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La Dévotion aisée


Pierre LE MOYNE, La Dévotion aisée, Paris, chez Antoine de Sommaville, 1652


LA DEVOTION AISEE.

Par le Père Pierre Le Moyne, de la Compagnie de Jésus.

À Paris, chez Antoine de Sommaville.
1652.

À Madame la duchesse de Montmorency.

MADAME,

La dévotion, que tant de gens ont décriée, avait besoin de quelqu’un qui la défendît, et sa [page suivante] défense, que j’ai entreprise en cet ouvrage, ne pouvait avoir plus d’autorité que sous votre nom et de vos exemples. Je sais bien que ce n’est pas l’ordinaire de béatifier les vertus vivantes, et que les modèles achevés et les patrons accomplis ne se trouvent pas en ce monde. Les astres mêmes, qui en sont les plus hautes et les plus belles parties, ont des inégalités et des taches, souffrent des révolutions et des chutes.

Mais, MADAME, vous n’êtes plus de ce monde que par la bonne odeur que vous y avez laissée et par les merveilles que vous y faites. Votre vertu est dans une distance d’où elle peut se faire voir sans faire d’ombre, d’où elle [page suivante] peut éclairer la terre sans être obscurcie par les vapeurs de la terre, et il semble que Dieu ne la laisse dans cette distance qu’afin qu’elle soit longtemps sur la montre, que notre siècle en soit longtemps illuminé et que sa mémoire demeure plus fraîche et plus éclatante aux autres siècles.

Je ne pouvais donc mieux commencer que par vous, MADAME, la défense de la dévotion ; votre seul nom est une déclaration pour elle, toutes vos actions sont des faits qui la justifient et qui la louent ; vous lui êtes vous-même une apologie et un éloge, mais une apologie instructives et pleine de grandes maximes ; [page suivante] mais un éloge qui explique et qui décide, qui sollicite et qui persuade ; et tout ce qu’enseignent avec un si grand nombre de paroles tant de directeurs vivants et de directeurs imprimés se peut comprendre en un mot quand on vous allègue.

Permettez-moi de continuer, MADAME ; quoi que je dise de vous, votre modestie n’a point de droit sur ce que je dis ; ce n’est pas pour vous que j’en parle, c’est pour le public, à qui on ne doit pas cacher les modèles que Dieu lui donne. Y-t-il quelque vertu régulière et de mesure, y a-t-il quelque vertu héroïque et relevée au-dessus des règles et des mesures, dont vous n’ayez donné des [page suivante] exemples dans la cour et dans le désert, dans la bonne fortune et dans la mauvaise, à toutes les conditions et à tous les âges ?

Vous avez donné à la cour le plus beau patron qu’elle ait jamais vu, d’une prospérité sobre et modeste, d’une grandeur sans débordement et sans enflure, d’une abondance sujette aux lois et resserrée dans des bornes. Vous lui avez montré par vos exemples que la Fortune, je dis la riche, la haute, l’heureuse Fortune, n’est pas indocile ni incapable de discipline ; que le luxe peut apprendre la retenue et la modération, que les délices peuvent être frugales et tempérantes. Vous lui avez fait voir une pureté [page suivante] inviolable à la contagion de son mauvais air, une vertu à l’épreuve de ses coutumes et de ses exemples, une candeur sans fard et sans artifice, qui effaçait le fard et défaisait les artifices, une simplicité plus subtile et mieux instruite, plus accorte et mieux éclairée que sa finesse.

Il y a bien davantage, MADAME, et vous avez fait une merveille bien plus surprenante. Vous avez introduit la dévotion à la cour, où elle n’avait jamais été qu’en passant et en cachette. Mais vous l’y avez introduite hautement et en plein jour ; vous l’avez menée dans les assemblées et dans les conversations, aux heures de cérémonie et aux [page suivante] heures de réjouissance ; et soit qu’elle reçût de vous quelque teinture de dignité, soit que vous reçussiez d’elle quelque lueur extraordinaire, les libertins, qui en faisaient leur jouet partout ailleurs, baissaient les yeux et la respectaient en votre présence.

Aussi, MADAME, cette dévotion n’était pas cette joueuse qui n’est occupée qu’à représenter et à feindre, qui met tout son soin à se faire des masques et à se préparer du plâtre. C’était une solide et sérieuse dévotion, qui donnait une marque de christianisme à toutes vos actions, qui faisait luire toute votre personne du feu de votre cœur et de l’onction de votre âme, qui ne souffrait rien [page suivante] que de juste et de concerté entre votre foi et votre vie.

Ce n’est donc pas une merveille ordinaire et de tous les jours, d’avoir renouvelé en ce siècle une rareté du temps des miracles, de lui avoir fait voir de la verdure et des fleurs dans une région de feu, de lui avoir appris que la cour n’est pas toujours coupable de l’impiété des courtisans, et qu’il n’y a pas seulement des démons dans la sphère des foudres et des comètes, qu’il y a encore des anges qui ne se noircissent point à ces comètes ni ne se brûlent à ces foudres.

Je n’ose rien dire, MADAME, des dévotions cachées et des merveilles invisibles de votre [page suivante] retraite, et il n’est point nécessaire d’en rien dire. Les gémissements de la tourterelle doivent être laissés à la solitude et au silence à qui elle les confie, et il faut faire conscience de lever le voile du sanctuaire et de se mêler de ce qui se passe dans l’Arche entre Dieu et les Chérubins.

Ne parlant que pour la public, je ne veux parler que de vos exemples publics, et c’était déjà beaucoup, MADAME, que vous lui eussiez appris à modérer la prospérité qui est emportée, à ranger la grandeur qui embarrasse, à remettre l’honneur et la pureté dans les délices, je dis même dans les délices de la cour, qui ont si mauvais bruit et qui sont si [page suivante] contagieuses. Mais, MADAME, ce beaucoup n’était pas de l’étendue d’une vertu si universelle et si générale, , de si grand usage et de si grande montre que la vôtre ; et pour lui donner de quoi déployer toute sa force et achever sa couronne, il fallait la mettre en lieu où elle nous fît voir une adversité tranquille et ordonnée, une douleur résignée et courageuse, un grand deuil accompagné d’un grand sens, et ce qu’avant vous, MADAME, on n’avait peut-être jamais vu, un amour sage et violent, un amour sans bornes et sans désordre, un amour poussé à l’extrémité du malheur et retenu dans les termes de la modestie. [page suivante]

Vous avez fait tout cela, MADAME, mais vous l’avez fait si hautement et avec tant de succès que notre siècle, qui l’a vu, a peine à le croire ; et l’Histoire, qui le racontera aux autres siècles, sera traitée de fabuleuse. Ceux-là mêmes qui ne doutent point de la fidèle Artémise et de la constante Porcie, douteront de la fidèle et de la constante Félice. Ils ne croiront pas qu’il se soit trouvé une vertu assez héroïque pour aimer et pour souffrir avec tant de sagesse et tant de force, pour entretenir si longtemps une si juste et si difficile harmonie de raison et de douleur, un si violent et si merveilleux concert d’affliction et de bienséance.

Mais, MADAME, ce qui ne [page suivante] se croira pas sur le témoignage de la Tradition et sur le récit de l’Histoire se croira sans peine à la vue de ce mausolée, qui sera l’éternelle tradition de votre deuil et de vos larmes, qui sera l’immortelle histoire de votre constance et de votre fidélité. Cette invention est de l’Amour, qui est inventif et libéral, même dans ses malheurs et dans ses pertes ; qui est ingénieux et splendide, même dans ses plaintes et dans ses peines. Il a mis vos larmes en marbre et votre deuil en figure, et par là il a voulu donner une éternité temporelle à votre deuil et à vos larmes, il a voulu que votre mémoire aimât et souffrît encore après vous, qu’elle pleurât [page suivante] perpétuellement et par les yeux de tous les siècles.

N’en doutez point, MADAME, ce deuil somptueux et ces magnifiques larmes seront accompagnés des regrets et des pleurs, de l’admiration et du culte de tous les siècles. La postérité en fera un de ses plus religieux spectacles ; et à l’avenir, ce ne sera plus de l’Histoire ni des fables, ce ne sera plus de l’ombre d’Artémise ni du fantôme de Porcie, ce sera de cette structure d’honneur et de piété, ce sera de l’image et de la mémoire de Félice que les héroïne apprendront à aimer sagement et avec force, à souffrir courageusement et avec constance. [page suivante]

Il y a donc en votre vie, MADAME, des modèle de toute manière et des patrons de toute forme. Il y a des exemples de vertu mesurée et de vertu sans mesure ; et je ne pouvais mieux justifier la dévotion que par la montre de ces exemples. Outre que par là je fais valoir le mérite de sa cause et m’assure de la voix des juges, je me dégage envers vous, MADAME, et m’acquitte d’une vieille dette.

Il y a quelques années que je mis en passant un grain d’encens et deux ou trois fleurs sur le Tombeau de feu Monsieur le duc de Montmorency. C’était un devoir que je rendais à une mémoire qui sera le deuil éternel et [page suivante] l’éternel honneur de la France. Néanmoins, MADAME, vous fîtes valoir ce grain d’encens plus qu’une montagne d’or, vous reçûtes ces deux ou trois fleurs comme vous eussiez reçu une couronne, et par là, ce que j’avais fait pour m’acquitter d’un devoir public m’engagea dans une dette particulière.

