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Miroirs publics


"Toutes les peintures ridicules qu'on expose sur les théâtres doivent être regardées sans chagrin de tout le monde. Ce sont miroirs publics, où il ne faut jamais témoigner qu'on se voie ; et c'est se taxer hautement d'un défaut, que se scandaliser qu'on le reprenne."
La Critique de L'Ecole des femmes, sc. VI

La métaphore de la comédie "miroir" est trouve son origine dans une formule du grammairien Donatus, dont le traité accompagne les éditions de Térence à la Renaissance :

Comoediam esse Cicero ait imitiationem vitae, speculum consuetudinis, imaginem veritatis.
L'eloquent Cicero, voulant definir la Comedie, dit que c'est un poëme, ou une fable remonstrant la maniere et imitation de vivre, mirouer de bonnes moeurs, image de verité.
(Six Comedies de Terence, Paris, Micard, 1572, NP)

La satire est conçue comme un reflet des vices à valeur universelle et non particulière

  • dans l'épître dédicatoire "A Monsieur Ménage" du Barbon (1648) de Guez de Balzac (1)
  • dans la Clélie (1660) des Scudéry (2)
  • dans l'épître préliminaire des Poésies diverses de Furetière (3)
  • dans la préface des Nouvelles Nouvelles (1663) de Donneau de Visé (4)
  • dans le t. III des Nouvelles Nouvelles (5)
  • dans la "lettre à Monsieur Tuffier" (Oeuvres galantes, 1663) de l'abbé Cotin (6).

L'argument sera repris dans le Panégyrique de l'Ecole des femmes (1663) (7), et mis en cause dans le dialogue de La Guerre comique (1663) (8).

Voir aussi "profitons de la leçon".


(1)

A propos du héros de son ouvrage Le Barbon, Guez de Balzac explique :

Il me suffit de vous dire, afin que vous le disiez aux autres, que mon dessein n'a point été d'offenser mon siècle ni ma patrie. L'idée que je m'étais proposée, est une chose vague, et qui n'a nul objet défini. Elle ne s'arrête en aucun lieu, parce qu' elle vise en mille endroits. Elle ne regarde pas moins le passé que le présent, pas moins l'étranger que le citoyen. C'était un spectre et un fantôme de ma façon, un homme artificiel, que j' avais fait et organisé. Et par conséquent n'étant pas de même espèce que les autres hommes, et n'ayant pas un seul parent dans le monde, personne ne pouvait prendre part à ses interêts, ni se scandaliser de son infâmie. Mais ce n'est pas assez, que pareilles pièces soient innocentes, et qu'elles ne mordent personne : elles doivent être ingénieuses, et chatouiller les honnêtes gens.
(Guez de Balzac, épître dédicatoire "A Monsieur Ménage" du Barbon, 1648)

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(2)

Un livre est un aveugle qui ne voit point ceux qu'il reprend, et qui, ne faisant point rougir ceux à qui il donne des avis, les corrige plus agréablement et plus commodément tout ensemble.
(p. 283)

En effet, ajouta Anacréon, je trouve que de toutes les manières dont le mensonge peut paraître, il n'y en a point de plus criminelle, ni de plus lâche que celle de certains esprits médiocres, qui n'ayant, pour toute force et pour tout génie, que leur propre malignité, ne s'occupuent qu'à inventer, ou qu'à ramasser des faussetés pour en composer des satires. On peut sans doute faire des satires innocentes, poursuivit Herminius, mais il faut que ce soit contre les vices en général ; et celles-là ne se servent point du mensonge, et n'emploient que la vérité. Mais pour celles qu'on fait contre des personnes particulières, le mensonge et la calomnie en sont inséparables, elles sont toutes filles de la haine ou de l'envie, et ceux qui les font ne pouvant jamais s'empêcher de mentir, sont les plus criminels de tous les menteurs.
(Clélie, V, 1, 1660, p. 119-120)

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(3)

