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Les Amours d'Aristandre et de Cléonice


Vital D'AUDIGUIER, Les Amours d'Aristandre et de Cléonice, Paris, Gervais Alliot, 1624

Au sein de ce roman est racontée l'histoire d'Hiparque qui constitue, de même qu'"Il pedante" de Flaminio Scala, une version élaborée de l'intrigue de l'homme de religion "impatronisé", qui tente de séduire la femme de son protecteur.

Les principaux points de rencontre avec Le Tartuffe sont les suivants :

je n'en suis pas moins homme
ces craintes ridicules
si je vous faisais voir

Pour une analyse des rapports entre Le Tartuffe et ce roman, voir C. Bourqui, Les Sources de Molière, Paris, SEDES, 1999, p. 247-254


[...]

Votre majesté sait ce qui est arrivé depuis peu de temps en cette grande ville de Persépolis. – Il y arrive tant de choses, dit la reine, que je ne sais pas de laquelle vous voulez parler. – Je veux dire de ce grand prédicateur qui fut trouvé mort l'autre jour dans la maison d'Eurigene. – J'en ai ouï parler, répondit la reine, [p30] mais je n' en sais pas bien nettement l'histoire, je vous prie de nous la faire, ce sera autant de temps passé.
– Madame, réplique Arsilée, la réputation d'Hiparque qui a rempli toute la Perse de son éloquence et de sa doctrine, principalement en la mythologie, où il était profondément versé, vous étant connue, je ne vous dirai sinon qu'il avait tellement conjoint les bonnes moeurs à ses instructions, que l'exemple de sa vie, ne faisait pas moins de fruit que sa parole. La plupart des autres sacrificateurs qui nous interprètent les volontés des dieux, disent ce qu'ils ne font point, prêchent l'abstinence, et font bonne chère, recommandent les vertus, et suivent les vices ; cettui-ci [sic.] réduisant ses paroles en effets, et pratiquant en soi-même les instructions qu'il donnait aux autres, [p31] s'était acquis une telle réputation d'innocence et de sainteté, que son ombre sanctifiait par manière de dire ceux qui la touchaient, il était heureux qui pouvait baiser le bord de sa robe, et cependant son humilité lui faisait confesser qu'il était un pauvre pêcheur. Entre tous ceux qui furent touchez de la piété du béat Hiparque, Licidas et sa femme Eurigene, deux illustres personnes de cette grande ville, en furent atteints. Licidas admirant sa dévotion, et sa femme se conformant aux affections de son mari, ne perdaient pas un de ses sermons. Mais ils ne se contentèrent pas de le voir en public, ils le voulurent encore connaître en particulier. La qualité de leurs personnes et de leurs maisons, qui d'ailleurs était proche du temple du grand Orosmades, où Hiparque [p32] prêchait alors, leur en facilita le moyen, joint que le bon père ne s'y rendit point difficile. Licidas le traita souvent chez lui, et si souvent que le bon homme ouvrit les yeux sur sa femme, dont la beauté fit un étrange ravage dedans son coeur, et un prodigieux changement en sa vie. En ce premier regard il perdit toutes les grâces qu'il avait reçues, et tous les mérites qu'il avait acquis. La chasteté qu'il avait accoutumé d'inspirer aux autres par ses discours, s'évanouit en lui-même, et l'incontinence qu'il détestait en public, s' empara secrètement de son âme. Ce ne fut pas sans un grand combat qu'il se laissa vaincre à sa passion ; car si les hommes qui sont au monde, et qui font gloire de suivre l'amour, ont de la peine à le découvrir, quelle honte devait-il avoir de se [p33] démentir soi-même si lâchement, et de découvrir avec tant d' infamie une pensée si contraire à l'espérance de sa sainteté ? Pauvre Hiparque, tu éprouves bien maintenant la vérité de cet oracle, qui dit, que l'iniquité de l'homme vaut mieux que la femme faisant bien ; puisque la conversation de cette femme, qui ne songeait qu'à bien faire, et à se rendre plus parfaite par ton moyen, te fit plus de mal, et te rendit plus imparfait, que n' eût su faire le plus méchant homme du monde. Hiparque donc ayant couvé longuement son mal, fut