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Le diamant que vous m'avez forcée à prendre


"- Les dépenses que je vous vois faire pour moi, m'inquiètent par deux raisons; l'une, qu'elles m'engagent plus que je ne voudrais; et l'autre, que je suis sûre, sans vous déplaire, que vous ne les faites point, que vous ne vous incommodiez; et je ne veux point cela.- Ah, Madame, ce sont des bagatelles, et ce n'est pas par là... - Je sais ce que je dis; et entre autres le diamant que vous m'avez forcée à prendre, est d'un prix..."
Le Bourgeois gentilhomme, III, 15

Les scrupules de Dorimène font écho à une conversation de la Seconde partie (1658) de la Clélie des Scudéry :

C'était à peu près au temps qu'on célèbre la Fête de la Pluie d'or, pour honorer la mémoire de Danaé et qu'alors, ainsi que je vous l'ai déjà dit, la coutume veut que tous les amants donnent à leurs maîtresses quelque chose où il y ait de l'or [...].
Je trouve cette coutume si mal établie que j'ai quelque envie de faire la malade le jour de cette fête ; car, encore que l'or qu'on reçoit ce jour-là ne soit pas aussi dangereusement expliqué qu'il l'est en un autre temps, je vous avoue que je n'aime point à recevoir des présents si magnifiques. Pour toutes ces petites choses qui ne peuvent jamais enrichir ceux qui les reçoivent, ni appauvrir ceux qui les donnent, je souffre qu'on les prenne de ses amis, principalement quand on peut en rendre autant ; mais je suis ennemie déclarée de ces femmes qui aiment les magnifiques présents. - Vous êtes donc (dit là-dessus un homme de qualité nommé Pallas) de l'opinion de ceux qui croient que depuis que Jupiter inventa la pluie d'or, il est demeuré à ce métal une certaine force magique qui adoucit la beauté de toutes les belles qui en reçoivent, et qu'il n'y a rien de si bon ni de si utile à un amant maltraité que de faire prendre une grande quantité d'or à sa maîtresse ? - Comme il n'y a point de remèdes universels, reprit Césonie, je ne crois pas que celui-là, tout bon que vous le croyez, opère infailliblement, si ce n'est dans le coeur de certaines femmes intéressées qui comptent le mérite pour rien et l'or pour toutes choses. - Quant à moi, repris-je, j'avoue que je ne comprends pas comment il se trouve des femmes qui ont la lâcheté de vendre leur affection et que je comprends encore moins comment il se trouve des hommes qui la veulent acheter; car, si j'étais galant, je trouverais quelque chose de si honteux à cette espèce de commerce que je n'en serais jamais capable. Dès que je découvrirais dans le coeur d'une femme un sentiment intéressé, je la mépriserais, je la fuirais et je la haïrais; et selon moi une femme intéressée est tellement haïssable que je ne la trouve bonne à rien ; car je n'en voudrais ni pour maîtresse, ni pour femme, ni pour amie, ni pour parente, ni même pour voisine, tant j'ai horreur de cette espèce de lâcheté.
(p. 1212-1215)

Dans Le Grand Cyrus des mêmes Scudéry, un passage de l'"Histoire d'Elise" rejette le principe de la vénalité amoureuse :

Sachez donc que je suis fortement persuadée que les biens de nos amis peuvent être les nôtres, en certaines occasions ; mais je la suis encore bien davantage, qu'à moins que de se vouloir rendre infâme, on ne doit jamais rien prendre, ni rien accepter d'un amant. – J'ai pourtant toujours ouï dire, reprit cette amie intéressée, que la libéralité et l'amour doivent être inséparables. – Et j'ai toujours entendu assurer, répliqua Elise, qu'une femme qui reçoit des présents, se donne, ou pour mieux dire se vend. Ainsi quand un amant devrait être libéral, il faudrait que ce fût sans donner à sa maîtresse ; il faudrait, dis-je, que ce fût en fêtes, en habillements, en équipage magnifique et non pas en choses qui allassent à l'utilité de la personne qu'il aimerait. Car enfin je ne sache rien de si bas, de si lâche, de si opposé à la modestie, ni qui donne des sentiments de mépris plus grands que de voir une femme prendre quelque chose d'un homme qui est amoureux d'elle ; et pour moi, j'aimerais mieux, sans comparaison, recevoir une assistance de la nature de celle que vous m'offrez de la main d'un ennemi mortel que de celle d'un amant, et la lui demander même à genoux, que de l'accepter d'un homme amoureux de moi. Croyez donc, s'il vous plaît, que quelque malheureuse que je sois, j'ai toujours le coeur plus haut que ma fortune n'est basse ; et que quand je verrais la mort à mon choix, ou toutes les magnifiques pierreries que je vois, je la préférerais sans doute à ces perles et à ces diamants, aimant beaucoup mieux mourir avec gloire que de vivre avec honte.
(Partie VII, Livre I p. 4592-4594)




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