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La nature d'elle-même


"Mais enfin, venons au fait. Que faire donc, quand on est malade? - Rien, mon frère. - Rien? - Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies."
Le Malade imaginaire, III, 3

L'idée selon laquelle la nature retrouve son équilibre toute seule, sans la nécessité d'une intervention humaine, connaît une grande fortune aux XVIe et XVIIe siècles.

Elle est avancée par Montaigne

  • dans l'essai "De la ressemblance des enfants aux pères" (II, 37) (1)
  • dans l'essai "De l'expérience" (III, 13) (2)
  • dans l'essai "Divers événements de même conseil" (I, 24) (3)

On la retrouve à la même époque chez Guillaume Bouchet, dans la dixième des Serées (1584), intitulée "Des médecins et de la médecine" (4)

Les philosophes du XVIIe siècle la reprennent à leur compte :

  • La Mothe le Vayer dans le "petit traité" "Des remèdes" (Petits Traités en forme de lettres, 1647) (5)
  • René Descartes, dans l'"Entretien avec Burman" (20 avril 1648) (voir également "votre nourriture") (6)
  • Bernier, dans l'Abrégé de la philosophie de Gassendi (1678) (7)

La formule "la nature d'elle-même" renvoie par ailleurs à un vers du De natura rerum de Lucrèce (8)

L'idée se retrouve également dans Les Médecins à la censure (1677) de Germain de Bezançon (9) et dans une lettre galante de l'abbé Cotin (Oeuvres galantes, 1663) (10), dans le dialogue VII ("Un capitaine, un médecin") des Dialogues satiriques et moraux (1668) de Louis Petit (11)


(1)

Laissons un peu faire: l'ordre qui pourvoit aux puces et aux taupes, pourvoit aussi aux hommes, qui ont la patience pareille, à se laisser gouverner, que les puces et les taupes. Nous avons beau crier bihore, c'est bien pour nous enrouer, mais non pour l'avancer. C'est un ordre superbe et impiteux. Notre crainte, notre désespoir le dégoute et retarde de notre aide, au lieu de l'y convier: il doit au mal son cours, comme à la santé. De se laisser corrompre en faveur de l'un, au préjudice des droits de l'autre, il ne le fera pas: il tomberait en désordre. Suivons de par Dieu! suivons! Il mène ceux qui le suivent, ceux qui ne le suivent pas, il les entraîne, et leur rage et leur médecine ensemble.
(éd. C. Journel, Paris, 1659, p. 790.)

(2)

L'expérience m'a encore appris ceci, que nous nous perdons d'impatience: les maux ont leur vie et leurs bornes, leurs maladies et leur santé. La constitution des maladies, est formée au patron de la constitution des animaux. Elles ont leur fortune limitée dès leur naissance, et leurs jours. Qui essaie de les abréger impérieusement par force, au travers de leur course, il les allonge et multiplie: et les harcèle au lieu de les apaiser. Je suis de l'avis de Crantor, qu'il ne faut ni obstinément s'opposer aux maux, et à l'étourdi, ni leur succomber de mollesse: mais qu'il leur faut céder naturellement, selon leur condition et la notre. On doit donner passage aux maladies: et je trouve qu'elles arrêtent moins chez moi, qui les laisse faire. Et en ai perdu de celles qu'on estime plus opiniâtres et tenaces, de leur propre décadence: sans aide et sans art, et contre ses règles. Laissons faire un peu à nature: elle entend mieux ses affaires que nous.
(éd. C. Journel, Paris, 1659, p. 554)

(3)

Je laisse faire nature, et présuppose qu'elle se soit pourvue de dents et de griffes, pour se défendre des assauts qui lui viennent, et pour maintenir cette contexture, dequoi elle fuit la dissolution. Je crains, au lieu de l'aller secourir, ainsi comme elle est aux prises bien étroites et bien jointes avec la maladie, qu'on secoure son adversaire au lieu d'elle, et qu'on la recharge de nouveaux affaires.
(éd. C. Journel, Paris, 1659, p. 177.)