en fin contraint de l'éclore. Il alla voir cent fois Eurigene à dessein de lui en parler, et cent fois il s' en retourna sans lui en rien dire ; non pas qu'il n'en eut la commodité, mais il n' en avait pas le courage. Que c'est que de [p34] mal faire ; la seule pensée de son crime le faisait rougir : et celui qui parlait si hautement, et si hardiment devant tout le monde, n'osait pas soupirer un seul mot devant une femme. Mais en fin, elle ne me tuera pas, disait-il en soi-même ; le pis qui me puisse arriver, c' est que son mari le sache, et c'est encore le pis pour elle. Ce malheureux s'étant ainsi résolu, s' en alla voir Eurigene un jour qu'il savait bien que son mari n'y était pas : et entrant jusques dans sa chambre ; car la révérence de sa robe, et la sainteté de sa vie, lui donnait non seulement l'entrée dans les maisons, mais aussi dans les cabinets ; il trouve Eurigene toute seule ainsi qu'il la souhaitait, laquelle ayant saluée, il lui demanda d'abord Licidas, auquel il n'avait nullement affaire. Il [p35] s'est allé divertir en quelque part, répond Eurigene : et je m' assure qu'il en sera bien marri à son retour, quand il saura que vous nous avez fait l' honneur de venir céans. Il suffit que j'aie celui de vous y voir, répartit Hiparque ; mais quel divertissement peut-il chercher qui lui puisse être agréable après le vôtre ? Comment peut-il quitter une compagnie, pour l'amour de laquelle il est obligé de quitter toutes autres choses ? C'est ne savoir pas bien connaître le mérite de vôtre beauté. Cette dernière parole étonna Eurigene, qui n'attendait pas des louanges si profanes d'une bouche, à son avis, si sacrée : et répondant seulement à ce dernier mot, elle lui dit, qu'elle avait trop de connaissance d'elle-même, pour présumer qu'il y eut quelque [p36] mérite, et principalement à l'endroit de son mari, envers lequel, si elle méritait quelque chose, c'était plutôt pour sa fidélité que pour sa beauté. Cette réponse devait rebuter les désirs d'Hiparque, et les ramener au bien, s'il n' eût été déterminé tout à fait au mal. Mais c'est parler en habile femme, dit-il, car outre que la société civile veut que les maris soient assurés de la fidélité de leurs femmes, pour éviter le désordre des familles, et l'incertitude qui serait entre les pères et les enfants, la concorde du mariage en dépens aussi, sans laquelle il n' y a rien de plus épineux, ni de plus misérable en la vie. Et c'est une raison pour laquelle les hommes ont constitué l'honneur des femmes en cette fidélité, leur permettant toutes autres choses, [p37] hormis d' y manquer, et les appelant vertueuses pour cette seule vertu, encore qu'elles eussent tous les vices ; et vicieuses pour ce seul vice, quand elles auraient toutes les vertus. Mais les habiles femmes sachant bien que ce n'est point aux hommes à distribuer les vertus, ni les vices, font aussi peu d' état de ces lois que les mêmes hommes qui les ont faites, et se moquent de ceux qui leur veulent persuader que les dieux sont auteurs d'une si grande inégalité. Il est bien vrai que cela se fait avec modestie, pour ne choquer pas ouvertement le consentement général des hommes ; mais l'honneur des femmes étant fondé sur l'apparence, tellement qu'une mauvaise réputation est pire qu'une mauvaise vie, celles qui savent tant soit [page 38] peu leur monde, tâchent de paraître seulement fidèles, et sont en effet telles que leurs maris, qui n'y voyant rien au travers de la discrétion, et de la conduite, dont elles ménagent sagement leurs plaisirs, sont aussi contents de l'apparence comme de l'être. L'impiété de ce discours n'étonna pas moins Eurigène, que l'hypocrisie de celui qui le faisait ; néanmoins ne se pouvant persuader que ce saint homme voulût tenter sa pudicité, elle aima mieux croire qu'il voulait tenter son courage, qui lui fit répondre en cette sorte. Mon père j'ai toujours cru, et vous m'avez toujours appris que le mariage était institué des dieux, et non pas des