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Me percer le coeur


"Vois ce poignard. Prends bien garde comme je vais me percer le coeur."
La Princesse d'Elide, Quatrième intermède, sc. 2

Dans le Pastor fido de Guarini (1), traduit par l'abbé de Torche (2), Mirtillo menaçait de la même façon de se percer le coeur.

Le motif du suicide d'amour du berger est également illustré :

  • dans L'Astrée (1607), d'Honoré d'Urfé (3),
  • dans L'Aminte pastorale, adaptation de l'Aminta du Tasse (4),
  • dans Les Charmes de Félicie (1654), pastorale jouée par la troupe de Molière (5),
  • dans l'une des églogues composées par Mlle Desjardins (1664) (6).

Dans le roman et la tragi-comédie, la proposition de suicide, dans la bouche de l'amant, marque également son désespoir et son héroïsme. C'est le cas, par exemple, dans le Manlius (1662) de Mlle Desjardins (7) ainsi que dans la Clélie (8).

Dans sa version comique, le lazzo de suicide impossible figure encore chez Molière dans l'Etourdi ("Je m'en vais me tuer"), dans Le Dépit amoureux ("je me vais d'un rocher précipiter") et dans la Pastorale comique ("mourons").

Dans Georges Dandin, Angélique déclarera : "de ce couteau je me tuerai sur la place".


(1)

MIRT.
Dove fuggi, crudele?
Mira almen la mia morte. Ecco, mi passo
con questo dardo il petto.
(Guarini, Pastor fido, III, 3, v. 225)

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(2)

Inhumaine, où fuis-tu ? contente ton envie,
Regarde mon tragique sort,
Et sois le témoin de ma mort,
Si tu ne peux souffrir ma vie ;
Vois comme de ce dard je me perce le coeur.
(Le Berger fidèle, traduction de Torche, III, 3, p. 117)

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(3)

Sois témoin, dit-il, ô cher cordon, que plutôt que de rompre un seul des nœuds de mon affection, j'ai mieux aimé perdre la vie, afin que quand je serai mort, et que cette cruelle te verra, peut-être à mon bras, tu l'assures qu'il n'y a rien au monde qui puisse être plus aimé qu'elle l'est de moi, ni amant plus mal reconnu que Céladon. Et lors se l'attachant au bras, et baisant la bague : Et toi, dit-il, symbole d'une entière et parfaite amitié, sois content de ne me point éloigner à ma mort, afin que ce gage pour le moins me demeure, de celle qui m'avait tant promis d'affection ? A peine eût-il fini ces mots, que tournant les yeux du côté d'Astrée, il se jeta les bras croisés dans le plus profond de la riviere.
(L'Astrée, I, 1)

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(4)

Je ne sais si Tircis a tenu sa promesse
En me faisant revoir les yeux de ma déesse.
Ou si mon mal réduit jusqu'à l'extrêmité
Je dois par mon trépas chercher ma liberté.
Heureux que je serai, si m'ouvrant la poitrine
Sylvie y voit les traits de sa face divine ;
Car il est très certain qu'à moins que de guérir
Par un étrange sort l'on me verra mourir.
(L'Aminte pastorale, 1648, III, 1, p. 48)

Sus donc je m'en vais dessus la rive sombre
Par un coup généreux te rejoindre, chère ombre ;
J'en sais bien le moyen ; car déjà dans mon sein
Tu sembles m'inviter à ce noble dessein
Vers le prochain hameau s'élève un précipice,
Sur qui j'accomplirai ce noble sacrifice,
Et sur qui l'on verra ce que j'ai mérité,
Par le dernier effet de ma fidélité
(Ibid., IV, 2, p. 79)

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(5)

Dans Les Charmes de Félicie, tirés de la Diane de Montemaior, Thersandre, repoussé par Diane, s'exclamait :

Et moi je vais toucher ces rochers et ces marbres
Et puis mourir au pied de quelqu’un de ces arbres.
(Paris, G. de Luyne, 1654 I, 4, p. 15)

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(6)

O toi, pauvre berger, quelles sont tes misères [...]
D'un tourment excessif tu sens la violence,
Sans goûter les douceurs que donne l'espérance.
Comment faire cesser tes cruels déplaisirs,
Si l'on ne peut savoir d'où naissent tes soupirs ?
Meurs ; de tous les moyens c'est le seul qui te reste :
Et ta mort servira d'un exemple funeste,
Que parmi les bergers le mal le plus pressant,
C'est de souffrir beaucoup sans dire ce qu'on sent.
(Eglogue IV, dans Oeuvres de Mlle Desjardins, 1664, p. 25-26)

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(7)

Je méprise pour vous cette illustre Romaine ;
Et mon amour n'obtient que froideur et que haine ?
Après tous ces effets de votre cruauté,
Voulez-vous mon trépas, inhumaine beauté ?
Parlez, voici ma main, si la vôtre est timide.
(Manlius, I, 3, p. 6)

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(8)

Cependant Mutius qui depuis longtemps cherchait à se signaler, afin de servir sa patrie, et de forcer Valérie à l’estimer plus que ses rivaux, fut la trouver un matin, et l’abordant avec le visage d’un homme qui a un grand dessein dans l’esprit,
"Souffrez, Madame, lui dit-il, que je prenne congé de vous seule, et que je vous révèle un secret qui est de la dernière importance. Je sais bien il y a longtemps que la passion que j’ai pour vous vous importune […] Mais enfin, Madame, malgré mon malheur, je me suis mis dans la fantaisie d’avoir part à votre compassion, puisque je n’en puis avoir à votre tendresse. Préparez-vous donc, Madame, à me donner quelques larmes, quand vous apprendrez ma mort ; car enfin j’ai à vous assurer que vous avez plus de part que ma patrie au dessein que j’ai de la délivrer."
(Clélie, V, 1, p. 144)




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