Vos aïeux héros, Madames, et vos aïeules héroïnes, les anciens Romains et les anciennes Romaines recevaient ainsi les présents des Muses, qu’ils préféraient aux largesses de la Fortune. Ils savaient, ces grands polis et disciplinés, que la Fortune donne bien la base à la Grandeur, mais qu’elle a besoin que les Muses lui [page suivante] donnent la figure et la beauté, qu’elles la parfument et la couronnent, qu’elles la garantissent du mauvais temps et des années. Ils croyaient que la pourpre et les diadèmes n’avaient qu’autant de lustre que leur en donnaient ces bonnes déesses ; ils n’estimaient que ce qui avait passé par leurs mains et en avait reçu la teinture ; ils eussent donné des veines d’argent et des sources d’or pour les moindres gouttes de cette teinture, et on en a vu pleurer au milieu de leurs triomphes, parce qu’ils ne la pouvaient avoir si fine ni de si belle couleur qu’ils la souhaitaient. En cela, certes, ils étaient bien différents de certains grands, qui préféreraient un [page suivante] ragoût et quatre asperges à tous les parfums et à toutes les couronnes des Muses ; qui feraient plus d’honneur à un écuyer de cuisine qu’à tous les successeurs de Virgile et de Tite-Live, qu’à Virgile même et à Tite-Live s’ils revenaient encore au monde. Ce ne sont aussi que des grands barbares et matériels, de la taille et de la forme des grands tartares et des grands mosques [sic.] ; et ôté la langue et l’habit, je ne sais s’il leur reste rien qui les distingue des sauvages. Et comme durant leur vie leur grandeur est une grandeur de colosse, qui est sans intelligence et sans esprit, qui n’a que la pesanteur et la masse, il n’en reste aussi, après la [page suivante] mort, que de la boue qu’on foule et de la poussière que le vent dissipe.

Vos civilités, MADAME, bien éloignées de la barbarie de ces gens-là, m’ont fait votre débiteur, et j’ai cru que je ne devais pas attendre plus longtemps à reconnaître ma dette, ni en remettre le paiement à une autre occasion. Les Muses, qui ne sont guère amies de la fortune, pourraient bien quelquefois n’être pas solvables ; mais étant parentes des Grâces, comme elles sont, elles ne sauraient jamais être ingrates. J’avoue que les miennes ne sont pas fort riches ; elles n’en sont pas moins reconnaissantes, et je ne craindrai point, MADAME, [page suivante] de les cautionner sur cet article. Quand les fleurs et l’encens pourraient leur manquer, les prières ne me manqueront jamais, et vous ne douterez point, MADAME, que dans ce fonds toujours préparé et toujours entier, il n’y ait de quoi payer pour elles et de quoi satisfaire à l’obligation que j’ai d’être parfaitement,

MADAME,

votre très humble et très obéissant serviteur.

Pierre Le Moine. De la Compagnie de Jésus.

La préface manquait à ce livre, et comme l’auteur se préparait à y travailler, il a trouvé plus à propos de l’avis de ses amis [sic.] de se décharger de ce travail et de faire servir cette lettre, qui fait tout ce que pourrait faire une préface. Elle explique le sujet et les principales parties de tout l’ouvrage. Elle parle de l’occasion où le dessein en fut formé, et dit d’autres choses qui se peuvent utilement dire en public.

LETTRE
du sujet et du dessein de livre,
ajoutée au lieu de préface.

A MADAME DE TOISY.

Madame,

Je vous renvoie notre conversation de dernièrement, mais je vous la renvoie mieux ordonnée et plus durable, en meilleure forme et avec plus de masse, et peut-être encore avec plus d’esprit répandu par cette masse. [page suivante] Je me suis servi de ce moyen de la rappeler deux mois après, de lui donner de la consistance et de l’étendue, et cela m’a fait souhaiter, Madame, qu’au lieu du secret de fixer le mercure, que la chimie cherche il y a si longtemps, quelque autre secte plus inventive et plus heureuse que la chimie nous eût trouvé le secret de fixer la voix, de donner un corps aux paroles, de leur arracher ces ailes invisibles qu’un sage aveugle leur a vues. La belle chose, Madame, mais la commode et la divertissante chose que ce serait, d’avoir des discours et des harangues sans impression et sans écriture, d’avoir des prédications sans [page suivante] tumulte et sans embarras, d’avoir des conversations sans cérémonie et sans contrainte, mais instructives et agréables, mais tempérées de ce doux et de cet utile dont le juste mélange ne se peut trouver que par les sages polis et par les vertueux de belle humeur et de bel esprit.

Vous reverrez en celle-ci notre dispute de la dévotion, et je ne doute point que la revoyant vous ne cédiez à l’écriture ce que vous avez contesté à la vive voix. Votre contestation pourtant me parut un peu étrange, et une autre fois, Madame, si l’envie vous revient encore de parler pour les difficultés de la dévotion, je suis d’avis que [page suivante] vous prêtiez vos paroles à quelqu’une de ces vertueuses aigres, de ces dévotes piquantes qui sont toutes de fiel et d’épines. Vous êtes vertueuse d’un trop bel air et d’une manière trop agréable ; vous pratiquez une dévotion trop civile et trop complaisante ; à tout propos vous seriez alléguée contre vous-même, votre vie réfuterait vos raisons, votre conduite en serait plutôt crue que vos paroles.

Mais, Madame, il ne fallait que nous entendre pour nous accorder. Vous preniez la dévotion dans cet étage supérieur où l’on ne monte que par une longue croix et par une mort [page suivante] continuelle ; où il ne monte que des contemplatifs et des extatiques ; et je la prenais dans ce bas étage où tout le monde est appelé, où toutes les conditions doivent avoir une juste place, où les grands mêmes et les riches doivent entrer avec l’attirail de leur fortune et l’embarras de leurs richesses. Je soutenais, Madame, que cette dévotion qui doit être dans l’usage commun ne pouvait être malaisée, et c’est encore ce que je soutiens en ce livre, qui n’est qu’une copie de notre conversation, mais une copie un peu plus grande et plus correcte que l’original.

Je ne suis faiseur d’horoscope ni diseur de bonne [page suivante] aventure, mais je me connais assez en la destinée des livres pour deviner que la fortune de celui-ci ne sera pas tout à fait mauvaise. Il a quelques marques assez heureuses, son nom même a été trouvé de bon présage, et je n’en saurais mal augurer, puisque vous avez contribué à sa naissance. Néanmoins, Madame, il ne saurait être plus heureux ni faire une meilleure fortune, quand il lui sera permis de se produire, que de profiter au public ; et il fera le profit que je prétends, s’il guérit les vaines craintes des appréhensifs, s’il leur fait voir que la dévotion n’est pas la fâcheuse et l’insupportable qu’ils se figurent, s’il persuade aux [page suivante] égarés de quitter les voies embarrassées et périlleuses et de suivre la vertu par les routes faciles et assurées qu’elle leur montre. C’est particulièrement à ces égarés et à ces appréhensifs que ce livre est adressé. Ce n’est pas qu’il ne puisse encore servir à la conduite de ceux qui sont dans le bon chemin, et vous-même, Madame, qui allez si droit et si vite par ce chemin, vous pourrez y trouver quelques adresses qui vous aideront à marcher plus sûrement et plus à l’aise.

Le premier livre vous apprendra à fonder vos bonnes œuvres sur vos devoirs, à être vertueuse avec proportion et par [page suivante] règle, à être dévote de méthode et de mesure, à ne faire point de corvée, à ne prendre point de charge qui passe vos forces. Je pense vous l’avoir déjà dit, Madame, la carrière est longue, il se faut ménager pour la fournir et penser plutôt à gagner le but qu’à se lasser. La couronne doit être complète, et une couronne ne se fait pas d’un coup de marteau, il y faut plus de persévérance que d’effort, et moins de contention que d’adresse.

Vous trouverez dans le second livre ce que vous avez désiré de moi sur le bon usage des divertissements et des parures. La manière dont vous en usez est si dégagée et si retenue, est si [page suivante] bienséante et si modérée, qu’il y a même de l’instruction et du bon exemple en vos divertissements, qu’il y a des leçons et des modèles de modestie en vos parures, et je ne sais s’il en paraît davantage dans le cours et dans le bal, dans les concerts et dans les assemblées des étoiles. Mais, Madame, ce qui suffit à l’honnête femme ne suffit pas à la chrétienne, ce qui est assez pour la sage n’est pas assez pour la dévote. Il y a quelques traits en cela que les plus honnêtes Grecques et les plus sages Romaines n’ont point connus, qu’Aristote et Sénèque n’ont point enseignés, et vous trouverez ces traits assez [page suivante] nettement exprimés en ce second livre.

Le troisième vous enseignera de quelle méthode et avec quel art il faut faire une vertu chrétienne de la nécessité naturelle que nous avons de souffrir en cette vie. Quelques excellentes qualités que vous ayez, vous n’en avez point qui vous en dispense. La jeunesse n’en dispense point : il y a des brouillas et des nuages, il y a de mauvais jours et de mauvaises nuits pour le printemps aussi bien que pour l’automne. L’innocence et la pureté n’en dispensent point : les plus innocentes fleurs sont exposées à la bise, et les perles, qui sont si [page suivante] pures, naissent dans l’amertume. L’esprit, la conduite, la vie réglée n’en dispensent point : les astres, qui vont si réglément et avec tant de concert, qui sont si justes et si infaillibles, qui ne sont que lumière et qu’intelligence, sont sujets aux défaillances et aux éclipses, aux mauvaises interprétations et aux fausses conjectures. Les grâces enfin et les richesses n’en dispensent point : comment le feraient-elles, si les roses mêmes, qui sont les couronnes des grâces, ont des épines ? si l’or et si l’argent, qui sont les dieux des riches, passent par le fer et par le feu, se font sur le marteau et sur l’enclume ?

