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Motif du récitateur importun


Le motif du récitateur importun

  • avait été évoqué au sein d'une conversation dans un passage de la troisième partie (1657) de la Clélie des Scudéry (1).
  • Au début du même volume, le personnage d'Amilcar s'emportait contre les faiseurs de vers (2).

Le motif apparaît également dans le Roman comique (1651) de Scarron (3), ainsi que dans la traduction d'une épigramme de Martial par Bussy-Rabutin (4).

On le rencontre encore

  • dans le petit traité "Des poètes" (Derniers Petits Traités, 1660) de La Mothe le Vayer (5)
  • ainsi que dans La Mode (1642) de François de Grenaille (6).

A ce comportement déviant s'oppose l'attitude de Sapho, décrite dans la Xe partie (1653) du Grand Cyrus (1649-1653) (7).

Dans les Entretiens d'Ariste et d'Eugène (1671), le Père Bouhours reprend les termes de l'opposition (8).

L'auteur de la préface du Recueil de poésies chrétiennes et diverses (1671) évoquera lui aussi le cas des poètes qui "fatiguent" (9)

Dans les Nouvelles nouvelles (1663) de Donneau de Visé, un nouvelliste adopte un comportement semblable (10)

Il sera encore dénoncé en 1696 par Morvan de Bellegarde dans ses Réflexions sur le ridicule (11)

Des variantes de ce motif peuvent être relevées dans les comédies de Molière :


(1)

J'avoue, Madame, lui dis-je, qu'il faut du jugement à bien user d'un talent aussi précieux que celui de la poésie; mais, Madame, cela ne lui est point particulier, il en faut à toutes choses, et un brave qui parlera toujours de combats et de querelles sera encore plus incommode qu'un grand réciteur de vers. - Ah, pour cela, s'écria l'agréable Mélisère, je n'en tombe pas d'acccord, car je vous assure qu'il n'y a rien de plus incommode que ces gens qui font de mauvais vers sans le savoir et qui, croyant qu'ils donnent autant de plaisir aux autres qu'ils s'en donnent à eux-mêmes en récitant ce qu'ils ont fait, vous accablent de récits continuels. En mon particulier, ajouta-t-elle, je m'avisai l'autre jour d'aller demander à un de ces hommes fâcheux s'il n'avait point cette aimable chanson dont on a fait tant la guerre à Mérice. Mais je ne m'en trouvai pas bien. D'abord je fus bien aise de m'en être avisé, car il me la donna; mais ensuite, sans que je l'en priasse, il m'en dit une qu'il a faite, qui est aussi mauvaise que l'autre est jolie. Après cela, il m'en dit une autre, et allant insensiblement malgré moi de récit en récit, et de vers en vers, après avoir commencé par une chanson, il finit par un grand ouvrage sérieux de plus de mille vers, qu'il me dit qu'il avait fait à l'imitation d'Hésiode, si ma mémoire ne me trompe; et, pour attirer mes louanges, il m'assura qu'il avait montré cet ouvrage à des gens fort connaissants, qui l'avaient loué avec excès. Il eut pourtant beau m'apporter des exemples, il ne put jamais tirer de moi qu'une louange ambiguë qui ne lui était nullement avantageuse, s'il m'avait si horriblement ennuyée que je ne l'ai jamais tant été.
(Clélie, III, 2, p. 1076-1078)

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(2)

qui ont toujours sur eux des copies de lettres, des vers à la mode, des chansons nouvelles, des satires contre leurs meilleurs amis et plusieurs autres choses qu'ils en connaissent souvent point du tout. Car après vous avoir quelquefois fait voir quelques billets raisonnables, vous voyez que de la même main dont ils vous ont montré de jolies choses, ils vous montrent une impertinence; et que, dans le même temps où ils vous auront par hasard récité quelques beaux vers, qu'ils ne croient que médiocres, ils vous en récitent d'abominables en se radoucissant les yeux, et en haussant et baissant la voix, avec un ton passionné, comme s'ils disaient des vers de Sapho.
(Ibid., p. 70)

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(3)

“Quand le Destin et ses compagnons entrèrent dans sa chambre, il s’offrit de leur lire, sans leur donner le temps de se reconnaître, une pièce de sa façon intitulée Les Faits et gestes de Charlemagne, en vingt-quatre journées"
(Le Roman comique, Première Partie (1651), I, 8).