hommes, et que les lois n'en pouvaient être que justes, puisqu'elles étaient divines. L'inégalité que [page 39] vous alléguez pour montrer qu'elles sont humaines, vient de l'infidélité des hommes, et non pas de la justice des dieux, qui veut que les maris gardent à leurs femmes même fidélité que les femmes à leurs maris. De disputer maintenant cela contre vous, ce serait commettre une cause trop importante à la défense d'un esprit trop faible. Aussi n'en parlez vous que pour éprouver ma faiblesse ; ou si vous le dites de bon, quand vous prêcherez publiquement ce que vous me dîtes à présent en particulier, et que tout le monde suivra la croyance de vos préceptes, je penserai lors à ce que je devrai croire. Bien vous dirai-je cependant que je suis fort constamment résolue à n'être que ce que je parais, et à ne paraître que ce que je suis : et que je vous penserais [page 40] faire tort, ou pour mieux dire un outrage irréparable, de croire que les vertus ne consistent qu'en l'apparence ; car il s' en suivrait de-là que vous ne seriez qu'un hypocrite, si vous n' étiez tel que vous paraissez. Tant s' en faut que les raisons d'Eurigène détournassent l'amour d'Hiparque, qu'au contraire elles l'enflammèrent davantage, soit que son désir s'irritât par le refus, soit que découvrant en elle de nouvelles beautés, il conçût en lui de nouvelles affections. Je vois bien, disait-il, que vous n'êtes pas encore bien extraite du vulgaire. Tout ce que vous dites-là, nous l'apprenons aux simples femmes pour les tenir en obéissance, ou pour mieux dire en servitude : mais celles qui vous ressemblent ne s'y doivent point laisser captiver. Croyez-moi, votre [page 41] simplicité nuit à votre contentement ; ôtez tous ces vains scrupules de votre pensée, et vous vous moquerez la première de cette innocente peur que vous avez de mal faire. Que si j' ai quelquefois prêché le contraire de ce que je dis ; ne savez-vous pas qu' il se faut accommoder aux humeurs d'un peuple grossier, et que nous avons des leçons diverses, qu'il faut savoir appliquer à la différente capacité de nos auditeurs. Ce que je disais alors était bon pour eux ; ce que je vous dis maintenant sera encore meilleur pour vous, si vous en voulez faire votre profit, et ne rejetez point par une vaine superstition, les impressions véritables, dont on vous rendra susceptible. Je sais bien que ce discours choquera vos sens ; l' ignorance et la nouveauté [page 42] produisent par tout semblables effets ; toutes choses sont nouvelles à ceux qui ne les ont jamais vues, et toutes nouveautés sont étranges ; mais après qu' elles sont accoutumées, on se moque de ce qu'on avait admiré. Ainsi vous vous moquerez de votre propre étonnement, et vous étonnerez d' en avoir été saisie. En tout cas, je suis religieux, et offenserais en cela plus que vous, s' il y avait offense ; mais je suis homme aussi sujet à l' amour comme les autres, et d' autant plus que l' objet qui me domine est plus excellent ». En disant cela, le moine la prit par la main, comme si ces paroles n' eussent pas assez exprimé ses affections, sans les accompagner de ces mouvements. Eurigène rougissant d' une honnête honte, et tremblant en même temps [page 43] d' un juste courroux, rompit avec son silence le discours d' Hiparque, auquel elle dit froidement avec plus de sévérité que de coutume : « Non seulement je ne crois rien de ce que vous dites, mais j'ai même de la peine à croire que vous le disiez, tant votre discours est contraire à l' estime que je faisais de votre vertu. Je vous prie de vous contenter d' avoir effacé les impressions que j' avais de votre bonté, et ne me donner point sujet de me plaindre de votre malice. Je suis contrainte de vous prier de me parler d' autre chose, ou de ne me parler point du tout : et ne vous étonnez point que je vous impose silence en un discours si hors d' apparence que votre condition ne le peut permettre, ni la mienne ne le peut souffrir ». L' arrivée de Licidas interrompit [page 44] la réplique d' Hiparque, qui ne se rebutait point pour les réponses d' Eurigène : mais après qu' ils se furent entretenus quelque temps ensemble Licidas et lui, d' un discours bien contraire à celui qu' il tenait naguère à sa femme, il se retira dans son monastère chargé des bénédictions de Licidas, qui ne se pouvait assez recommander à ses oraisons. Quand il fut parti : « c' est un saint personnage, disait-il, il est plus souvent sur ses genoux que sur ses pieds ; si cet homme-là n' est sauvé, je ne pense pas qu' aucun y doive jamais prétendre ». Eurigène ne disait rien à cela, tant pour ne démentir point la connaissance qu' elle avait du contraire en approuvant l' avis de son mari, que pour ne lui donner rien à connaître de ce qui s' était passé en le réprouvant. [page 45]
Quelque temps après Hiparque retrouvant l' occasion de la voir, comme celui qui ne perdait point de temps à la rechercher : « Eh bien, madame, lui dit-il, vivez vous toujours en l' innocence, ou pour mieux dire en l' erreur où vous étiez l' autre jour ? – Mon père, répond Eurigène, il semble qu' il n' appartient qu' à vous d' appeler les choses comme il vous plaît ; mais je crois que vous aviez mieux dit au commencement qu' à la fin, et que j' étais véritablement dans l' innocence, et vous dans l' erreur. – Que vous êtes simple, réplique Hiparque, et que vous trahissez de contentements en rejetant mes affections ! Mais comment se peut-il faire qu' un esprit tel que celui d' Eurigène s' imagine que des actions naturelles soient contraires aux [page 46] dieux, qui sont auteurs de la nature ; et que la première chose qui nous fut jamais commandée, nous soit maintenant défendue ? » Il lui donna plusieurs et diverses attaques sur ce sujet durant trois ou quatre mois, pendant lesquels Eurigène n' en fit aucune démonstration, croyant vaincre sa passion par sa patience, et espérant que cette affection ne trouvant point d' aliment propre à son sujet, se résoudrait en fumée, ou se convertirait en l'ancienne ardeur de la première dévotion qu' il soulait avoir. Elle ne voulait point ruiner la réputation d' un homme qui voulait ruiner la sienne, ni ne voulait point que son mari sût par sa propre bouche qu' un autre la trouvait belle, comme plusieurs coquettes qui pensant se faire valoir aux [page 47] dépens d' autrui, embrouillent l' esprit de leurs maris d' une fantaisie qu' elles n' en peuvent pas puis après ôter. Mais voyant que cet homme ne se rebutait point, et craignant que sa persévérance ne vainquît enfin sa résolution, ou que Licidas même ne s' aperçût de ce qu' elle lui voulait cacher ; après avoir prié plusieurs fois Hiparque de se départir d' une poursuite si ruineuse, et déshonorable pour elle, et pour lui : elle fut contrainte en fin de s' en plaindre, et d' en avertir Licidas. Jamais homme ne fut étonné comme celui-la. Il se moqua premièrement de sa femme, et puis lui voulut persuader qu' Hiparque se moquait d' elle. « Toutes les femmes en sont là logées, dit-il, dès qu' on leur parle un peu librement, elles s' imaginent [page 48] qu' on les aime, et qu' on leur parle d' amour. Hiparque a voulu causer avec vous, suivant la familiarité que nous avons avec lui, et vous avez pris tout de bon ce qu' il vous a dit en causant. – Quand cela serait, répond Eurigène, c' est toujours un mauvais discours pour Hiparque, qui fait profession d' instruire en la piété, et non pas de causer ; mais je vous prie de croire que ceci passe la raillerie, et que je ne vous dis rien que vous ne puissiez voir quand il vous plaira, afin que vous teniez cette vérité de vos yeux, puis que vous ne la voulez recevoir de vos oreilles. Il ne faut que vous cacher dans une chambre quand il viendra, et il ne viendra que trop tôt : et vous serez témoin de ses actions, et de ses paroles, et jugerez si elles sentent l' amour, ou [page 49] la liberté ; et si c' est en se moquant ou par raillerie ». Licidas voyant que sa femme s' offrait à lui