Vous trouverez en ce [page suivante] troisième livre, Madame, de quoi adoucir cette si dure et si générale nécessité ; vous y apprendrez à mettre à profit ces indispositions si fréquentes qui sont à votre jeunesse ce que les nuages sont à une belle matinée. Il n’est pas si étrange néanmoins que vous ne l’ayez pas si forte : les plus beaux jours l’ont courte, les plus belles fleurs l’ont tendre, les plus beaux fruits l’ont délicate. Mais il est bien rare que vous l’ayez si disciplinée et si sage, que vous l’ayez si modeste et si réglée ; et une maturité avancée est quelque chose de bien plus merveilleux à votre printemps que ne serait une sérénité perpétuelle. Puisque le bien ne se donne [page suivante] jamais tout pur en ce monde, ne vous plaignez point de votre partage : s’il y a quelque chose qui vous pique, il y en a beaucoup davantage qui vous parent, et je ne crois pas que vous voulussiez avoir changé vos piqûres avec la mauvaise odeur de quelques-unes que je pourrais vous nommer. Encore vaut-il mieux être des roses que des pavots, quoique la vie des pavots soit moins épineuse et plus tranquille que celle des roses. N’est-il pas juste que vous payiez au moins de quelque légère souffrance les avantages que Dieu vous a faits ? Les pierreries ont-elles pour rien le prix et l’éclat ? [page suivante] La beauté et la réputation ne coûtent-elles rien aux statues ? Pourquoi auriez-vous dès cette vie l’impassibilité des étoiles, qui ne vous est promise que pour l’autre vie ? Contentez-vous d’en avoir ici l’innocence et la pureté ; contentez-vous qu’il y en a beaucoup, non seulement de plus saines et de plus fortes que vous, mais de plus riches, mais de plus grandes et de plus élevées, à qui vous faites envie. Les plus rares figures ne sont pas toujours les plus éclatantes, ne sont pas toujours sur les plus hautes bases ni dans les plus précieuses niches. La fortune n’embellit pas tout ce [page suivante] qu’elle pare, elle n’agrandit pas tout ce qu’elle élève, elle ne met pas de l’esprit en toutes les têtes qu’elle dore. Et comme je vous disais dernièrement, il y a une souveraineté de vertu aussi bien que de hasard, et les couronnes de la façon des grâces valent bien celles que fait la fortune. N’en demandez donc pas davantage, ce serait en vouloir trop, et ce serait en dire trop à une malade que de vous en dire davantage. Il faut ménager vos bons intervalles, il ne faut pas être plus fâcheux que la fièvre qui vous les donne. Le reste se pourra dire de vive voix, il se pourra même dire par [page suivante] écrit, si mon loisir me permet de dégager ma parole et de faire le discours que je vous ai promis de l’utilité des maladies, etc.

Table des chapitres.

Fautes à corriger en l’impression.

Extrait du privilège du Roi.

Par grâce et privilège du Roi en date du 13 juin 1651, il est permis au Père PIERRE LE MOINE, de la Compagnie de JESUS, de faire imprimer, vendre et débiter, par tels libraires qu’il lui plaira, un livre par lui composé, intitulé La Dévotion aisée, et défenses sont faites à tous autres libraires de l’imprimer ni d’en vendre et débiter d’autres que ceux qui auront été imprimés par les libraires qu’il aura choisis ; et ce par l’espace de vingt années, à commencer du jour de [page suivante] l’impression achevée, à peine de trois mille livres d’amende, comme il est plus amplement déclaré dans le contenu du privilège.

Ledit Pierre Le Moine consent qu’Antoine de Sommaville, marchand libraire à Paris, jouisse dudit privilège durant l’espace de six ans, suivant l’accord fait entre eux.

Achevé d’imprimer pour la première fois, le premier jour de mars 1652.

Les exemplaires ont été fournis.

Permission du R.P. Provincial.

Je, CLAUDE DE LINGENDES, provincial de la Compagnie de Jésus en la province de France, suivant le privilège qui nous a été accordé par les rois très chrétiens HENRI III, le 10 mai 1583, HENRI IV, le 20 décembre 1603, et LOUIS XIII, le 14 février 1612, par lequel il est défendu à tous libraires d’imprtimer aucun livre de ceux qui sont composés par quelqu’un de notre compagnie sans permission des supérieurs d’icelle ; permets à ANTOINE DE SOMMAVILLE, marchand libraire à Paris, de faire imprimer un livre intitulé La Dévotion aisée, composé par le P. PIERRE LE MOINE, de notre Compagnie, revu par trois Pères de la même Compagnie. Fait à Molin le 3e de novembre 1651.

Livre premier.
Chapitre premier.

Qu’il importe de justifier la dévotion des faux portraits qu’on en fait et des difficultés imaginaires qu’on lui attribue.

Il ne se faut point tant étonner si la vertu n’est pas aimée comme elle mérite. Elle ne s’est encore [page 2] montrée à personne et on n’a point de portrait qui lui ressemble. Les philosophes qui l’ont voulu peindre ne l’ont fait que d’imagination ou après de faux modèles ; et comme si leur dessein n’eût été que de la rendre terrible, ils lui ont bien donné de la fierté et de la force, mais ils n’ont point ajouté de grâce à cette fierté, ils n’ont point mêlé de douceur à cette force.

Ils ont dit que c’était une maîtresse impérieuse et hautaine ; que ses commandements étaient tyranniques et sans indulgence ; qu’elle ne se contentait pas de la sueur de ceux qui la servent ; qu’elle exigeait jusqu’aux dernières gouttes de leur sang ; [page 3] qu’elle les accablait par des charges redoublées et par des corvées sans relâche et sans mesure. Ils l’ont logée sur le faîte d’un rocher environné d’épines et bordé de précipices ; ils lui ont associé la douleur et le travail ; ils lui ont donné un habit sauvage, un équipage de terreur, une mine qui épouvante.

Il n’y a donc rien d’étrange que cette maîtresse si farouche ait trouvé si peu de suivants ; qu’il y ait eu si peu de presse à grimper sur son rocher et à s’exposer à ses épines ; qu’elle n’ait eu à son service que ceux qui n’ont pu s’approcher de la fortune.
La dévotion, qui est la propre vertu des chrétiens, n’a pas eu [page 4] de plus favorables peintres que la vertu des philosophes ; et cela est étrange, de voir les faux portraits qu’on en a faits, d’ouïr les mauvais bruits qui en courent. On ne l’a composée que d’aigreur et d’amertume ; on ne lui a donné que des épines et des aiguillons : mais on n’a pas laissé une seule goutte de bonne humeur à cette amertume ; on n’a pas souffert une seule fleur à ces aiguillons et à ces épines. On en a fait une fâcheuse qui n’aime que la solitude et ne se plaît qu’aux mauvais jours ; qui est ennemie des grâces et des plaisirs honnêtes qui les suivent ; qui n’est pas plus tôt reçue en une maison qu’elle en chasse [page 5] la société, le divertissement et la joie ; qu’elle met en pièce les meubles de prix ; qu’elle casse les miroirs et jette dans le feu les atours des femmes.

Que dirai-je davantage ? On en a fait un fantôme décharné, qui ne sort jamais de l’église, qui fait le carême toute l’année, qui met le vendredi saint à tous les jours. Et on s’étonne que ce fantôme si terrible ait si peu d’amants ; que toutes les maisons soient fermées à cette fâcheuse ; que la dévotion travestie et défigurée de la sorte ne soit suivie de personne.

Ce n’est pas que la dévotion soit délicate, ni qu’elle veuille être fardée. Toutes sortes [page 6] d’agréments ne sont pas à son usage, et la poésie même, qui a fait des entreprises si hardies, qui a porté des monstres au ciel et logé des dieux dans les enfers, qui a donné des têtes de cerf à des hommes et des queues de poisson à des femmes, n’a jamais eu la hardiesse de mener la vertu chez la volupté ; n’a jamais osé lui donner la livrée et les enseignes du luxe.

Mais véritablement aussi, c’est un abus de faire un épouvantail d’une si excellente chose. Les sévérités excessives ne sont pas moins scandaleuses que les indulgences mal ménagées, et il y a des tentations de frayeur comme il y a des tentations de [page 7] plaisir. Tous les démons ne sont pas semblables, quoiqu’ils soient tous malfaisants ; ils ne sont pas tous du même ordre, ils n’ont pas tous le même emploi ni les mêmes artifices. Il y en a de bouffons et de pleureurs ; il y en a de coquets et de sévères. Mais qu’on ne s’y trompe pas : les pleureurs et les sévères, pour être les moins décriés, ne sont pas les moins dangereux ; et ceux qui effraient les âmes timides par la montre d’une dévotion affreuse, ceux qui les retirent du bon chemin par des illusions terribles et par des images qui leur font peur de ce qu’elles devraient aimer, sont aussi mauvais démons que ceux qui les appellent [page 8] à des simulacres peints et parfumés, qui leur tendent des pièges d’or et de soie, qui sèment de roses le chemin qui conduit au précipice.

Il ne suffit donc pas d’ôter les parfums à ces simulacres et d’en effacer la peinture ; il ne suffit pas d’arracher le masque à la volupté, de la dépouiller de ses ajustements, de lui ôter ses bouquets et ses guirlandes. Plusieurs ne sont à elle que parce qu’ils appréhendent la peine qu’il y a à déménager ; parce qu’ils ne connaissent point de maîtresse moins fâcheuse ni d’établissement plus commode. Et ceux-là, qui sont les plus raisonnables et qui sont le plus grand [page 9] nombre, se donneraient dès aujourd’hui à la dévotion si on la leur avait un peu adoucie, si on avait rompu le charme qui la leur fait paraître si étrange et si terrible, si on avait abattu l’épouvantail que les démons imposteurs ont mis en garde devant sa porte.

C’est ce que je prétends faire en cet ouvrage, où je ramasserai sous trois chefs tout ce qui se peut dire pour justifier la dévotion et pour en adoucir l’usage. Je commencerai par les difficultés générales, qui sont de la plus grande montre et qui donnent davantage dans la vue. De celles-là je passerai aux particulières, et, entrant de là dans le fond de la dévotion considérée [page 10] de plus près, je montrerai que toutes les charges qu’elle impose sont légères et faciles à porter, qu’elle n’est pas incompatible et contrariante comme on la fait, et qu’il n’y a point de complexion ni de qualité qu’elle ne souffre.

Livre premier.
Chapitre II.

Que la dévotion n’est inaccessible à personne ; qu’elle a ses hauts et ses bas degrés, et que cette inégalité est de la beauté de l’Église.

Ce que l’auteur des Proverbes dit du paresseux se peut dire des appréhensifs pour qui j’écris. [page 11] Ils se figurent des lions qui déchirent et qui dévorent où il n’y a pas seulement de mouches qui piquent. Ils disent que la dévotion est sur une montagne trop élevée, que le chemin de cette montagne est trop raide pour les faibles et trop étroit pour les riches et pour les grands, qu’il n’y a que les forts et les nus évangéliques qui y puissent arriver.