(4)

Dieux, que vous êtes importun
Par vos vers que vous voulez lire !
Vous en accablez un chacun.
Oronte, on n'y peut plus suffire.
Voulez-vous savoir combien
Vous êtes insupportable ?
Etant un homme de bien, d'un bon coeur, juste, équitable,
On vous fuit comme le diable.
(dans Correspondance de Roger de Rabutin, éd. de 1859, p. 598)

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(5)

le plus honnête homme du monde en toute autre rencontre, et le plus homme de bien, deviendra tellement importun, que chacun le fuira, si composant de méchants vers il tombe dans le défaut, qu'ont tous ses semblables, de les réciter partout où ils se trouvent. Une ancienne épigramme exprime cela fort naïvement en la personne d'un Ligurinus, plein d'ailleurs de probité, et de vertu, mais que ce vice de débiter sans cesse de mauvaises poésies de sa façon rendait presque insupportable.
(La Mothe le Vayer, "Des poètes", dans Oeuvres, 1756, VII, 2, p. 194-195)

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(6)

Je ne dirai rien ici de ces écrivains importuns qui nous étourdissent dans les compagnies de leurs vers et de leur prose, et qui nous veulent faire adorer dans le commerce toutes les réussites de leur cabinet. Ils vous débitent leur marchandise avec ton grave et pédantesque, une voix forte et effeminée, un souris dédaigneux ; et croient que vous ls louez trop maigrement, en disant que leurs moindres mots sont de grands miracles. Ils interrompent de temps en temps leur lecture pour donner loisir à votre admiration, et pour les faire pâmer de joie, dites que vous pâmez de ravissement.
(Grenaille, La Mode ou Caractère de la religion, de la vie, de la conversation, de la solitude, des compliments, des habits et du style du temps, Paris, N. Gassé, 1642, p. 232-233)

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(7)

On était aussi quelquefois fort mutiné contre elle, de ce qu'elle ne voulait, ni montrer, ni donner de ses vers ; et de ce qu'on était forcé d'avoir recours à mille sortes d'artifices pour en avoir. En mon particulier j'étais le moins malheureux; car comme elle se confiait absolument à ma soeur, je voyais par elle tout ce qu'écrivait l'admirable Sapho; et j'étais quelquefois si épouvanté quand je voyais les belles choses qu'elle me montrait, et le peu de vanité qu'en faisait son illustre amie, que je ne croyais pas possible qu'on pût jamais assez estimer Sapho.
(Le Grand Cyrus, p. 6298)

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(8)

Il est une autre sorte d'esprits, continua Eugène, qui sont moins mystérieux, mais qui ne sont pas moins entêtés de leur mérite. Ils n'ont pas plutôt fait une bagatelle qu'ils en régalent tout le monde. Ils sont toujours prêts à réciter leurs madrigaux et leurs odes pour s'attirer un peu de louange; ils se louent sans façon et se donnent de l'encens les premiers. Cependant les vrais beaux esprits sont de l'humeur des vrais braves, qui ne parlent jamais de ce qu'ils ont fait. Ils fuient les applaudissements populaires, et bien loin de se produire mal à propos, ils se cachent autant qu'ils peuvent.
(Entretiens d'Ariste et d'Eugène, p. 206)

(9)

Car chacun se fait honneur de savoir et d'approuver cette ancienne maxime, qu'il n'est pas permis aux poètes de n'être que médiocres; et l'on voit assez que la poésie ayant pour but de plaire et d'attirer l'estime du monde, les vers qui ne font pas excellents font des effets tout contraires. Car ils fatiguent ceux qui les lisent, et ils les portent à faire un jugement peu avantageux de ceux qui ont pris tant de peine pour leur déplaire. Mais quelque persuadé que l'on soit en général de ces sentiments, il y a une illusion naturelle qui fait que les Poètes n'en tirent jamais aucune conclusion contre eux-mêmes. Ils diront tant qu'on voudra qu'il n'est pas permis de faire des vers médiocres; mais pour se conserver dans le droit d'en faire, ils n'avoueront jamais qu'ils n'en fassent que de médiocres.
(n. p.)

(10)

— Ah ! Messieurs, dit-il en entrant, sans nous donner le bonjour, l’on me vient de donner la meilleure pièce que j’aie vue de ma vie ; elle est incomparable en son genre, toute la cour l’a vue, lue, admirée. Il faut que vous ayez le plaisir de l’entendre lire ; aussi bien ai-je le dessein de l’apprendre par cœur. Écoutez et admirez tout ensemble. C’est une pièce d’une fille qu’un tyran tient prisonnière et qui craint que la fureur de ce tyran n’éclate contre son père, contre son pays, contre son amant et contre elle.
Il s’arrêta après avoir dit ces paroles, prit un siège, et lut, sans savoir si nous voulions l’écouter ou non.
(t. II, p. 8)

