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Moi, votre ami


"Et quoique amis, enfin, je suis tout des premiers...
- Moi, votre ami ? Rayez cela de vos papiers.
J'ai fait jusques ici profession de l'être ;
Mais après ce qu'en vous je viens de voir paraître,
Je vous déclare tout net que je ne le suis plus,
Et ne veux nulle place en des coeurs corrompus."
Le Misanthrope, I, 1, v. 7-12

La définition de la véritable amitié est un sujet de discussion dans les romans contemporains. C'est le cas en particulier dans la deuxième partie (1655) de la Clélie des Scudéry, où sont passés en revue, à plusieurs reprises, différents types d'amitiés (1) ou dans Tarsis et Zélie (1665) de Le Vayer de Boutigny, qui présente l'état d'une divergence sur les exigences de ce sentiment (2).

L'amitié qu'Alceste refuse de donner à Philinte - et la seule qu'il conçoive - correspond, selon les termes de la Clélie, à l'"amitié de jugement"(voir "votre chaleur, pour lui, tombe en vous séparant").

Plus bas, Alceste défendra à nouveau une conception exigeante de l'amité, affirmant que "l'amitié demande un peu plus de mystère" et qu'"avec lumière et choix cette union veut naître".


(1)

on partage aisément son esprit en plusieurs amitiés ; on a des amis de qui on se contente de savoir les secrets sans leur confier les siens ; il y en a d'autres à qui on dit les choses importantes, et à qui on ne dirait pas des bagatelles ; et au contraire il en a quelques uns à qui on dit mille aimables petits secrets, à qui on ne parlerait pas d'affaires sérieuses ; ainsi on prend plaisir avec les uns et avec les autres, et quoique ce soit de différente manière, on est pourtant toujours bien aise d'être avec toutes les personnes pour qui on a de l'amitié.
(Clélie, II, 1, p. 228-229)

Ainsi je m'assure qu'il y a des amitiés d'occasion, des amitiés de mode, des amitiés de caprice, des amitiés de jugement, des amitiés de bel esprit, des amitiés d'intérêt, des amitiés de promenade, des amitiés d'amour, et de plusieurs autres espèces, sans compter cette amitié d'imagination qui vous est si inconnue, et dont tant de gens sont capables. [...] C'est-à-dire que cinq ou six folies dites de bonne grâce, où l'imagination toute seule a sa part, et où l'enjouement fait briller l'esprit, et les yeux tout à la fois, suffisent pour faire en un quart d'heure une de ces amitiés empressées, dont le plaisir qu'on es espère durant une après-dînée est tout le fondement. Au reste j'en parle par expérience, car je me souviens de m'être un jour acquis huit ou dix amies en un quart d'heure, pour avoir fait une assez plaisante description d'une femme qui voulait être coquette, et qui ne savait pas le métier dont elle se mêlait. [...]
- Vous avez si bien expliqué cette espèce d'amitié [...] que je crois que vous ferez un grand plaisir à la compagnie si vous voulez expliquer toutes celles que vous avez nommées. Lire la suite...
(Ibid., III, 1, p. 60-63)

(2)

