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Le savoir enrouillé des pédants


"Sachez [...] que la grande épreuve de toutes vos comédies, c'est le jugement de la cour; que c'est son goût qu'il faut étudier pour trouver l'art de réussir; qu'il n'y a point de lieu où les décisions soient si justes; et sans mettre en ligne de compte tous les gens savants qui y sont, que du simple bon sens naturel et du commerce de tout le beau monde, on s'y fait une manière d'esprit, qui, sans comparaison, juge plus finement des choses, que tout le savoir enrouillé des pédants."
La Critique de L'Ecole des femmes, sc. VI

L'opposition entre l'homme du monde, en particulier de la cour, et le pédant se trouve également

  • dans l'Almahide (1660-1663) des Scudéry (1)
  • dans la Défense de Sertorius (1663) de Donneau de Visé (2)
  • dans la correspondance de Mme de Sévigné (lettre de 1686) (3).

La délicatesse qui caractérise le jugement des hommes de cour était déjà soulignée

  • par De Bourdonné dans Le Courtisan désabusé (1658) (4)
  • par Costar, dans la Liste des gens de lettres présentée au cardinal Mazarin (5)
  • par Brosse, dans l'épître précédant Les Songes des hommes éveillés (1646) (6).

L'opposition sera à nouveau mise en évidence dans la première édition (1665) des Maximes de La Rochefoucauld (7)


(1)

Comme la valeur brutale est à craindre, le savoir pédantesque est à fuir [...]. Un gentilhomme doit être entièrement nettoyé de la poussière de l'école et avoir une certaine connaissance civilisée et un certain savoir rectifié, qui sente plus l'ambre des cassolettes que l'huile de la lampe, plus la cour que le collège, et qui doit plus à l'usage du beau monde qu'à celui des ridicules savants qui ne le connaissent pas.
(Almahide, II, 1, t. V, p. 1331-1332)

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(2)

Au reste vous êtes le plus joli galant du monde et la duchesse à qui vous écrivez est bien obligée, lorsque vous l’accusez de faiblesse, et c’est lui faire un compliment tout à fait doux, que de lui dire que vous la voulez détromper : c’est cajoler en galant de votre âge, et parler en pédant plutôt qu’en homme du monde.
(Donneau de Visé, Défense de Sertorius, p. 22)

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(3)

Je trouve que l'auteur fait voir clairement qu'il n'est ni du monde, ni de la cour, et que son goût est d'une pédanterie qu' on ne peut pas même espérer de corriger.
(Mme de Sévigné, Correspondance, t. 3 : 1680-1696, p. 254, Lettre de 1686)

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(4)

La cour est comme l’assemblage et l’abrégé de tout ce qu’il y a de plus éclatant et de plus illustre dans le monde. Les esprits les moins brillants y conçoivent un certain feu qui consume la rudesse de la naissance. Son air adoucit ce qu’on a contracté de sauvage et de rude en respirant l’air des provinces. La nature y change de nature : on y devient subtil, adroit, poli, spirituel, comme si la présence du souverain infuait ces qualités à ceux qui ont l’honneur de l’approcher.
Les courtisans sont presque différents du reste des hommes, et paraissent comme autant de princes parmi les bourgeois et même parmi les gentilshommes qui n’ont jamais vu que la campagne.
(Le Courtisan désabusé, Paris, A. Vitré, 1658, chap. XXVI : « De la cour », p. 168-169)

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(5)

[à propos de Benserade] Ses vers ne sont pas bien tournés, mais ils sont si plein d'esprit, et ont un air si galant, qu'ils l'emportent au-dessus de tous les autres au jugement de la cour.
(Costar, Liste des gens de lettres présentée au cardinal Mazarin)

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(6)

La déférence que je rends, et les respects que je dois à la condition, au mérite et au jugement des personnes qui ont estimé ce poème, font que je vous l'offre avec un peu de hardiesse : puisque les esprits de Cour, qui sans contredit sont les meilleurs et les plus délicats de Paris, ont parlé à son avantage.
(Brosse, Songes des hommes éveillés,1646, p. 87, à Mesdemoiselles de Vincelote)

(7)

Je demeure d'accord qu'on n'y trouvera pas tout l'ordre ni tout l'art que l'on y pourrait souhaiter, et qu'un savant qui aurait un plus grand loisir y aurait pu mettre plus d'arrangement; mais un homme qui n'écrit que pour soi, et pour délasser son esprit, qui écrit les choses à mesure qu'elles lui viennent dans la pensée, n'affecte pas tant de suivre les règles que celui qui écrit de profession, qui s'en fait une affaire, et qui songe à s'en faire honneur. Ce désordre néanmoins a ses grâces, et des grâces que l'art ne peut imiter. Je ne sais pas si vous êtes de mon goût, mais quand les savants m'en devraient vouloir du mal, je ne puis m'empêcher de dire que je préférerai toute ma vie la manière d'écrire négligée d'un courtisan qui a de l'esprit à la régularité gênée d'un docteur qui n'a jamais rien vu que ses livres. Plus ce qu'il dit et ce qu'il écrit paraît aisé, et dans un certain air d'un homme qui se néglige, plus cette négligence, qui cache l'art sous une expression simple et naturelle, lui donne d'agrément.
(n. p.)




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