Il faut avouer, dit Clorante en riant, que les nouvellistes de Parnasse ne sont pas moins fols que les nouvellistes d’État. Il y a quelques jours que je rencontrai un de ces premiers, qui m’arrêta au milieu d’une rue. "Il faut, me dit-il, que je vous montre quelque chose de ma façon et que je vous fasse voir un madrigal de seize vers . Je veux savoir votre sentiment, afin de le suivre ; car je suis tout à fait résolu de faire aveuglément tout ce que vous me direz". Tant que je le louai, il me dit que j’avais raison, mais lorsque je lui voulus dire mon sentiment et lui faire raccommoder quelques vers et changer quelque mot, il oublia ce qu’il me venait de dire et aima mieux changer de langage que de changer un mot à ses vers. Il combattit tout ce que je lui disais avec une opiniâtreté ridicule ; il me querella même et fut cause que je le quittai en le querellant à mon tour et en lui disant qu’il avait eu tort de me demander mon sentiment, puisqu’il n’avait pas dessein de le suivre, ni même de l’écouter . Je le rencontrai à quelques mois de là dans le Palais, qui récitait le même madrigal à un peloton de nouvellistes. Il le recommença par trois fois, pour se louer lui-même, voyant que les autres ne le louaient pas assez à son gré, et fut après cela dire la même chose à un autre peloton, et de quelque côté que ce jour-là je me tournasse dans le Palais, je le trouvais toujours qui récitait ce madrigal à des gens à qui, pour la plupart, il faisait accroire qu’il ne [le] leur avait pas encore dit.
(t. II, p. 242-243)

Il entra un homme qui n’était pas moins incommode. C’était un de ces auteurs qui font peu de choses, mais qui se louent toujours et qui étourdissent sans cesse de leurs louanges ceux avec qui ils sont.

— Je viens, me dit-il d’un visage riant, vous montrer un madrigal qui m’a coûté un mois de temps.

Après avoir dit ce peu de paroles, il cracha deux ou trois fois et commença à le réciter avec beaucoup de gravité. Il eut à peine dit deux vers qu’il cessa de parler pour entendre les applaudissements qu’il croyait déjà mériter, mais, comme il vit que je ne faisais qu’un signe de tête :

— Il semble, me dit-il, en me regardant d’un air dédaigneux et qui mar-quait assez son dépit, que vous doutiez si vous devez louer ces vers.

— Je les trouve beaux, lui répondis-je.

— Vous louez froidement, continua-t-il, encore plus piqué qu’auparavant de ce que je ne m’emportais pas à le louer. Je viens de la cour, où je l’ai récité. Tout le monde l’a trouvé admirable. On m’en a demandé des copies et l’on m’a pressé de le faire imprimer. Cependant, il semble que vous ne l’approuviez que par force.

— Pour vous parler librement, lui repartis-je, il faut que vous ayez perdu l’esprit, ou du moins que vous ayez mis dans votre madrigal tout ce que vous en aviez, de vouloir m’obliger à dire du bien de deux vers sans avoir vu la suite.

— Vous avez raison, me répondit-il, mais vous pouviez toutefois louer le début, car je crois avoir bien commencé. Écoutez !

Il récita tout son madrigal, que je ne trouvai ni bon ni méchant. Après avoir achevé :

— Voilà, dit-il, ce que l’on appelle un madrigal ! C’est un madrigal, morbleu, c’est un madrigal ! voilà comme l’on doit faire un madrigal ! voilà ce qui se doit nommer madrigal ! Plusieurs croient en avoir fait, qui ne savent pas seulement ce que c’est qu’un madrigal. Aussi ce madrigal m’a-t-il beaucoup coûté. J’ai été longtemps à le faire, mais aussi ai-je l’avantage d’avoir fait un véritable madrigal. N’est-il pas vrai que c’est un madrigal ? n’y remarquez-vous pas toutes les parties d’un madrigal ? toutes les règles du madrigal n’y sont-elles pas bien observées ? Oui, oui, c’est un madrigal ! c’est un véritable madrigal ! continua-t-il, en me tirant tantôt par le bras, tantôt par mon habit, pour l’obliger à le louer. C’est un madrigal ! et vous pourrez dire aujourd’hui que vous aurez vu un madrigal.

— Du moins n’oublierai-je pas, lui repartis-je, que j’en aurai ouï parler.

Je fus toutefois obligé de lui donner plus de louanges que je ne croyais qu’il en méritait, parce que je savais bien qu’il n’attendait que cela pour me quitter. Après que je l’eus excessivement loué, pour le chasser plus honnêtement, il sortit et fut ensuite autre part jouer le même personnage.
(t. III, p. 206-209)

(11)

Tout homme qui écrit, s'il n'est modeste et s'il n'a grand empire sur soi, devient fanfaron par l'empressement de se produire et de lire ses ouvrages. Ces récits fatiguent et importunent, c'est une pure vanité qui rend un auteur fort méprisable et qui marque un cœur gâté par la sotte gloire. Qu'est-il besoin de rompre la tête à tout le monde par des lectures qu'on n'écoute que par complaisance et à quoi l'on fait semblant d'applaudir que pour se moquer de l'auteur et de son ouvrage.
(p. 115) (indication aimablement fournie par Antoine Vuilleumier)




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