(4)

Les remèdes qu'on lui aura baillés, étant tous contraires à la guérison, auront causé la mort à ce pauvre patient[...] il eût mieux valu le laisser à la nature, qui guérit plus de maladies que ne font toutes les médecines ; la nature étant assez sotte pour se défendre et à maintenir cette contexture, de quoi elle fuit la résolution ; Nature le plus souvent envoyant les malades au jour de la Toussaint, et les médecins les envoient au lendemain.
(éd. C. E. Roybet, Paris, Lemerre, 1873, p. 177)

(5)

Ne vous étonnez pas de votre guérison par une voie si inespérée : la nature est une grande ouvrière qu'Aristote nomme souvent par honneur "démoniaque" et, à l'égard de vos médecins, souvenez-vous qu'Esculape n'est pas moins dieu des augures et des divinations que de la médecine.
(VI, 1, p. 428)

(6)

In talis casibus natura ipsa sui restitutionem consequi studet, quod ipsa, sui optime conscia, melius quam externus medicus novit.
(Oeuvres, éd. Adam et Tannery, t. V., p. 179) (1)

(7)

Observons plutôt qu'y ayant deux choses qui travaillent à la cure d'une maladie, à savoir la nature du malade et le remède que donne le médecin, la nature est le principal agent qui chasse la maladie et rétablit la santé, le remède ne devant être cherché ou employé que comme un aide de la nature qui fasse qu'elle agit avec plus de facilité ; car en vain le remède aura été donné si la nature ne travaille au dedans ; c'est elle qui chasse les choses étrangères, qui remet celles qui ont été ôtées, qui rejoint celles qui ont été séparées, redresse celles qui ont été tournées, etc. et ceci est si vrai que très souvent elle exécute d'elle-même et elle seule toutes choses, et que pour achever l'ouvrage elle n'a souvent point tant besoin du remède, ni de l'aide du médecin que de repos et de temps. D'où vient qu'il est quelquefois fort dangereux de troubler le travail de la nature, et de la détourner par des médicaments purgatifs et autres semblables remèdes, qui, comme dit Hippocrate, l'irritent et la fâchent.
(éd. de Lyon, Anisson et Posuel, 1678, t. VII, p. 747) (2)

(8)

Quae bene cognita si teneas, natura videtur
libera continuo, dominis privata superbis,
ipsa sua per se sponte omnia dis agere expers.
(II, v. 1090-1092)

Quand vous serez bien persuadé de ces choses, aussitôt la nature comme remise en liberté, vous paraîtra exempte de la tyrannie de ses maîtres orgueilleux, et pourra faire toutes choses par elle-même sans avoir besoin du secours des Dieux [...]
(Traduction de M. Marolles, Paris, G. de Luynes, 1659)

(9)

[Sosandre dit] Attachons-nous à la chose même. Vous rejetez indifféremment tous les remèdes, comment prétendez vous donc agir? Que faut-il qu'un homme fasse quand il se voit malade? Rien du monde, répondit Cléante, que se tenir en repos, et laisser intérieurement agir la nature, elle est tombée dans le désordre, elle saura bien elle-même se rétablir: plusieurs, dit Quintilien, ont recouvré la santé, en négligeant également la maladie et les remèdes. Vos plus grands médecins même ont été contraints de reconnaître le pouvoir absolu de la nature sur les maladies. C'est elle, disent-ils, qui fournit les forces au malade pour vaincre son mal, qui fait la cuite des humeurs, qui sépare les utiles d'avec les nuisibles, et qui se prépare des voies inconnues pour les chasser de nos corps; Hyppocrate enfin l'appelle en plusieurs endroits, le véritable médecin de nos maladies. [...]
Notre art [l'art de la médecine] se sert pour cela des remèdes éprouvés depuis plusieurs siècles, qui peuvent aider la nature à faire son effet. Nous n'y entendons rien, dites-vous, et nos soins indiscrets la détournent de ses desseins. Il faut toujours la laisser agir seule, puisque c'est elle qui est tombée dans le désordre, elle peut bien s'en retirer elle-même.
(Les Médecins à la censure, Paris, Louis Gontier, 1677, p. 147-151.)

(10)

Je m'oppose, Arsitée, à l'ordonnance de ce cruel médecin qui veut vous ôter la vie en vous ôtant le sang.[...] Laissez faire la nature, qui est plus sage que ses interprètes; et puisqu'elle a commencé à vous soulager, elle achèvera votre guérison par le même chemin qu'elle a pris; mais si elle est interrompue, elle se fâchera contre vous et moi aussi.
(p. 273)

(11)

Il n'y a rien de plus vrai que les plus habiles de notre art ne savent guérir que les maladies qui ne sont point mortelles et que la nature guérirait sans notre secours.
(p. 75)


(1) source : H. Busson, La Religion des classiques, Paris, PUF, 1948, p. 248

(2) source : R. Jasinski, "Molière et la médecine", Mélanges de philologie, d'histoire et de littérature offerts à Joseph Vianey, Paris, Presses Françaises, 1934, p. 252




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