Ils ajoutent qu’elle est de mauvaise humeur et mélancolique, qu’elle est ennemie des plaisirs honnêtes et des divertissements qui sont permis ; qu’elle s’attache trop scrupuleusement à cette simplicité mesurée et rigoureuse qui ne passe point le nécessaire, et [page 12] généralement qu’elle veut que toutes choses se fassent avec trop d’application d’esprit, qu’elle demande une perfection trop recherchée et trop exacte en toutes choses. Voilà ce que la dévotion a d’effrayant et de terrible ; mais ce n’est qu’aux yeux des imaginatifs qu’il [sic.] est effrayant, et il n’est terrible qu’à ceux qui prennent les nues pour des dragons et les ombres pour des montagnes.
Premièrement, il est certain, pour ne rien dissimuler, qu’il y a une dévotion éminente et élevée au-dessus de toutes choses, et on ne va à cette dévotion qu’avec des ailes de Séraphin ou avec des grâces aussi fortes [page 13] que sont les ailes des Séraphins. Mais comme la cime d’une montagne n’est pas toute la montagne, comme la sphère de l’air a deux régions inférieures à la plus haute et les édifices les plus élevés ont leurs bas étages, la dévotion de même a sa pente comme elle a sa cime, elle a sa haute et sa basse région, elle a son faîte et ses fondements, et outre l’étage du faîte, elle a un étage sur les fondements, où il n’y a qu’un pas à faire à la porte.

Il y a bien davantage : ces divers degrés et ces étages différents sont assignés à chacun par des vocations et par des grâces qui leur sont proportionnées ; et comme les vocations et les [page 14] grâces ne sont pas égales en tous les états, les obligations aussi, qui suivent les grâces, et les devoirs qu’imposent les vocations ne peuvent pas être les même en toute sorte de personnes.

Il y a des âmes choisies que Dieu regarde de plus près et plus efficacement que les autres, qu’il échauffe et qu’il purifie d’une façon plus particulière, et qu’il élève par là au plus haut étage de la dévotion. Mais ces âmes choisies sont rares et en petit nombre : il se fait beaucoup d’exhalaisons [sic.], mais il s’en fait peu qui montent jusqu’au ciel et qui deviennent des étoiles ; il naît tous les jours des troupes d’oiseaux, mais ces oiseaux qui [page 15] naissent par troupes ne sont pas des aigles ; et dans la grâce aussi bien que dans la nature, la perfection n’est pas commune et les choses précieuses ne se voient jamais en foule.

Dans un rang plus bas, et au-dessous de ces âmes si fortes et si élevées, il y en a d’autres qui ont moins de force et qui ne sont pas appelées à une si haute élévation. Et les âmes de ce bas rang auront aussi leur place dans le ciel, quoiqu’elles ne l’auront pas si haut ni dans une si grande lumière que les autres. Le Fils de Dieu, qui est le distributeur de ces places, nous en a lui-même assurés. Il a dit qu’il y avait plusieurs étages et divers [page 16] appartements en la maison de son Père ; que le Royaume du Ciel avait ses grands et ses petits ; qu’il avait ses hautes et ses basses fortunes, quoique les plus hautes fortunes de ce monde, comparées au plus basses de celui-là, ne soient que des bagatelles de plâtre doré. Saint Paul a ajouté que toutes les étoiles ne sont pas d’égale grandeur, quoiqu’elles soient toutes lumineuses, et il y avait des myrtes et des genêts dans le Paradis terrestre aussi bien que des palmes et des cèdres.
Ce n’est pas que Dieu agisse avec l’épargne et les réserves des ouvriers malins et avares de leur art. Ce n’est pas aussi qu’il [page 17] entre de la nécessité dans ses ouvrages et qu’il y ait au-dessus de lui quelque nature intendante qui lui donne les mesures, les moules et le compte des choses qu’il doit faire. C’est qu’il agit avec art et sur les desseins d’une sagesse libre, mais qui est exacte et correcte, qui est la première cause et la première idée de la beauté, laquelle se fait de la proportion et de l’ordre. Or, il est certain que toute proportion suppose de l’inégalité et qu’il ne peut y avoir d’ordre où il n’y a point de différences.

Nous voyons aussi que toutes les beautés du monde se font de ces différences bien rangées et de ces inégalités mises en [page 18] leurs places et disposées avec symétrie. Et puisque le maison de Dieu est un palais achevé en toutes ses pièces, puisque la beauté de l’épouse à qui ce palais est préparé est sans tache et accomplie, on ne peut pas douter que toutes les pièces de ce palais ne soient magnifiques et précieuses ; mais on ne doit pas croire aussi qu’elles soient toutes des colonnes et des frises. De même, tous les membres de l’épouse doivent être beaux, mais tous ces beaux membres ne doivent pas être des mains et des têtes ; et quoique toutes les parties de ce monde supérieur et bienheureux qui nous est promis soient [page 19] lumineuses, la lumière pourtant n’est pas égale en toutes ces [sic.] parties ; il a ses grandes et ses petites étoiles comme celle-ci, il a ses sphères diverses et ses régions différentes selon la diversité des mérites et la différence des vertus qui doivent y être reçues.
C’est donc une erreur de se persuader que la dévotion soit trop élevée, et il est faux qu’elle ne soit accessible qu’aux nus et aux forts évangéliques. Elle a ses degrés et ses étages, ses inégalités et ses différences, comme la béatitude a les siennes ; et l’ordre établi de Dieu veut qu’il y ait des dévots et des vertueux de plus d’une sorte, [page 20] comme il y aura des saints et des valeureux de plus d’un rang.

Non seulement l’Église sera belle dans le ciel, non seulement l’épouse sera parée le jour de ses noces, elle est déjà belle sur la terre, elle est parée dès maintenant, et sa robe de fiançailles a ses ornements et ses richesses aussi bien que sa robe de noce. Mais cette beauté n’est pas de parties égales et uniformes, ces parures ne sont pas toutes d’une même façon ni d’une même couleur, et il y a de grosses et de petites perles, il y a des pierreries de tout prix sur la robe de brocatelle que le Prophète lui a vue.
Le même Prophète n’a-t-il [page 21] pas dit que le parfum qui fut versé sur Aaron ne s’arrêta pas à sa tête, mais qu’il descendit jusqu’à sa barbe, qu’il se répandit sur tout son habillement, qu’il en coula même jusqu’aux plus basses franges de sa robe. Et ne doit-on pas apprendre de là que la dévotion n’est pas seulement pour les hautes et pour les fortes parties, qu’il y en a pour les basses et pour les faibles, qu’il y en a pour ceux qui sont dans l’Église ce que les bords et les franges sont dans la robe.
Et véritablement, pour reprendre encore une fois ce mot du Prophète, si l’onction qui fait les saints était demeurée [page 22] sur la tête du premier saint, je ne sais qui en pourrait avoir une goutte. Il n’y a point de géant qui puisse porter la main à cette tête ; les Chérubins mêmes, qui ont de si bonnes ailes, ne sauraient voler si haut ; elle est au-dessus des collines éternelles, au-dessus des montagnes saintes, comme parle l’Écriture. Mais cette divine onction ne s’est pas arrêtée là ; elle est descendue de la tête du Pontife jusqu’à sa robe, jusqu’à la frange même de sa robe, et il n’y a personne qui ne puisse au moins toucher cette frange miraculeuse qui est pleine de son esprit et de sa vertu, qui guérit et qui sanctifie ceux qui la touchent. [page 23]
La dévotion n’est donc pas inaccessible comme on le veut faire accroire. Elle a de hautes régions pour les âmes qui ont des ailes, elle en a de basses pour celles-là même qui ont peine de marcher. Et par conséquent elle n’est pas seulement pour ces dépouillés et pour ces libres qui sont dégagés du monde ; elle est encore pour ces embarrassés qui traînent une famille et une fortune, qui ont des prétentions et des affaires, qui sont chargés de tous les devoirs et de toutes les nécessités de la vie commune.

Il y a pour ces gens-là aussi bien que pour les religieux un salut à faire et une éternité [page 24] bienheureuse à gagner. Les engagements du monde ne les dégagent pas des obligations du christianisme, et les saints de toute condition qui sont dans le Ciel nous apprennent qu’il n’y a point de condition qui ne puisse être sanctifiée ; que les hautes fortunes et les hautes vertus ne sont pas toujours ennemies, et dans les palais mêmes il se trouve des chemins, qu’il se trouve même des degrés parmi les trônes pour monter au Ciel. Cependant il ne s’est jamais vu et jamais il ne se verra de saint indévot ; toutes les vertus que la dévotion n’a pas bénies sont profanes et infidèles, ne sont à bien dire que des [page 25] vices parés et travestis, et celles qui se présenteront à la noce sans cette huile sainte seront renvoyées avec les folles Vierges. Il n’y a donc point de chrétien à qui la dévotion ne soit nécessaire, puisque la dévotion est le chrême intérieur qui fait le chrétien ; et les grands, les riches et les heureux de ce monde ne peuvent pas être indévots [sic.] par état, puisqu’il n’y a point d’état dans l’Église qui n’appartienne à la robe de Jésus-Christ que l’onction a pénétrée.

Livre premier.
Chapitre III.

Que la vraie dévotion doit être proportionnée à l’état et aux devoirs de chacun ; qu’elle a des aides de la nature et de la grâce qui la soulagent et qui diminuent la pesanteur de ses charges.

Quand je dis que le séculier est obligé à la dévotion aussi bien que le religieux, je ne dis pas que le séculier et le religieux soient obligés à une même dévotion.

Ce serait confondre des obligations qui se doivent [page 27] distinguer ; ce serait ôter à l’Église la symétrie et les proportions de ses membres ; ce serait lui ôter la diversité et les ornements de sa robe. Il n’y a rien de tumultuaire [sic.] ni de confus dans un si beau corps. Les religieux ont leurs fonctions qui leur sont propres ; les séculiers ont aussi les leurs, qui doivent être diverses, selon les diverses conditions de la vie civile.

Cet ordre est universel et s’observe exactement dans la nature, où les corps, satisfaits de leurs actions ne prétendent point à celles des esprits, et les esprits, aussi contents des leurs, n’usurpent point celles des corps. Il s’observe encore dans le ciel, [page 28] où les archanges intendants des peuples ne quittent point leur ministère pour prendre celui des intelligences commises au gouvernement des astres ; et les séraphins contemplateurs rangés autour du trône de Dieu ne se mêlent point de l’emploi des anges messagers et gardiens des hommes.

De cet ordre si généralement établi et si ponctuellement observé, il se peut tirer deux conséquences, qui sont de grand usage dans la morale chrétienne et qui serviront à guérir les appréhensifs et à les apprivoiser avec la dévotion.