Célémante étudiait à Athènes dans les Jardins du Grand Épicure, et dès la première année il s’était rendu plus savant que son maître. Car il aimait extrêmement le plaisir, haïssait fort la douleur, ne cherchait qu’à se donner du bon temps et ne considérait toutes choses qu’autant qu’elles pouvaient contribuer à sa joie. Il vivait exempt de toutes inquiétudes et de passions, et, n’établissant la souveraine félicité que dans la santé de l’esprit et du corps, il se portait fort bien de tous les deux, lorsque le perfide Ergaste fit une conjuration contre son repos, c’est-à-dire qu’il entreprit de le faire son ami.
Il est difficile de s’imaginer par quelles raisons, car il y avait peu de sympathie entre eux. Célémante était plus paisible et plus doux qu’un petit mouton ; un grand lion n’est point si colère ni si fier que l’était Ergaste. Néanmoins celui-ci proposa à l’autre de faire ensemble amitié, et Célémante lui repartit de cette sorte : — Ergaste, je t’estime, je t’aime, et je te servirai avec plaisir plutôt que qui que ce soit, dans toutes les occasions où je le pourrai faire. Si c’est là ce que tu appelles amitié, inutilement me proposes-tu de la faire, car elle est déjà toute faite de mon côté et tu n’as qu’à en user de même du tien. Que s’il faut quelque chose de plus, je ne te conseille pas de me le demander, car je ne t’en voudrais pas répondre. — N’as-tu point de honte, lui repartit Ergaste (déjà presque en colère) d’ignorer ce que c’est que l’amitié et de ne connaître pas la première et la plus agréable vertu de la société civile ? Je veux par charité te tirer de son ignorance. Sache, Célémante, que l’amitié demande premièrement que nous préférions notre ami à nous-mêmes. — Demeures-en là, Ergaste, interrompit d’abord Célémante, car je t’apprends que si je voulais faire un ami, je le ferais à cause de moi, et que, ne le faisant qu’à cause de moi, je m’aimerais toujours plus que lui. — J’ai meilleure opinion de toi que tu ne l’as toi-même, reprit Ergaste ; et puisque je t’ai cru digne d’en faire mon ami, je ne veux pas que tu me trompes. Écoute donc. Cette préférence comprend quatre choses principales : donner dans le besoin tous ses biens pour un ami, lui communiquer tous ses secrets, prendre part à toutes ses afflictions, et mourir même pour lui dans l’occasion.
Célémante crut tomber du haut des nues, tant il fut étonné, lorsqu’il entendit cette nouvelle et pernicieuse doctrine, mais bien plus encore lorsque Ergaste continua ainsi : — Ces quatre choses en comprennent encore quantité d’autres, qui, pour sembler plus légères, sont pourtant encore plus essentielles, à savoir : ne se plaire qu’avec son ami, s’inquiéter dans son absence, le reprendre librement de ses défauts, s’affliger pour son moindre mal. — N’en voilà que trop, Ergaste ! s’écria derechef Célémante en l’interrompant, et je te déclare, sans aller plus loin, que je suis fort ton serviteur, mais que je ne veux point être ton ami. — Et moi je t’aime assez pour vouloir être le tien malgré toi, poursuivit Ergaste, et je te dis, pour commencer, que tu es le plus lâche et le dernier de tous les hommes si tu ne corresponds à mon affection.
— Mais mon pauvre Ergaste, reprit doucement Célémante, quelle chimère d’amitié t’es-tu allé mettre dans l’imagination, et comment appelles-tu vertu de la société civile ce qui est capable d’en détruire tout le plaisir ? Pour moi, j’ai toujours appris que tout le but de la société civile, et l’unique secret de la vie, était de vivre heureux : y a-t-il rien de plus opposé au bonheur que ce que tu me dis ? En donnant tous ses biens pour autrui, l’on s’appauvrit ; en découvrant tous ses secrets à autrui, l’on se trahit ; en partageant la douleur d’autrui, l’on s’afflige ; et en mourant pour autrui, l’on se détruit. Je sais bien, Ergaste, que la société civile ne veut pas que nous ne vivions que pour nous, comme font les bêtes ; mais ce que je sais aussi, c’est qu’il faut vivre premièrement pour soi, et puis pour les autres. Quand je n’aurai besoin de rien, Ergaste, tout ce qui ne me sera pas nécessaire est à toi ; mais que je me l’ôte lorsque j’en aurai affaire, pour te le donner, ah ! si tu m’aimes plus que toi, ce serait là te désobliger. Quand j’aurai quelque secret, je te le dirai volontiers, si cela ne me nuit point, mais si cela me fait tort de te le dire, tu ne dois pas souhaiter que je fasse quelque chose de préjudiciable à ton ami. Quand il t’arrivera quelque bonheur, je prendrai part de tout mon cœur à ta joie, mais dans tes maux j’en userai comme dans les miens, c’est-à-dire que je ferai tout mon