[retour à un affichage normal]

Accueil > Outils > Lire ma pièce

Content-Type: text/html; charset=UTF-8

Lire ma pièce


"Madame, je viens un peu tard; mais il m'a fallu lire ma pièce chez Madame la Marquise, dont je vous avais parlé"
La Critique de L'Ecole des femmes, sc. VI

Cette pratique est courante chez les auteurs qui veulent faire réussir leur pièce. On lit ainsi, au t. III des Nouvelles Nouvelles de Donneau de Visé:

Monsieur, [...] le bon droit a besoin d’aide ; et si j’étais sur que l’on rendit justice à mes ouvrages, je ne me donnerais pas tant de peine que je fais à leur chercher des protecteurs. Je suis fâché, continua-t-il, en me disant adieu, de vous quitter si tôt, mais je vais dîner chez une personne de qualité, où je dois lire ma pièce après le dîner. Et d’ici à quinze jours, que l’on la doit jouer, je dois tous les jours dîner en ville, pour en faire des lectures.
(p. 203-204)

Au t. II des mêmes Nouvelles nouvelles, un débat est mené sur les mérites respectifs de la lecture de salon préliminaire et de la représentation théâtrale traditionnelle :

Je me donnerai bien de garde de lire ma pièce à d'autres qu'aux Comédiens et à quelques-uns de mes amis, comme vous. Je sais trop quel effet cela produit et je connais une personne qui a fait une parfaitement belle pièce, que les Comédiens et la plupart de ses amis, presque tous gens du métier, ont trouvée admirable, et qui toutefois, après avoir été lue dans toutes les belles ruelles de Paris, a tellement été décriée, quoique trouvée bonne en quelques-unes, que les Comédiens, qui avaient dessein de la jouer, n'ont plus osé l'entreprendre. Il ne faut rencontrer qu'un bourru, qu'un fantasque, qu'un partisan d'une autre troupe que de celle qui devra jouer votre pièce, ou qu'un partisan d'un autre auteur, qui dans la plus belle compagnie du monde soutiendra qu'une pièce ne vaudra rien et le publiera après dans toutes les autres compagnies.
— Mais, lui répondit Clorante, cet homme se peut trouver à la représentation d'une pièce et y jouer le même personnage qu'à la lecture.
— Il y a bien de la différence, repartit Ariste, d'une lecture à une représentation. Un homme seul ne peut pas être partout ; il y a des loges, un théâtre, un parterre, et dans tous ces lieux il se rencontre des amis de l'auteur et des gens d'esprit qui ne suivent que leur sentiment et qui rendent au mérite ce qui lui est dû. J'ajouterai à tout cela que ce qu'il y a de beau dans une pièce qui n'a point été lue surprend davantage, et que la représentation fait découvrir des beautés que la lecture ne peut faire voir. Toutes ces choses aidant à faire réussir une pièce, lorsque l'on la représente pour la première fois, rien ne la peut détruire après qu'elle a une fois réussi, quelque brigue que l'on puisse faire contre. Le bruit qui se répand après sa première représentation est toujours ce qui décide de son sort, et ce bruit ne lui peut jamais être avantageux, quand même elle serait bonne, lorsqu'elle a été mal reçue dans les lectures que l'on en a faites.
— Nous avons, lui repartis-je, des exemples du contraire, et j'en pourrais rapporter de quelques pièces du prince des auteurs de théâtre, qui, après avoir été méprisées et décriées au dernier point dans quelques compagnies, n'ont pas laissé que de se faire admirer à la représentation et de charmer tous ceux qui les ont vues.
— Tout cela, répliqua-t-il, ne me peut faire changer de sentiment et ne sert qu'à me faire voir que lorsque les lectures ne sont pas préjudiciables, elles sont inutiles et ne servent qu'à faire découvrir qu'un auteur se défie du mérite de ses ouvrages.
(p. 276-279)

Le ridicule lié à la soif de louanges qui accompagne ces lectures est stigmatisé par certains contemporains (voir "les louanges qui lui ont été données").




Sommaire | Index | Accès rédacteurs