La première conséquence est que chacun doit prendre la [page 29] forme de sa vertu et la mesure de sa dévotion sur les devoirs et sur les obligations de son état, et que tout ce qui n’est pas de cette forme, quelque belle apparence qu’il y ait d’ailleurs, tout ce qui n’est pas dans cette mesure, de quelque étendue qu’il soit au-delà, est une non-valeur qui coûte, est une surérogation laborieuse et superflue qui n’est point acceptée de Dieu et ne sert de rien à faire une personne dévote.

À ce compte-là, il se fait quelquefois des corvées bien inutiles dans les hôpitaux et à l’église. Il y a bien des austérités que l’on prend pour des actions héroïques et qui ne sont que des [page 30] pièces hors d’œuvre et disproportionnées, qui ne servent qu’à troubler l’ordre et à gâter la symétrie. Il y a bien des dévots et des dévotes qui croient faire des miracles et ne font que des prestiges ; qui se lassent tout le jour à battre l’air, comme dit saint Paul, et à tirer par-dessus le but ; qui courent de toutes leurs forces et s’éloignent de la couronne, parce qu’ils courent hors de la carrière.
Si le juge donne à saint Augustin le temps qu’il devrait donner à ses parties ; si au lieu de leur faire courte justice, il s’amuse à faire de longue méditations ; si par une charité coupable et désordonnée, il fait des [page 31] pauvres en allant visiter d’autres pauvres ; ne peut-on pas dire qu’il fait fort mal de fort bonnes œuvres ; qu’il corrompt le bien en le mettant hors de sa place ; et que ses vertus irrégulières lui seront reprochées au jugement de Dieu et seront condamnées avec ses vices ?

Par la même raison, si une femme, prolongeant ses prières et multipliant ses dévotions, augmente le chagrin et redouble les impatiences de son mari ; si elle le met en mauvaise humeur par des jeûnes affectés et hors de saison ; si elle corrompt les complaisances qu’elle lui doit par des austérités rebutantes et dédaigneuses ; si elle fuit la [page 32] coquetterie jusqu’à la fierté et à l’orgueil ; si elle préfère des charités de surérogation, qui se font avec montre, à des charités de justice, qui se feraient en secret ; si elle porte à un hôpital éloigné les soins et les assistances qu’elle doit à un hôpital domestique ; ne doit-elle pas craindre que ses prières prolongées et ses jeûnes multipliés soient comptés pour rien, ou soient comptés entre ses mauvaises œuvres ; que ses austérités orgueilleuses attirent sur elle la punition des coquettes ; que ses domestiques abandonnés lui reprochent devant Dieu ses aumônes profanes et ses charités infidèles ?

La seconde conséquence, qui [page 33] est attachée à la première et descend du même principe, nous apprend que la dévotion n’est pas cette fâcheuse et cette insupportable qu’on se figure ; qu’elle n’exige rien de pénible et n’impose rien de pesant ; et que toutes ses charges étant proportionnées, comme elles sont, à l’état et à la condition de chacun, étant tirées des devoirs communs et des obligations naturelles, il ne se peut qu’elles ne se trouvent aisées et légères, pour peu qu’on s’applique à les bien prendre et à les porter de méthode et avec adresse. L’aisance de cette dévotion proportionnée à chaque état et mesurée sur ses devoirs, [page 34] est en partie de la nature et en partie de la grâce, qui prête la main à la nature.

Premièrement de la part de la nature, qui est ennemie de la violence, il y a toujours ou des instincts ou des inclinations qui donnent à chaque chose une pente aisée et facile vers les actions qu’elle fait dans son rang et par les devoirs de son espèce. La nature s’accommode en cela au dessein de Dieu, qui a distingué les actions aussi bien que les rangs des choses, et a donné à chaque créature la partie qu’elle peut tenir aisément dans le grand concert du monde, afin que les accords en fussent plus justes et l’harmonie plus commete [sic]. [page 35]

À ces premières facilités, par lesquelles chacun est disposé naturellement aux fonctions de son sexe, la grâce en ajoute de secondes, qui sont plus particulières et plus efficaces, qui s’ajustent plus commodément et avec plus d’aisance à nos actions, qui les lient plus doucement à nos devoirs, et les portent plus droit et avec moins de résistance aux services que Dieu nous demande.

Sur quoi il est à remarquer que la Loi étant ordonnée aussi bien que la Nature, et ses devoirs étant bornés à certaines obligations et à certaines charges, comme le sont de la [page 36] Nature, elle n’exige pas indifféremment tout sorte de bonnes œuvres de toute personne ; et par conséquent Dieu ne donne pas à toute personne des aides universelles et des facilités indifférentes à toute sorte de bonnes œuvres.

Il ne donne pas l’esprit de retraite et les vertus solitaires à ceux qu’il appelle à l’action et à la société ; il ne donne pas un esprit ferme et laborieux, des vertus actives et de compagnie, à ceux qu’il destine au repos de la solitude et au calme de la contemplation. Il a d’autres aides pour faire un bon juge que pour faire un saint soldat ; il a des moyens qui facilitent le [page 37] célibat et il en a qui facilitent le mariage ; les religieux mêmes reçoivent de lui des assistances proportionnées aux devoirs de leurs règles, et telle dévotion qui serait aisée à la grâce du désert et à la vertu pénitente serait impossible à la grâce de la société et à la vertu qui prêche.

De tout cela il faut conclure, à la décharge de la vraie dévotion, qui doit être proportionnée aux conditions et aux états, et mesurées sur leurs devoirs, qu’étant portée de la nature et soutenue de la grâce, allant par une pente aisée et avec bonne escorte, ayant l’instinct et l’assistance, et, comme [page 38] l’Écriture, étant arrosée d’en haut et d’en bas, elle ne peut pas avoir les difficultés que se figurent les appréhensifs, qui pensent l’avoir vue où elle n’est pas et qui assurément ont pris pour elle quelque fantôme qui leur a fait peur. [page 39]

Livre premier.
Chapitre IV.

Que les dévotions particulières de surérogation ne font point de loi ; qu’elles ne sont pas toujours méritoires ; qu’elles peuvent quelquefois être mauvaises.

Je n’ignore pas, et on ne manquera pas aussi de m’objecter, qu’en toute condition il se trouve des âmes plus fortes et plus élevées que les communes, qui ne s’arrêtent pas aux devoirs de leur état, ni ne se resserrent dans les bornes que la Loi leur a marquées. Elles ne se contentent [page 40] pas de cette justice ponctuelle et formaliste, qui compte, qui pense, qui suppute, qui regretterait un grain ajouté au poids et à la mesure. Elles ont une justice libérale et abondante ; elles veulent de la surérogation et du comble en leurs bonnes œuvres ; et si elles n‘avaient payé avec usure et donné au double, elles ne croiraient pas s’être acquittées.

Je réponds à cela que cette justice abondante suppose une abondance de grâces qui ne tombe pas tous les jours, ni ne se répand sur toute sorte de têtes, quand elle tombe. Et il ne s’agit pas ici des profusions, qui ne sont que pour les favoris ; il [page 41] n’est pas question d’une rareté qui ne fait point de loi et ne laisse point de conséquence ; il s’agit des grâces qui se font en commun ; il est question de l’ordinaire qui est le fondement des devoirs et qui porte titre d’obligation pour tous les particuliers à qui il s’étend.

J’ajoute que les surérogations doivent venir de plénitude ; qu’on ne doit aller aux conseils qu’après avoir satisfait aux commandements ; qu’on ne peut prétendre en libéralité avant qu’on ait payé ses dettes. Dieu n’accepte point les offrandes qui lui sont faites de larcin ; il déteste les holocaustes où il entre de la rapine ; et dans Isaïe il [page 42] reproche aux juifs désobéissants leurs oraisons souillées et leurs jeûnes opiniâtres ; il accuse de profanation et d’homicide leurs cérémonies et leurs sacrifices.

Il se voit par là que ceux-là se lassent fort inutilement et s’épuisent bien à crédit, qui courent toute la journée et de toutes leurs forces, et courent hors des lignes qu’on leur a marquées ; qui se tuent pour aller plus loin que leur devoir, en s’écartant de leur devoir ; que ceux-là font plutôt un sacrilège qu’un sacrifice, qui dépouillent une vertu pour donner sa dépouille à une autre ; que ceux-là détruisent plus qu’ils n’édifient, qui laissent périr des [page 43] obligations naturelles et des devoirs légitimes pour ériger en leur place des nouveautés superstitieuses et des observations de fantaisie.

Il n’importe que leurs œuvres soient extraordinaires ; qu’elles semblent avoir de l’éclat et de l’élévation ; qu’elles demandent de la résolution et de la force. Les monstres sont extraordinaires et ne laissent pas d’être les péchés et les débauches de la nature. Les comètes ne sont que des marques de corruption et des présages de mortalité ; elles ont pourtant de l’élévation et de l’éclat aussi bien que les étoiles. Il y a une résolution de désordre, il y a une [page 44] force d’égarement, et c’est de cette résolution et de cette force que les faux dévots agissent dans leurs surérogations mal réglées.

Ils se croient fortifiés de la grâce et conduits par un bon ange, et c’est un ange imposteur qui les porte dans la mauvaise route qu’ils ont prise, qui leur ôte le sentiment et la vue des difficultés, qui les excite à courir hors de la carrière et loin du but ; et pourvu qu’il les écarte du but et qu’il leur fasse perdre la couronne, il ne lui importe qu’il les mène parmi des épines ou parmi des fleurs.

Le plaisir n’est pas à toutes les portes d’enfer ; tous les chemins [page 45] qui y conduisent ne sont pas fleuris et parfumés ; on y va par des rochers et par des précipices aussi bien que par des vallons et par des plaines ; et c’est un erreur de se persuader qu’on n’y arrive qu’avec le libertinage et sous la conduite de la volupté ; on y arrive encore avec les dévotions opiniâtres et présomptueuses, avec les vertus qui ont pris de fausses adresses et qui marchent hors de route. [46]

Livre premier. Chapitre V.

Que la dévotion veut être prise avec mesure ; que l’extraordinaire n’est pas toujours la meilleure ; qu’on ne peut aller à la haute que par la basse.