faire voir ce qu'il ne pouvait croire, ne sut que la prendre au mot. « Mais il faut donc que vous lui promettiez un tel soir, dit-il, je ferai cependant courir le bruit d' un voyage, on me verra partir de plain jour, et la nuit je rentrerai couvertement dans la ville, et me rendrai dans la maison avant l' heure que vous lui aurez donnée. Au reste, souvenez vous que vous vous êtes engagée à me faire voir une chose, où vous ne pouvez faillir qu' en manquant à la fidélité que vous me devez ». Encore qu' Eurigène eût souffert les importunités d' Hiparque avec une extrême patience, et qu' elle ne les eût découvertes qu' alors que son honneur lui défendait de les [page 50] celer davantage ; si est-ce qu'elle fut marrie de se voir réduite à cette extrémité de perdre Hiparque, ou de se perdre elle-même. Mais il n' était plus temps de s' en dédire : elle choisit donc de deux maux le moindre, et consent plutôt à la perte d' autrui, qu' à la sienne propre. Quelques jours après Licidas supposant un voyage, prend congé de sa femme, et de ses amis, et particulièrement d' Hiparque, aux prières duquel il n' oublia pas de se recommander comme de coutume : et étant sorti publiquement de Persépolis, y rentra de nuit inconnu, et gagna son logis sans être vu de personne. Hiparque prenant l' occasion de cette absence, ne faillit pas à voir Eurigène, et à redoubler la batterie qu' il avait déjà commencée. Comme il persévère à l' assaillir, [page 51] elle persiste à se défendre ; et plus il fait d' efforts à la vaincre, et plus il trouve de résistance. Il était déjà au désespoir, et méditait de se retirer quand elle feignit de se rendre, de peur que se retirant elle ne demeurât engagée envers son mari, et sans moyen de lui rendre aucune preuve de son avis. Se plaignant donc artificieusement de la violence de sa poursuite, sous laquelle elle feignait être contrainte de tomber, et se confessant vaincue, elle le conjura d' user discrètement de sa victoire, et de se rendre protecteur, comme elle le rendait dépositaire de sa renommée. « C' est trop cacher ses ressentiments, dit-elle, il faut avouer ce que j' ai dissimulé si long temps, qu' un amour appelle l' autre, et qu' il n' y a coeur si revêche qui ne [page 52] se laisse en fin adoucir à une longue persévérance. Mais souvenez-vous que je résigne mon honneur entre vos mains, de la protection duquel le votre dépend aussi ». Hiparque enivré de sa passion, et de la soudaine joie de ce succès, l' assure que bien que la réputation lui soit plus chère que la vie, il aimerait mieux avoir cent fois perdu l' une et l' autre, qu' avoir altéré tant soit peu l' honneur d' Eurigène : et ayant tiré promesse de son amour, en presse l' exécution. Mais il ne faut pas précipiter ce qu' on peut faire tout à loisir : elle lui fait trouver bon d'attendre jusqu' à la nuit, où l' absence du mari favoriserait le contentement qu' ils se promettaient de donner, et de recevoir l' un de l' autre. Il n' y a que ceux qui ont éprouvé la douceur de telles espérances, [page 53] après l' amertume de plusieurs dédains, qui puissent exprimer la joie d' Hiparque. Mais pauvres mortels, de quoi nous réjouissons-nous ? Il ne voyait pas le précipice où il s' allait élancer. La fin nous fera voir pourtant qu' il n' était point sans quelque soupçon, et qu' il ne se fiait point tant aux paroles d' une femme, qu' il ne se préparât à tous les accidents qui lui pouvaient arriver. Hiparque étant donc parti de chez Licidas, en résolution d' y revoir la nuit suivante la belle Eurigène, ils passèrent tous trois la journée bien diversement ; Hiparque en l' impatience d' un amant qui attend la jouissance de sa maîtresse ; Licidas en l' inquiétude d' un homme offensé, qui attend l' occasion de sa vengeance ; et l' innocente Eurigène en l' appréhension [page 54] d' un esclandre, dont elle était le sujet. L' heure de l' assignation s' approchant, Hiparque se couvre d' un habillement de soie au lieu de son froc, qu' il jette