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Leurs grimaces savantes


"si l'on joue quelques marquis, je trouve qu'il y a bien plus de quoi jouer les auteurs, et que ce serait une chose plaisante à mettre sur le théâtre, que leurs grimaces savantes, et leurs raffinements ridicules ; leur vicieuse coutume d'assassiner les gens de leurs ouvrages ; leur friandise de louanges ; leurs ménagements de pensées ; leur trafic de réputation ; et leurs ligues offensives et défensives ; aussi bien que leurs guerres d'esprit, et leurs combats de prose, et de vers."
La Critique de L'Ecole des femmes, sc. VI

Le projet de "jouer les auteurs" avait déjà été entrepris dans la satire des "Poètes" (Poésies diverses (1655) de Furetière.

Les comportements liés à la jalousie que les auteurs entretiennent entre eux sont stigmatisés par La Mothe le Vayer dans l'un de ses "petits traités en forme de lettres" (1).

Le trafic d'influence auquel ils se livrent faisait l'objet d'une épigramme de Gombauld en 1657 (2).

Le thème est largement développé dans le t. III des Nouvelles Nouvelles (1663) de Donneau de Visé (3).

Charles Sorel dans De la connaissance des bons livres (1671), mettait l'accent sur les stratégies sociales nécessaires aux auteurs qui veulent réussir, ainsi que sur le succès des critiques contre les ouvrages des confrères (4).

Plus haut, Lysidas évoquait la brigue qu'il avait constitué pour assurer le succès de son spectacle ("m'ont promis de faire leur devoir"). Les excès dans les comportements entre auteurs sont stigmatisés dans certains écrits contemporains qui prônent le respect mutuel entre confrères ("entre nous autres auteurs").


(1)

Je ne sais si c'est par jalousie ou autrement que ces derniers [les hommes de lettres] sont si retenus à recommander ceux de leur profession, mais tenez pour assuré qu'un cavalier parlera toujours plus à l'avantage d'une personne d'étude comme vous, que ne feront vos semblables, qui de leur côté, qui de leur côté distribuent plus librement les éloges dus à la valeur militaire que ne font jamais ceux qui exercent le métier des armes.
(La Mothe le Vayer, “Des hommes de lettres”, Oeuvres, VII, 1, p. 147)

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(2)

Auteurs présomptueux et vains
La sottise de ces auteurs
Quelquefois me fait rire, et quelquefois m'irrite ;
Quand les uns des autres flatteurs,
Donnent les premiers rangs aux derniers en mérite.
Tandis qu'avec si peu de foi,
Maquignons de la gloire, ils en font le partage,
Tirsis a le sort de ce roi,
Que l'on ne sut trouver que parmi le bagage.
(Gombauld, Epigrammes, III, 6, 1657, p.126)

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(3)

Pour moi, continuai-je, j’ai une comédie que l’on trouve assez belle, et que l’on veut jouer, mais je ne veux pas le permettre, parce que je ne suis pas d’humeur d’aller de porte en porte prier tous les gens de qualité d’y venir, et que si l’on la joue sans que j’ai brigué, il n’y viendra personne. [...]
Ce n’est pas assez, me dit-il encore, que j’ai des gens qui viennent voir ma pièce, il faut que j’en ai encore qui en aillent dire du bien sur les autres théâtres, et qui aillent fronder les pièces nouvelles que l’on opposera à la mienne. Je vis il y a quelque temps, lui dis-je, des gens qui n’étant venus que pour perdre une pièce, la firent réussir. Ils en blâmèrent imprudemment les plus beaux endroits, raillèrent mal à propos, n’écoutèrent rien, ne firent que bailler (car c’est la coutume présentement de bailler pour montrer que l’on n’approuve pas). Toutes ces choses faites à contre-temps firent connaître leur dessein, l’on prit pitié de la pièce qui avait plus de beautés que de défauts, l’on vit bien qu’ils n’étaient venus que pour la perdre, ce qui fut cause que tous les gens d’esprit l’admirèrent, et la firent réussir en dépit d’eux.
(Nouvelles nouvelles, t. III, p. 199-202)

Croyez-moi, lui repartis-je, employez tout le temps que vous mettez à briguer des applaudissements à faire une belle pièce, et faites que votre mérite, et les beautés de votre ouvrage, vous servent de partisans, vous acquerrez beaucoup plus de gloire, et l’on ne dira plus que vous triomphez sans combattre, et que sans le bien que vos amis disent de votre pièce, l’on n’en dirait point du tout. Monsieur, me répartit-il, le bon droit a besoin d’aide ; et si j’étais sur que l’on rendît justice à mes ouvrages, je ne me donnerais pas tant de peine que je fais à leur chercher des protecteurs. Je suis fâché, continua-t-il, en me disant adieu, de vous quitter si tôt, mais je vais dîner chez une personne de qualité, où je dois lire ma pièce après le dîner. Et d’ici à quinze jours, que l’on la doit jouer, je dois tous les jours dîner en ville, pour en faire des lectures.
(Ibid., p. 203-204)

Quoique je ne craigne rien de toutes ces choses, j’appréhende néanmoins les auteurs. Comme mon livre doit aisément passer pour beau, leur jalousie me fera tort. Ils feront tout ce qu’ils pourront pour me détruire, ils le décrieront sous main ; ce sont de rusés ennemis, ils sont tous jaloux les uns des autres, toutes leurs louanges sont empoisonnées, il n’y en a jamais eu un qui ait dit du bien d’un autre avec sincérité, ni même qui ait cru qu’il y en eût à dire.
(Ibid., p. 291)

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(4)

Secrets pour faire valoir les livres par les recommandations et par les dignités des auteurs :
[…]
Pour premier fondement, il faut que la matière et le style des livres symbolisent aux humeurs du siècle, et que de plus l’adresse et la bonne fortune les assistent. Les auteurs qui recherchent la gloire et le crédit doivent être des gens qui s’introduisent dans toute sorte de compagnies, et qui parlant à chacun de leurs ouvrages, les fassent désirer longtemps avant qu’on les voit.
(De la connaissance des bons livres, éd. Bulzoni, 1974, p. 24-25)

Quand les sujets dont on écrit sont plausibles, comme si c’est une question du temps, ou une critique de quelque ouvrage nouveau, cela est fort recherché, tant les esprits du siècle aiment à voir que les personnes les plus remarquables soient censurées
(Ibid., p. 27)




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