C’est donc une maxime importante et générale que la dévotion, pour être juste et de mérite, doit être accommodée aux conditions et aux états et proportionnées à leurs devoirs et à leurs charges. Et de cette maxime on doit apprendre à se désabuser de deux tromperies également dangereuses, qui sont [page 47] cause qu’il y a tant de lâches repentants et déserteurs qui se lassent de la dévotion et se retirent de sa suite, et qu’il y a tant de paresseux appréhensifs et timides qui n’osent s’engager avec elle, de peur qu’une semblable lassitude les oblige à une semblable retraite.

La première tromperie est de ceux qui se consument en faux frais et en corvées inutiles ; qui ne font pas ce qu’ils doivent et perdent le mérite de ce qu’ils font au-delà de ce qu’ils doivent ; qui non contents de cette tempérance de justice et de cette sobriété de sagesse que les saintes Écritures nous recommandent, en prennent plus [page 48] que leurs forces n’en peuvent porter et succombent enfin sous la pesanteur du fardeau dont ils se chargent.

Il faut dire à ces dévots emportés, qui ne vont que d’impétuosité et qui se précipitent où il suffit de marcher, qu’ils se contentent d’aller par la route qui leur est ouverte dans leur état ; qu’ils se gardent de vouloir aller trop vite ni trop loin par cette route ; qu’ils ne se laissent point emporter du désir de se faire remarquer et de paraître à la tête de tous les autres ; qu’ils ne prennent point de charges qui ne soient proportionnées à leurs devoirs et mesurées à leurs forces. [page 49]

Outre que par là se soumettant à la Providence et à l’ordre qu’elle a établi, ils se trouveront dans la voie et comme sur le cours des grâces, qui ne se répandent que de mesure et qui ne viennent à nous que par de certaines lignes et dans une voie ordonnée, ils ne se lasseront pas si tôt, allant le pas et avec peu de charge ; et songeant plus à marcher droit qu’à faire beaucoup de chemin, ils seront toujours vigoureux et toujours frais, et leur courage les accompagnera avec leurs forces jusqu’à la fin de la journée.
La seconde tromperie en cette matière est de ceux qui, [50] voyant de loin une dévotion plus grande et de plus grande montre que la commune, et désespérant d’y atteindre, soit à cause qu’ils appréhendent la longueur et la difficulté du chemin, soit à cause qu’ils ne savent pas jusqu’où leurs forces les peuvent porter, soit à cause qu’ils ne veulent pas prendre la patience d’y aller par degrés et de méthode, renoncent généralement à toute sorte de dévotion, et à la commune, qui leur paraît basse, et à l’extraordinaire, qui leur semble trop élevée.

Il faut représenter à ces dégoûtés volontaires, à ces paresseux impatients qui cherchent des prétextes à leur paresse, [page 51] premièrement que le jugement qui se fait des choses par la montre, par la hauteur ou par la distance, est un jugement mal assuré et sujet à de grands mécomptes. La montre ne tient pas toujours ce qu’elle promet, la hauteur affaiblit la vue et l’éblouit, la distance lui en fait accroire et la trompe.
Cette extraordinaire dévotion, qu’ils ne voient que de loin et qui leur paraît la plus haute et la plus parfaite, est peut-être la moins proportionnée à leurs forces, la moins accommodée à leur naturel, la moins compatible avec les devoirs de leur état. Peut-être aussi que Dieu ne les y appelle pas [page 52] et que la grâce qui leur est donnée ne porte pas jusque là. Tous les Disciples ne furent pas menés par Jésus-Christ sur le Thabor, ils ne l’accompagnèrent pas tous jusqu’au Calvaire.

D’ailleurs, quand ils seraient appelés à cette haute dévotion et quand elle serait dans l’étendue et dans la portée de la grâce qui leur est donnée, encore en devraient-ils prendre les mesures et y procéder de méthode. En toutes les autres choses, on ne s’avance que pied à pied ; on ne monte que par degrés ; on ne va au terme que par le chemin. Les arts ont leurs apprentissages et les sciences ont [page 53] principes et leurs rudiments.

La nature même, qui est d’ailleurs si certaine et si infaillible, a ses dispositions et ses progrès. Elle ne commence pas l’année par l’automne ni le jour par le midi ; elle donne les fleurs avant les fruits ; elle fait les enfants avant les hommes. Il n’est pas jusqu’au vice qui n’ait ses accroissements et ses âges ; la malice consommée n’est pas la malice d’un jour ; on s’égare avant qu’on se perde ; le premier mauvais pas que l’on fait n’aboutit pas au précipice. Et on voudrait que la vertu naquît toute faite et toute grande ; que dès le moment qu’elle est conçue elle eût [page 54] toute sa taille et toute sa force. On voudrait que la vie spirituelle n’eût point d’enfance ni de rudiments ; on lui voudrait une maturité parfaite et savante dès le premier jour ; et pour aller à la dévotion on voudrait commencer par le faîte de la montagne et par le pinacle du temple.

Il faut donc aller pied à pied et par degrés à cette haute dévotion ; et dans la vertu même, qui a ses règles aussi bien que les arts, et qui est aussi ordonnée et aussi méthodique que la nature, il faut commencer régulièrement, il faut se perfectionner avec ordre et de méthode. Outre que les choses qui [page 55] se font par règle se font aisément, et que l’ordre apporte de la facilité aux entreprises les plus difficiles ; on se fortifiera en marchant ; les difficultés du commencement s’adouciront dans le progrès ; et dès la seconde journée on trouvera une plaine et des fleurs où l’on ne se figurait que des rochers et des épines. [page 56]

Livre premier.

Chapitre VI.

Qu’il faut faire cas de la médiocrité de dévotion ; qu’elle a son prix et son mérite ; qu’elle est d’obligation et nécessaire au salut.

Mais sans examiner si cette haute dévotion est de l’état de chacun et dans l’étendue de toute sorte de grâce, sans dire qu’il y a des degrés pour y monter et qu’il ne faut pas entrer dans la carrière par le but ni commencer l’édifice par le comble, se peut-on imaginer une dégoût plus extravagant et plus [page 57] superbe, une délicatesse plus bizarre et plus orgueilleuse que celle de ces gens-là qui ne veulent pas être dévots parce qu’ils ne croient pas pouvoir être du premier rang des dévots ; qui laissent le chemin de la vertu parce qu’ils manquent de courage et de force pour gagner le devant, et pour aller plus loin et plus vite que les autres ?

La médiocrité, qui a son prix dans les peintures et dans les statues, qui est honorée dans l’éloquence et dans la poésie, ne sera-t-elle sans récompense et sans honneur que dans la dévotion ? Qui est l’avare qui ne veuille point être riche s’il ne compte ses richesses par [page 58] millions ? Qui est l’ambitieux qui rebute la fortune si elle ne lui apporte des couronnes et des sceptres à pleines mains ?

On court à toute heure et par toute sorte de voies à cette fortune ; on se presse et on se bat autour d’elle, pour avoir quelque part à ses largesses ; et quoiqu’elle jette moins d’or que de cuivre, on ne laisse pas de courir après ce cuivre ; on fait des querelles et des procès pour ce cuivre ; et ceux qui ne peuvent pas atteindre à cette médiocrité d’or qui fait les heureux du monde, se contentent de la médiocrité dorée, qui fait les aisés.

Il n’y a que la médiocrité de [page 59] dévotion qui est méprisée ; et néanmoins cette médiocrité, voire la plus basse et la plus commune, est suffisante au salut, est capable de faire des bienheureux, est plus élevée que tout ce qu’il y a de plus haut dans la nature, est de plus grand prix que toutes les couronnes et tous les sceptres que distribue la fortune.

L’importance est que dans le monde il y a peu de choses en quoi la médiocrité soit fort nécessaire, et il y en a beaucoup en quoi elle est bien à peine supportable. Il n’est pas nécessaire de savoir ni danser ni jouer médiocrement, de savoir faire des lettres ou des [page 60] chansons, des peintures ou des statues médiocrement bonnes, et quelqu’un a dit qu’il n’était permis à personne, non pas même au Prince et à l’Empereur, d’être poète médiocre.

Il y a bien davantage : la plupart des choses qui sont faites pour le plaisir déplaisent quelquefois beaucoup, si elles ne plaisent extrêmement. Leur médiocrité est un défaut, elles passent pour vicieuses si elles ne sont accomplies. Il n’en est pas de même de la dévotion : en quelque degré qu’on la prenne, elle a je ne sais quoi d’excellent ou de nécessaire ; elle fait les justes parfaits et les justes commencés ; elle entre [page 61] dans les plus éminentes vertus et dans les plus basses ; elle travaille aux grandes couronnes et aux petites. Et les lâches qui, ne croyant pas pouvoir prétendre à une dévotion éminente, n’en veulent pas au moins une médiocre, me font souvenir du désespoir de ce délicat superbe et extravagant qui crut n’avoir plus rien à faire dans le monde, quand il sut que ses débauches l’avaient réduit à une pauvreté de cent mille écus. Il les voulut dévorer en un souper, et mourut désespéré d’un malheur qui eût fait la félicité de dix famille.

C’est donc à ces dégoûtés une délicatesse bien [page 62] orgueilleuse, et c’est à ces paresseux un prétexte fort mal tissu, de ne vouloir point être dévots s’ils ne dévots excellents et du premier ordre. Et c’est d’ailleurs une appréhension où il y a je ne sais quoi de visionnaire, de se figurer de si grandes difficultés en la dévotion et de la croire inaccessible et intraitable, sans composition et sans indulgence, elle qui a de basses régions pour les infirmes comme elle en a d’élevées pour les forts ; qui s’accommode à la faiblesse, aux charges, aux conditions de ceux qui la suivent ; qui n’impose rien de pesant qui soit nécessaire et n’impose rien de nécessaire qui ne soit facile à porter. [page 63]

Livre premier. Chapitre VII.

Qu’il y a moins à souffrir avec la dévotion qu’avec l’avarice, avec la volupté, avec la galanterie.