pour ne le reprendre jamais, quoi qu' au plus loin de son intention, et de sa pensée, et s' étant armé les deux côtés d' épée et de dague, s' achemine tout seul au logis de sa maîtresse, environ les dix heures du soir. Il trouve la porte ouverte, et Eurigène toute seule dans sa chambre, comme elle lui avait promis. Mais Licidas était dans une autre tout contre avec deux de ses amis, et le reste de ses domestiques. Eurigène accueillit Hiparque d' une contenance assez triste, qui n' empêcha pas qu' il ne la sommât de sa promesse. Elle fait semblant d' imiter ceux qui se moquant des périls esloignés, [page 55] les appréhendent seulement alors qu' ils sont proches. Ainsi elle lui dit, qu' encore qu' elle lui eût promis quelque chose, vaincue de son importunité, considérant depuis l' importance du fait, elle l' appréhendait d' autant plus qu' elle en approchait davantage. « Mais voudriez vous bien maintenant trahir l' espérance dont vous avez flatté mon désir, répondit Hiparque ? – Je voudrais bien que vous perdissiez l' un et l' autre, réplique Eurigène, et que vous convertissiez cette affection illégitime en une plus sainte amitié. Je vois bien que c' est, repartit Hiparque, vous voulez être forcée, comme la plus part des autres femmes, afin de jeter la faute qu' elles pensent commettre dessus la violence que l' on leur fait ; à cela ne tienne. En disant [page 56] cela, il la voulut jeter sur le lit. Elle lui dit encore pour l' arrêter : « or sus, monsieur, pensez à ce que vous voulez faire pour la dernière fois, et pendant que vous en avez le temps ». Mais voyant que tout cela ne l' arrêtait point, elle se prit à crier hautement à l' aide : « sortez, monsieur, on me force, croyant certainement que Licidas ne faudrait jamais de sortir au premier cri qu' elle jetterait. Mais ni Licidas, ni pas un de la maison ne se remue. Qui fut lors étonnée, ce fut Eurigène, qui ayant mis sa confiance au secours d' autrui, n' avait rien moins prévu que l' extrémité où elle se vit réduite. « Arrêtez-vous, méchant, disait-elle, quoi ! Osez vous bien entreprendre de me vouloir violer jusques dans mon lit, et en la présence de mon mari ? – Non, non, disait Hiparque, vous ne [page 57] vous en moquerez point. – Si ne vous en rirez vous pas aussi, dit-elle, qui lui tirant le poignard qu' il avait au côté, le lui plante dans le corps jusqu' à la poignée, et le tue sur la place. Hiparque rendant l' âme avec un grand cri, laisse Eurigène dans un horrible étonnement ; qui fut encore plus grand, lorsqu' entrant dans la chambre où elle avait laissé Licidas avec ses amis, et ses domestiques, elle les trouva tous si profondément endormis, qu' il lui fut impossible de les éveiller. Que fera-t- elle avec un corps mort dans sa chambre, et tant d' autres enchantés dans la maison ? Si ne faut-il pas en demeurer là ; car outre l' horreur qu' elle avait de souffrir la vue de cet homme mort, qu' elle ne pouvait souffrir que par contrainte alors qu' il était vivant ; s' il arrive que le jour la surprenne, [page 58] et qu' il soit trouvé là dedans, comment dira-t- on qu' il y est entré que par son moyen ? Croira-t'-on qu' un homme de cette condition soit entré tout seul dans une maison, pour y forcer une femme quasi entre les bras de son mari ? Et le moyen de le tirer de-là quand il sera jour ? Il vaut donc mieux l' en tirer de nuit. Ainsi discourant en elle-même, elle le traîne à une fenêtre, et le jette dedans la rue ; à peine avait-elle fermé la fenêtre, que le guet passant par là, trouva ce pauvre corps tout ensanglanté de sa plaie, et tout meurtri de sa chute : on s' arrête longtemps à le contempler, tous les archers le regardent, chacun tâche à le reconnaître. Le capitaine du guet connaissait Hiparque, mais qui ne le connaissait point ? Ce visage exposé si souvent, [page 59] et si publiquement en chaire à la vue de tout le monde, était connu d' un chacun : toutefois la différence de l' habit si contraire au sien, la prodigieuse