Je vous prie surtout de détromper tous ceux qui liront mes satires, touchant les personnages qui y sont représentés. Car il n'y en a pas qui ne die d'abord, voilà Monsieur un tel bien dépeint, l'auteur a voulu parler de celui-ci, il a voulu railler celui-là : et vous assurerez sans crainte qu'encore que tout ce que je représente soit désigné d'après nature ; néanmoins il n'y a pas un modèle qui s'y puisse reconnaître : ayant fait en ceci, comme ce peintre qui pour faire une beauté parfaite, assembla plusieurs filles, et prit de chacune ce qu'elle avait de plus beau, dont il fit un corps qui étant tiré de toutes, ne ressemblait à pas une.
(Furetière, épitre préliminaire des Poésies diverses, adressée "A tous [s]es amis", p. 8)

Quant aux poètes, je n'ai garde d'en attaquer aucun en particulier, puisque vous savez à quel point je les honore et les estime, il faut bien qu'ils soient de mes amis, puisque vous faites des vers la plupart.Je ne parle que contre les vices en général, et contre ceux qui comme on dit communément gâtent le métier.
(Ibid., p. 9)

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(4)

ce sont ces vérités qui rendront cette satire utile, comme le sont d’ordinaire toutes celles qui sont universelles, et qui ne désignent personne en particulier. L’on n’a jamais vu de gens qui s’en soient choqués, et ceux de qui l’on parle ont toujours accoutumé d’en rire les premiers. La plupart ne s’aperçoivent pas que l’on parle à eux, et ceux qui le connaissent, croient que d’autres ont servi d’exemples, et que ce n’est pas à eux que l’on a songé ; mais bien qu’ils soient dans cette pensée, ils ne laissent pas de connaître leurs défauts, et de s’en corriger quelquefois, ce qui loin de devoir faire condamner les satires, lorsqu’elles sont universelles, les doit faire estimer beaucoup, du moins à ce que je m’imagine.
(Donneau, préface des Nouvelles Nouvelles, Non pag.)

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(5)

L’impossibilité qu’il y a d’empêcher que l’on ne fasse de satires, parce qu’elles sont plus en vogue que jamais, et ceux qui réussissent en ce genre d’écrire, beaucoup plus estimés qu’ils ne devraient être, fait que nous permettons celles qui en s’attaquant à tout le monde ne s’attaquent à personne, qui reprennent agréablement les mauvaises mœurs, qui blâment en divertissant les coutumes ridicules, et qui pour l’ordinaire produisent de bons effets, en faisant souvent changer ceux qu’elles font le plus rire.
(Nouvelles nouvelles, 1663, t. III, p. 144)

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(6)

Je n’ai nommé personne dans mes vers, parce que mon dessein est de profiter et non pas de nuire. Il ne faut pas désespérer son prochain comme firent ces anciens poètes, qui obligèrent leurs adversaires à se pendre. La loi de la satire et la loi de la raison, c’est d’épargner le criminel et non pas le crime. Que si les Satiriques anciens, témoins Aristophane dans ses comédies, et Juvénal dans ses satires, ont nommé quelques personnages de leur temps, leur exemple n’est pas à suivre. En reprenant les autres, ils sont blâmables eux-mêmes de leur animosité particulière.
(abbé Cotin, "Lettre à Monsieur Tuffier, Maître des comptes à Paris, sur la satire, et principalement sur le madrigal", Œuvres galantes, Paris, E. Loyson, 1663, p. 453-454)

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(7)

C’est, dites-vous aussi, une Satire contre le Sexe. Ce peut être une Satire, mais elle ne tombe point sur le Particulier, c’est-à-dire qu’elle ne désigne qui que ce soit : et que c’est comme une Glace exposée, où chacun reconnaît lui seul ce qu’il est, sans qu’il soit connu de personne.
(Panégyrique de l'Ecole des femmes, p. 67)

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(8)

PHILINTE.

Sa Comédie est instructive et divertissante, et il n’a point encore porté l’aigreur de ses satires jusqu’à faire connaître les personnes distinctement et par leur nom comme on l’a peint.

ALCIPPE.

Ah ! Philinte, mon cher, j’ai pitié de toi. J’ai vu de mes amis aussi bien tirés par Molière qu’on puisse l’être. Je les ai reconnus morbleu, dès la première démarche, et j’en sais bon nombre à qui il ressemblait si fort que les plus fins n’auraient bien pu s’y tromper. Tu n’appelles donc pas cela faire connaître les gens avec assez de netteté ?

MÉLASIE.

J’ai reconnu chez lui vingt personnes si bien tirées que leurs portraits m’ont paru inimitables.

(La Guerre comique, p. 40-41)




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