Mais quand les difficultés qu’on appréhende en la vie dévote seraient véritables et qu’il y aurait du réel et du solide où il n’y a que des apparences qui trompent et des ombres qui effraient, le prétexte de l’indévotion [sic.] serait-il juste, et les paresseux qui s’excusent sur ces difficultés seraient-ils fondés en raison ? Combien voyons-nous [page 64] de choses qui sont pénibles et laborieuses, voire pénibles inutilement et laborieuses sans fruit, et qui ne laissent pas d’être courues et de faire la foule ?

Les sciences et la gloire sont-elles logées plus commodément et en des lieux de plus facile accès que la dévotion ? Y va-t-on plus à l’aise et par des routes plus égales et mieux unies qu’on ne va à la vertu ? N’y a-t-il point de rochers à traverser, point d’épines à essuyer sur ces routes ? Un dévot coûte-t-il plus à faire qu’un docte ? Y faut-il plus de façon et plus de travail qu’à un brave ? Mais qu’est-il besoin [page 65] d’alléguer ici les sciences et la gloire ? On sait assez qu’elles sont pénibles et laborieuses ; on en a fait des emblâmes [sic.] et des symboles que les enfants mêmes n’ignorent pas, et toute l’antiquité les a logées sur des montagnes où l’on ne va que par des rochers et des précipices.

Les richesses qui sont tant courues ne font-elles point suer ceux qui les courent ? ne les mènent-elles qu’à l’ombre et parmi des fleurs ? La fortune ne fait-elle rien souffrir à ses suivants ? leur est-elle toujours indulgente et toujours aisée ? Cette roue qui est la marque de son inconstance n’est-elle pas [page 66] tous les jours l’instrument de leur supplice ? Est-ce pour rien qu’on a donné des chaînes et un flambeau à l’Amour ? N’a-t-on point voulu dire par là qu’il est le comite [sic.] et le bourreau de ceux qui le suivent ?

La volupté elle-même, qui est si molle et qui fait si fort la délicate, ne coûte-t-elle point de peine aux voluptueux ? vont-ils à elle de plain-pied et sans se piquer ? et ne sont-ce pas ceux-là qui se plaignent dans l’Ecclésiaste de s’être lassés en s’égarant, d’avoir pris des détours embarrassés et difficiles, d’avoir marché par des voies où il n’y a que de la boue qui salit et des épinent qui déchirent ? [page 67]

Il y a bien davantage, et je le dirai à la honte des impies efféminés et des délicates indévotes [sic.]. La galanterie, à ce qu’on dit, est la plus fine et la plus exquise partie de la volupté ; et néanmoins cette volupté si exquise et si fine est l’inséparable compagne de l’inquiétude et du chagrin : le soupçon et la défiance, la crainte et la jalousie sont à ses gages et de sa suite ; et quelque fard qu’elle applique, de quelque masque qu’elle se déguise, quelques beaux portraits qu’on en voie dans les romans et sur les théâtres, c’est une furie aussi cruelle et aussi malfaisante que les autres.

Mais c’est une furie travestie [page 68] et parée ; c’est la sœur de ce Démon de midi qui ne fait peur à personne. Elle a des serpents à la tête, comme ses autres sœurs, mais ils sont cachés sous sa guirlande. Elle a des fouets et une torche, mais les épines de ses fouets ne paraissent pas sous les roses qui les couvrent, et sa torche, pour être environnée de festons et parfumée, ne laisse pas de noircir et de brûler.

Cependant cette cruelle déguisée a ses suivants de toute condition, mais des suivants assidus et infatigables, qui courent après elle à travers des ronces et des rochers, parmi des écueils et des précipices, par des embrasements et des naufrages. [page 69] Elle n’a que du miel sauvage et des pommes pourries à leur donner, et pour ce miel sauvage ils s’exposent au poison et au poignard de la jalousie. Ils s’exposent pour ces pommes pourries à des démons et à des monstres qui les gardent. Non seulement elle est cruelle quand elle tourmente, elle l’est même quand elle caresse. Ses plus agréables fleurs sentent mauvais et sont piquantes ; ses plus doux parfums blessent le cerveau et font mal au cœur ; ses festins ne sont que de poison ; elle enivre avec de l’absinthe, comme parle le Prophète ; et les heureux qu’elle fait sont de ces heureux frénétiques qui rient avec les [page 70] fantômes qui se forment des fumées de leur sang brûle [sic.] et de l’agitation de leur tête émue.

Quittons les termes figurés et parlons familièrement. N’est-il pas vrai que la plus mauvaise nuit du plus austère de tous les dévots est moins fâcheuse à passer que la meilleure nuit d’un amoureux, qui a à se garder d’un observateur, à se défendre d’un rival, à se munir contre un jaloux, à mettre la paix entre ses désirs et ses dépits, entre ses espérances et ses craintes, entre ses plaisirs et ses remords ?

N’est-il pas vrai qu’il n’y a point de dévote si mortifiée qui passe plus mal son temps qu’une coquette, qui a des [page 71] confidences à ménager et des intrigues à conduire ; qui a peine de s’abstenir et à peur de se commettre ; qui ne fait pas une partie, qui ne va pas à une assignation qu’elle ne croie entendre toutes les voix de la Renommée qui crie [sic.] contre elle ; qu’elle ne pense voir le sceptre de son mari qui la menace ; qui ne voie l’ombre de sa conscience qui lui reproche ses désordres ?
Qu’on aille partout où l’on voudra, on trouvera de mauvais jours et de mauvais chemin en quelque part que l’on aille. Les Égyptiens ne sont pas de meilleure condition en ceci que sont les Israélites, et les [page 72] impies ne sont pas traités plus favorablement que les dévots. Les uns et les autres ont une Mer rouge à traverser, mais la même mer qui s’ouvre devant les Israélites se soulève contre les Égyptiens, et les impies sont engloutis où les dévots passent à pied sec et à leur aise.

Le prétexte des indévots est donc un mauvais prétexte, et les difficultés qu’ils appréhendent ne devraient pas les empêcher d’entrer dans le chemin de la vertu, puisqu’on en souffre de plus grandes au chemin du vice ; puisqu’on se lasse moins en allant droit qu’en s’égarant, et qu’on fait son salut à meilleur compte et à moins [page 73] de frais qu’on ne se damne.

Mais il ne suffit pas d’avoir justifié la dévotion de ces plaintes générales, il faut encore la justifier des particulières. Et après avoir montré aux appréhensifs qu’elle n’est pas cette inaccessible qui a sa demeure sur la cime d’une montagne bordée de précipices, il faut encore leur faire voir qu’elle n’est pas cette mélancolique qui pleure toujours, qui est ennemie des divertissements et des grâces ; qui n’aime que la solitude et le silence ; qui ne se plaît qu’à la nuit et aux deuil qui lui ressemble. [page 74]

LA DEVOTION AISEE.
LIVRE SECOND.

Chapitre premier.

Que la vraie dévotion ne peut être mélancolique ; qu’elle a des joies naturelles et surnaturelles ; que Dieu ne veut pas être servi avec chagrin.

Il est vrai que la dévotion est accusée de mélancolie ; on la prend pour une vertu [page 75] hypocondriaque qui inspire le chagrin et la tristesse ; on se persuade que tous ses jours sont des jours de Cendres ou des jours de funérailles, et peu s’en faut qu’on ne la fasse semblable à ces pleureuses de marbre, qui entretiennent un deuil perpétuel sur les sépultures.

J’avoue qu’il y a une dévotion de cette humeur ; mais cette dévotion-là n’est pas la vraie. C’est une joueuse que l’hypocrisie a instruite et qui est de l’école des Pharisiens. Et celle-là véritablement a grande raison d’être triste. Elle court à un précipice par des épines ; elle va au feu par la fumée ; et par un fort malheureux temps, [page 76] elle passe à une éternité encore plus malheureuse.

Telle était la dévotion des prophètes de Baal, qui se coupaient avec des rasoirs et se mettaient tout en sang pour un dieu sourd et aveugle. Telle était celle de quelques hérétiques réformateurs du christianisme et censeurs de leur propre mère, qui ont inventé des austérités excommuniées et scandaleuses ; qui ont voulu ajouter à la croix que Jésus-Christ nous a laissée et que l’Église a reçue. Telle est encore aujourd’hui celle des religieux turcs, qui sont eux-mêmes leurs tyrans et leurs bourreaux, qui se tourmentent pour [page 77] se damner, qui vont en enfer par le martyre.

J’avoue encore que la vraie dévotion n’a point de part aux fausses joies du monde. Ce serait aussi une étrange incongruité, de voir une dévotion vagabonde et emportée, une dévotion lascive et coquette. Je ne sais si la disconvenance serait plus grande, de voir un prêtre danseur de corde et joueur de farce, de voir une religieuse baladine et comédienne.

Mais la dévotion est-elle à plaindre, pour être privée de ces joies trompeuses et sophistiquées, qui ressemblent à celles d’un hydropique qui se noie pour se désaltérer ; à celle d’un [page 78] fébricitant qui nourrit sa fièvre de melons ; à celle d’un ivrogne qui rêve des sceptres et des couronnes ? Et si l’on a dit si véritablement et de si bon sens qu’il n’est point de plus grande volupté que d’être libre de la volupté, n’est-il pas aussi véritable et d’aussi bon sens de dire que la plus grande joie est de n’être point sujet aux mauvaises joies ?

Au lieu de ces joies creuses et évaporées, la dévotion en a de solides et de sérieuses, qui pénètrent le cœur sans altérer le visage ; qui donnent satisfaction à l’esprit sans causer de convulsion au corps ; qui ne laissent point de confusion ni [page 79] de repentir ; qui n’ont pas besoin qu’on les cache ni qu’on les excuse.

Premièrement, elle a la joie de la bonne conscience, qui est, comme dit le Sage, un festin de toutes les heures, qui est une bonne chère sans interruption et sans dégoût, sans préparatif et sans dépense.

Secondement, elle a la joie de l’espérance, qui est la belle avance d’un beau jour ; qui est la veille heureuse d’une fête toujours heureuse ; qui est une montre et une promesse, mais une montre qui passe toutes les moissons de cette vie, une promesse qui est plus riche et plus assurée, qui est plus belle et plus [page 80] magnifique que toutes les récoltes du présent.

Troisièmement, elle a la joie des bonnes actions, qui est un applaudissement secret et privé, une acclamation intérieure et particulière, que les applaudissements des théâtres et les acclamations des peuples n’égalent point.