nouveauté d' un accident si étrange, et si reculé de leur opinion, leur donnait de la peine à croire ce qu' ils voyaient. Ceux mêmes qui le croyaient ne l' osaient pas dire, tant la chose était éloignée de l' apparence, de la profession, et de la renommée d' Hiparque. En fin, ou j' ai perdu la connaissance, ou je pense connaître ce corps pour celui de notre prêcheur, dit le capitaine. Un chacun assura que c' était lui même : mais tous étaiient en doute et perplexité des moyens par lesquels il était venu mourir là. On heurte chez les voisins, et particulièrement à la maison de Licidas, comme à la [page 60] plus proche, et où la trace du sang montrait visiblement qu' on l' avait tué. Tous les autres sortent, et s' assemblent à la rue, on n' entend rien chez Licidas qu' un profond silence ; Eurigène d' effroi, les autres d' endormissement font l' oreille sourde. En fin après avoir longuement heurté, crié, et tempêté, le bruit et le tumulte populaire se renforçant, on rompit les portes. Le capitaine du guet entre dans la maison avec les plus apparents de la rue, et une partie de ses archers, et laisse les autres à la garde du corps, et de la porte. Comme il fut dans la chambre, il trouve Eurigène toute sanglante, ayant encore à la main l' instrument de la mort d' Hiparque. Aussitôt qu' elle le vit entrer, la confession prévint sa demande : « vous venez ici pour [page 61] un corps que vous avez trouvé mort en la rue, dit-elle, c' est moi qui l' ai tué sur ce lit, et qui l' ai fait passer après par cette fenêtre. Il a attenté sur mon honneur, j' ai attenté sur sa vie, et ai été contrainte d' exécuter mon attentat, pour ne pouvoir autrement empêcher le sien. Je l' ai conjuré quatre mois durant de se départir d' une si mauvaise poursuite : je l' ai menacé d' en avertir Licidas, j' ai été contrainte de mettre en effet mes menaces, je me suis vu réduite à l' extrémité de le perdre, ou de me perdre moi même : j' ai mieux aimé que le sort tombât sur la coulpe, que sur l' innocence. Encore ne pensais-je pas à faire ce que j' ai fait : je croyais seulement convaincre l' incrédulité d' un mari, qui ne se pouvait persuader qu' une si mauvaise pensée [page 62] tombât en l' âme d' une personne qu' il estimait la même bonté. Il était si pipé de l' apparente sainteté de cet homme, et se fiait tellement en lui, qu' il se défia des paroles de sa femme, et l' obligea à lui faire voir des preuves de son dire, qui consistassent en démonstration. Je n' y pouvais faillir qu' en lui laissant quelque doute de lui manquer de fidélité. J' ai donc permis à ce malheureux de me venir voir cette nuit ici, ayant premièrement averti mon mari de sa venue, et accordé avec lui, que si je le pouvais détourner de son dessein, on le laisserait aller sain et sauf, sans toucher même à la bonne réputation qu' il s' était acquise : et que s' il persistait en sa mauvaise intention, on punirait sa folie, d' un châtiment toutefois autre que [page 63] mortel. Licidas étant dans cette chambre que vous voyez à côté de celle-ci, pour voir si ce que je lui avais dit était véritable, ce malheureux est venu céans. Je lui ai remontré l' offense qu' il me voulait faire commettre, lui qui m' en devait détourner, si j' y eusse été portée. J' ai fait tout ce que j' ai pu pour l' en divertir ; je lui ai dit tout ce qu' il me devait dire, et fait en son endroit tout ce qu' il devait faire au mien, s' il eût été tel en effet, qu' il se montrait en apparence. Mais mes paroles ont été vaines, et mes effets inutiles ; tous mes efforts n' ont servi qu' à lui faire redoubler les siens, et tâcher de me ravir par la force ce qu' il ne pouvait obtenir par l' amour. Je n' ai pas été moins surprise de la témérité de cet apostat, qu' étonnée de [page 64] la patience de mon mari ; car je ne pensais pas que l' un eût l' audace de tant entreprendre, ni l' autre la patience de tant attendre. En fin, j' ai crié à la force, j' ai averti Licidas de la violence d' Hiparque, j' ai