s'il n'était point assez à temps pour souffrir le mal lors qu'il y sera, il l'anticipe par fantasie, et lui court au devant. Ce que je dis de la médecine, se peut tirer par exemple généralement à toute science: de là est venue cette ancienne opinion des philosophes, qui logeaient le souverain bien à la reconnaissance de la faiblesse de notre jugement. Mon ignorance me prête autant d'occasion d'espérance que de crainte, et n'ayant autre règle de ma santé que celle des exemples d'autrui et des événemens que je vois ailleurs en pareille occasion, j'en trouve de toutes sortes et m'arrête aux comparaisons qui me sont plus favorables. Je reçois la santé les bras ouverts, libre, pleine et entière, et aiguise mon appétit à en jouir, d'autant plus qu'elle m'est à présent moins ordinaire et plus rare;[Image 0213v] tant s'en faut que je trouble son repos et sa douceur par l'amertume d'une nouvelle et contrainte forme de vivre. Les bêtes nous montrent assez combien l'agitation de notre esprit nous apporte de maladies.
(Livre II, éd. C. Journel, Paris, 1659, p. 284-286.)

(3)

L' esprit humain n'est pas seulement rabat-joie, trouble-fête, ennemi de ses petits, naturels et justes plaisirs, comme je viens de dire ; je viens de dire ; mais encore il est forgeur de maux. Il se peint et figure, craint, fuit, abhorre, comme bien grands maux, des choses qui ne sont aucunement maux en soi et en vérité, et que les bêtes ne craignent point, mais qu'il s'est feint par son propre discours et imagination être tels, comme sont n'être avancé en honneur, grandeur, biens, item cocuage, stérilité d'enfants, la mort. Car, à vrai dire, il n' y a que la douleur qui soit mal, et qui se sente [...] ôtez de ces choses la douleur, le reste n'est que fantaisie, qui ne loge qu'en la tête de l'homme, qui se taille de la besogne pour être misérable ; et imagine à ces fins des faux maux outre les vrais, employant et étendant sa misère, au lieu de la châtrer et raccourcir. Les bêtes sont exemptes de ces maux, et par ainsi nature ne les juge pas tels.
(éd. de 1797, p. 32-33)

C'est la seule appréhension que nous en avons qui nous rend mal ce qui ne l'est pas, et tire de notre bien même du mal pour nous en affliger. Combien en voyons-nous tous les jours, qui, de crainte de devenir misérables, le sont devenus tout à fait, et ont tourné leurs vaines peurs en certaines misères ! Combien qui ont perdu leurs amis pour s' en défier ! Combien de malades de peur de l'être ! Tel a tellement appréhendé que sa femme lui faussait la foi, qu'il en est séché de langueur ; tel a tellement appréhendé la pauvreté, qu'il en est tombé malade ; bref, il y en a qui meurent de la peur qu'ils ont de mourir ; et ainsi peut-on dire de tout ce que nous craignons, ou de la plupart : la crainte ne sert qu'à nous faire trouver ce que nous fuyons. Certes la crainte est de tous maux le plus grand et le plus fâcheux : car les autres maux ne sont maux que tant qu'ils sont, et la peine n'en dure que tant que dure la cause ; mais la crainte est de ce qui est, et de ce qui n' est point, et de ce qui, par aventure, ne sera jamais, voire quelquefois de ce qui ne peut du tout être. Voilà donc une passion ingénieusement malicieuse et tyrannique, qui tire d' un mal imaginaire des vraies et bien poignantes douleurs, et puis fort ambitieuse de courir au devant des maux, et les devancer par pensée et opinion.
(éd. de 1797, p. 164-165)

(4)

[...]
Que votre sort est différent du nôtre,
Petits oiseaux qui me charmez
[...]
Les filets qu'on vous tend sont la seule infortune
Que vous avez à redouter ;
Cette crainte nous est commune.
Sur notre liberté chacun veut attenter.
Par des dehors trompeurs on tâche à nous surprendre.
Hélas, pauvres petits oiseaux,
Des ruses du chasseur songez à vous défendre.
Vivre dans la contrainte est le plus grand des maux.
(Le Mercure galant, mai 1679 ; éd. des Poésies de 1696, p. 62)




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