possible pour m’en consoler. Vois-tu, Ergaste, j’ai toujours ouï dire que qui voudrait s’affliger du mal que l’on souffre soi ou ses amis ne serait jamais un seul moment sans affliction. Ce qu’il faut faire, c’est d’envisager toujours le bien et jamais le mal. Si tu es malade, je me réjouirai de me porter bien ; si c’est moi qui suis malade moi-même, je tâcherai à me réjouir de ce que tu ne l’es pas ; si nous le sommes tous deux, je me réjouirai encore de ce que nous n’avons pas de plus grands maux. Si l’on me casse un bras, au lieu de m’affliger de celui que j’aurai cassé, je me tiendrai bienheureux de ce qu’il m’en restera un bon ; et si l’on me les casse tous deux, j’essaierai à m’en consoler sur la bonté de mes jambes. C’est ainsi qu’il en faut user dans tout le reste. Car prends-y garde, Ergaste : dans toutes les occasions de nous affliger, il nous en reste toujours quelqu’une de nous réjouir, et cela étant, nous serions bien fous si de deux partis nous ne prenions pas le plus agréable.
Célémante lui parla donc de cette sorte, et voici ce qu’il lui répliqua : — En ce que tu dis là, Célémante, lui repartit-il, il y a quelque chose que je ne condamne pas. Car si dans tes maux tu peux trouver raison de te consoler, c’est être sage que de s’en servir ; et fût-elle fausse, il y aurait même en ce cas-là de l’esprit à se savoir bien tromper. Mais il y a une lâcheté épouvantable dans le reste de tes sentiments. Tu crains de mourir, de t’appauvrir, de te nuire, de t’affliger pour un ami ; hé ! ne sais-tu pas bien que la vertu nous apprend à faire toutes ces choses, quelquefois même pour des gens quasi indifférents ? En quoi consiste la libéralité, sinon à s’appauvrir pour autrui ? la franchise, sinon à leur (sic) ouvrir notre cœur ? la compassion, sinon à nous affliger de leurs maux ? et la vaillance, sinon à mourir même dans l’occasion, comme fit ce renommé Spartiate aux Thermopyles pour le salut de tant de milliers d’hommes qu’il ne connaissait pas seulement ? — Si ces petites vertus dont tu parles, reprit Célémante, nous apprennent toutes ces choses, il y en a une autre, la plus grande et la maîtresse de toutes, qui nous enseigne le contraire : c’est la prudence, Ergaste, qui nous apprend que la libéralité est prodigalité ; que la franchise est indiscrétion ; que la compassion est faiblesse ; la vaillance, un coup d’étourdi ; et toutes, en un mot, Imprudence, lorsqu’elles nous préjudicient. — Nous irions trop loin, repartit Ergaste, si je voulais te répondre tout ce que je pourrais là-dessus. Car je te ferais voir que plus la vertu que nous exerçons préjudicie à notre intérêt et plus elle est grande, puisque mépriser l’intérêt est une seconde vertu, et je puis dire le fondement quasi de toutes les autres. Mais tant y a que tu m’avoueras que nous devons plus à nos amis qu’à des étrangers. Si donc tu confesses que nous devons faire toutes ces choses pour des étrangers, lorsqu’elles ne nous préjudicient point, que pourrons-nous pour nos amis, sinon de les faire lorsqu’elles nous préjudicient ? — Ce que nous ferons ? dit Célémante ; nous leur donnerons la préférence sur les étrangers, mais non pas sur nous, parce que nous devons être nous-mêmes notre meilleur ami. Et comme je ne me fierais pas à un médecin qui ne saurait pas se guérir soi-même, je ne me fierais pas non plus à un ami qui ne saurait pas lui-même s’aimer. — La belle comparaison ! s’écria Ergaste. L’amitié, Célémante, est toute contraire à la médecine. La médecine consiste à savoir guérir tout le monde également, l’amitié à savoir inégalement aimer. Mais je ne veux plus qu’un mot pour te convaincre de ceci. — Ah ! ne me le dis donc pas, je te prie, interrompit Célémante, car je te déclare enfin que je n’en veux point être convaincu. Aussi bien, quand nous serions d’accord là-dessus, nous ne le serions jamais sur le reste. Tu veux qu’on ne prenne plaisir qu’avec son ami, et moi je tiens qu’un homme raisonnable en doit prendre partout et avec tous. Tu veux qu’on s’inquiètes dans son absence, et moi je fais profession de ne m’inquiéter jamais, si je le puis. En un mot, tu veux me rendre fou et moi je veux être sage.
Ergaste se moqua de Célémante, et, après avoir seulement souri de sa repartie, il lui dit : — Je l’avoue, Célémante, j’ai tort en effet de te vouloir apprendre l’amitié par raison. Ce n’est point de l’esprit qu’elle vient, il faut qu’elle naisse dans le cœur, et je ne veux plus t’en instruire que par mon exemple.
(Partie II, Livre III)
(texte numérisé par les soins de François Rey)




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