menacé Hiparque de la vengeance de Licidas ; Licidas ne s' est non plus ému de mes cris, qu' Hiparque de mes menaces ; pas un des miens ne s' est éveillé. Je me suis vu la plus délaissée de mes amis, alors que mon ennemi me pressait le plus, et ne pouvant faire autre chose, comme les moyens divins agissent alors que les humains manquent, les dieux m' ont donné un secours extraordinaire, voyant que les ordinaires m' avoient failli. J' ai tiré le poignard qu' il avait à sa ceinture, et lui ai ôté la vie de ces mêmes armes qu' il avait prises [page 65] pour la défendre. Je l' ai jeté par la fenêtre pour l' horreur que j' avais de me voir toute seule avec un corps mort, n' ayant pu jamais éveiller ni mon mari, ni mes domestiques, qui dorment encore. En achevant ce discours, elle entre dans la chambre où Licidas et les autres semblaient être plutôt pâmés qu' endormis. Tous ceux qui étaient entrez dans sa maison la suivent ; la merveille de voir ces pauvres dormants redouble l' admiration des spectateurs. Le capitaine du guet console Eurigène, et lui dit que son action étant véritable, comme l' apparence en était certaine, elle ne pouvait être que glorieuse, et lui ayant laissé des archers plutôt pour conserver sa maison, que pour la garder elle-même, il s' achemine au convent [page 66] d' Hiparque. Ayant fait ouvrir les portes de la part du roi, il demande à parler au supérieur ; il se présente. Le capitaine lui dit qu' il veut voir ses religieux, il les lui montre. « Je ne vois point là le dévot Hiparque, dit le capitaine : monsieur, répond le supérieur, ceux qui prêchent sont exempts des règles des autres, en considération des veilles et des travaux qu' ils supportent pour le public ; celui que vous demandez étudie dans sa chambre, ou peut-être que las d' un trop grand travail, il est maintenant en repos. – Je crois que vous dites mieux que vous ne pensez, dit le capitaine : mais je vous prie que je voie sa chambre, on l' y mène ». Après avoir longuement heurté sans que personne répondît, le capitaine enfonce la porte, [page 67] et ne trouvant dans la chambre que l' habit d' Hiparque, et un flambeau de résine allumé sur la table, qui tirait déjà à sa fin, le fit emporter tel qu' il était, et s' en retourne chez Licidas ; à peine y fut-il arrivé que le flambeau s'éteignit, et à peine fut-il éteint, que Licidas et les autres revinrent à eux bien étonnés de se voir environnés de tant et de telles gens. Par ce moyen le charme d' Hiparque fut presque aussitôt vérifié que le meurtre. Sa magie fut une preuve de l' innocence d' Eurigène, dont la chasteté ne parut pas moins véritable, que la sainteté d' Hiparque était feinte. Quand Licidas sut qu' Hiparque était mort, et que c' était sa femme qui l' avait tué, et qu' il en sut la cause et la sorte, son étonnement étonna derechef les autres ; [page 68] il courut embrasser sa chère Eurigène, et Eurigène son Licidas ; tous deux se prirent à larmoyer d' amour et de joie. Les coeurs des assistants s' attendrirent aux larmes qu' ils leurs virent épandre. Le capitaine du guet ayant fait emporter Hiparque, commanda qu' on l' ensevelît sans bruit, et donnant le bon soir à la compagnie, laissa Licidas et Eurigène dans leur maison achever en quelque repos le reste d' une si pénible nuit. La justice ne s' en enquit point davantage pour ne diffamer l' honneur de sa renommée, et pour la révérence que portent les Perses aux ministres des choses sacrées, commanda d' en enterrer la mémoire avec le corps. Voilà, madame, poursuit Arsilée, le vrai récit de l' histoire d' Eurigène, que [page 69] j' ai voulu faire à votre majesté tout du long, tant pour obéir au commandement qu' elle m' en a fait, que pour faire voir le péril qui peut être en la conversation de deux personnes si conformes qu' Aristandre et Cleonice, puis qu' il fut si grand en celle des deux autres si différentes, comme étaient Hiparque et Eurigène.

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