Quatrièmement, elle a la joie qui se fait de cette onction spirituelle qui adoucit toutes les amertumes de cette vie ; qui fait fleurir les pierres et les épines de ce malheureux désert ; qui pourrit le joug, comme parle le Prophète, et parfume toutes les croix où il en tombe quelque goutte.

Cinquièmement, elle a la joie [page 81] de l’amitié, de l’alliance, de la proximité de Dieu, qui couronne tous ses amis, qui fait régner tous ses alliés, qui déifie tous ses proches. Enfin elle a toutes les joies de la Grâce et toutes celles de la Nature qui se peuvent prendre du consentement de la Grâce.

Mais depuis quand la dévotion serait-elle devenue triste ? N’est-ce pas elle qui menait autrefois la joie dans les cavernes des anachorètes ? qui la faisait monter sur les roues et sur les bûchers des martyrs ? qui donnait de la douceur et des agréments aux supplices ? qui paraît la Mort et lui faisait des amants ? A-t-elle aujourd’hui moins de [page 82] vertu qu’elle n’en avait autrefois ? Sera-t-elle plus mélancolique sous la soie et dans des chambres dorées qu’elle ne l’a été sous le fer et dans des cachots ? Le visage d’un prédicateur la fera-t-il de plus mauvaise humeur que ne faisait le visage d’un bourreau ? Le christianisme lui est-il maintenant plus pesant et plus sévère qu’il n’était en ce temps-là ? Les couronnes qui l’attendent sont-elles plus mal assurées ou moins magnifiques ? A-t-elle découvert depuis peu des non-valeurs et de fausses assignations dans l’Évangile ?

Mais peut-être que le Dieu d’aujourd’hui n’est pas le Dieu [page 83] du temps de nos Pères, et au lieu qu’auparavant il aimait les services libres et les offrandes faites avec joie ; au lieu qu’il recommandait la gaieté à la vertu, voire à la plus austère vertu, et qu’il voulait que le jeûne même se parât et que l’abstinence fût parfumée, il ne récompense plus que le chagrin et la rêverie ; il ne veut plus voir que des esprits abattus et des visages exterminés ; il n’estime plus que le culte où il y a du dépit, que l’encens qui lui est jeté à regret, que les offrandes qui lui sont faites en grondant et avec plainte.

Le changement certes serait étrange ; mais où trouvera-t-on [page 84] qui le croie ? Et qui ne croira plutôt que la calomnie est effrontée et mal instruite, laquelle impute de la tristesse à la vraie dévotion, à qui le présent et l’avenir, les commandements de Dieu et ses promesses, sont des sujets d’une joie constante et perpétuelle ? [page 85]

Livre second
Chapitre II.

Que la mélancolie de quelques dévots est plus de leur tempérament que de la dévotion ; que la joie est du fond de l’âme où la dévotion l’introduit ; que les vicieux ont leur chagrin et leur tristesse aussi bien que les dévots.

À tout ce que je viens de dire pour justifier la dévotion de cette plainte, on ne peut opposer que la sècheresse et la pâleur, que la solitude et le chagrin de quelques dévots. Mais certainement il est bien injuste [page 86] d’accuser la dévotion des péchés de la nature, de lui imputer les défauts du tempéraments, de lui reprocher les imperfections de la matière. Ne dira-t-on point encore qu’elle lie la langue, qu’elle éteint la vue, qu’elle affaiblit les nerfs, qu’elle déboîte les membres, parce qu’il y a des dévots muets et aveugles, parce qu’il y en a de boiteux et de contrefaits ?

Je ne nie pas qu’il ne se voie des dévots qui sont pâles et mélancoliques de leur complexion, qui aiment le silence et la retraite, qui n’ont que du phlegme dans les veines et de la terre sur le visage. Mais il s’en voit assez d’autres qui sont [page 87] d’une complexion plus heureux et mieux tempérée ; qui ont abondance de cette humeur douce et chaude, de ce sang bénin et rectifié qui fait la joie ; qui ne sont pas ennemis des belles conversations et ne fuient pas les honnêtes compagnies.

Davantage, la joie n’est pas de la couleur du visage ni de la graisse du corps. Elle est du centre du cœur et du fond de l’âme. C’est là que la dévotion l’introduit avec la paix et l’innocence. Et comme assez souvent il y a un enfer particulier, il y a des furies invisibles, il y a des âmes damnées sous ces visages si pleins et si colorés et dans ces corps si gras et si bien nour-[88]ris, fort souvent aussi ces corps que l’on voit si abattus et si ruinés sont habités par des âmes toujours gaies et toujours contentes, par des âmes souveraines et couronnées, que l’on pourrait comparer à des reines logées dans un hôpital ou à des anges qui seraient attachés à des astres toujours en éclipse et toujours couverts de nuages.

On voit la pâleur et la sècheresse de ces gens-là, mais on ne voit pas leur plénitude secrète et leur satisfaction intérieure ; on voit leurs croix et leurs épines, mais on ne voit pas l’huile qui coule de ces croix ni les fruits qui germent de ces épines ; [page 89] on voit leur mort et leur purgatoire, mais on ne voit pas leur félicité cachée, on ne voit pas leur gloire domestique et le paradis invisible qu’ils portent partout.

Mais n’y a-t-il de mélancoliques et de pâles que les dévots ? n’y a-t-il de chagrin et de mauvaise humeur que pour la dévotion ? Ceux qui lui font ce reproche n’ont-ils jamais remarqué la jaunisse et la sècheresse des avares ? n’ont-ils jamais observé l’inquiétude et le chagrin des ambitieux ? n’ont-ils jamais ouï parler de la pâleur et des soupirs, des veilles et des rêveries des amants ? Et si on les prenait à serment, oseraient-ils bien [page 90] jurer qu’il n’y a que de beaux soleils et de beaux jours en Babylone ; qu’il ne s’y fait point de pluies ni de nuages ; qu’il ne s’y voit point de pâles ni de maigres, point de mécontents ni de pleureurs ?

On y pleure sans doute, et on y pleure plus amèrement qu’on ne fait ailleurs. Les Israélites, soit les déserteurs, soit les bannis, y mangent leur pain avec leurs larmes, et leur luths muets et suspendus aux branches des saules témoignent assez par leur silence que ce pays-là n’est pas le pays de la joie et des cantiques.

Babylone avec tout cela ne laisse pas d’être peuplée ; elle [page 91] regorge d’originaires et d’étrangers ; on y accourt de tous les endroits du monde. Et ce qui est bien étrange, les rues de Sion sont désertes et ses maisons déshabitées, quoique la joie et la paix soient de Sion, quoique les fêtes y soient perpétuelles et tranquilles, quoique la sérénité y soit sans interruption et sans trouble. [page 92]

Livre second Chapitre III.

Que la dévotion n’est pas si sévère qu’on la fait ; qu’elle a ses jeux et ses spectacles, qui instruisent et divertissent.

Non seulement on fait croire que la dévotion est mélancolique et rêveuse ; on la fait encore sévère et critique, on la fait ennemie des divertissements et des jeux, qui sont la fleur de la joie et l’assaisonnement de la vie. Et ici, avant que de passer outre, ne pourrait-on point demander à ces faiseurs de plaintes d’où leur vient cette délicatesse et quel droit ils ont aux [page 93] divertissements et aux jeux ? Sont-ils si mauvais ménagers du temps, qui est si précieux et si incertain ? Appréhendent-ils si peu le compte qu’ils en doivent rendre ? En ont-ils trop pour gagner l’éternité ?

Mais savent-ils bien quelle est la condition de l’homme en ce monde ? Ne leur a-t-on jamais appris qu’il n’y est que comme un prisonnier chargé de chaînes, comme un forçat attaché à la galère, comme un criminel qui va au supplice ? Avons-nous sujet de rire ou de pleurer en cet état-là ? Devons-nous penser à chercher des divertissements ou à faire pénitence ?

Et si la musique, comme a dit [page 94] le Sage, ne peut être qu’importune et déconcertée dans une maison qui est en deuil, le luxe et le jeu feront-ils de meilleurs concerts dans une prison ? La débauche et la licence ne seront-elles point messéantes dans une chiourme ? Ne sera-t-il point extravagant de jouer avec les fers aux mains et la corde au col, de danser à la vue de son bûcher, d’aller au supplice comme à une mascarade ?

Mais ne prenons point les choses dans cette extrême rigueur, quoique cette extrémité ne déborde point du droit, ni ne passe les bornes de la raison ; et demandons s’il n’y a que la dévotion qui défende les [page 95] divertissements à ceux qui la suivent. La chicane est-elle plus indulgente aux plaideurs ? Le trafic fait-il meilleure composition aux marchands et aux banquiers ? Les juges, les magistrats, les ministres d’État sont-ils en cela plus privilégiés que les dévots ? Tous ces gens-là ont-ils des heures de jeu et des heures de promenade ? ont-ils des jours de bal et des jours de comédie ?

Il est donc bien injuste d’imputer particulièrement à la dévotion ce qui ne lui est point particulier ; et c’est de plus une délicatesse honteuse au chrétien de demander à la vertu des exemptions qu’il ne [page 96] demande pas à l’ambition et à l’avarice ; et de quitter à regret et avec peine pour son salut ce qu’il abandonne si gaiement pour une pièce d’argile qui sonne, pour un petit bruit qui se passe, pour des couronnes de papier que le vent emporte ?

J’ajoute à cela que cette sévérité si générale qu’on impute à la dévotion est une imposture, et il est faux qu’elle soit ennemie de toute sorte de divertissements. Toute sévère qu’on la fait, elle a un théâtre toujours ouvert et toujours paré, et sur ce théâtre elle a ses jeux, ses concerts, elle a ses danses et ses spectacles. Mais ce sont des jeux instructifs et [page 97] divertissants, ce sont des concerts d’esprit et d’intelligence, ce sont des danses sérieuses et modestes, ce sont des spectacles plus utiles que les leçons des philosophes.

Elle se peut divertir à considérer les jeux que l’Écriture sainte attribue à la sagesse divine, à jouir du concert des cieux et de l’harmonie des saisons, à regarder le bal des planètes et la danse des étoiles. Les jeux de la sagesse divine sont bien aussi divertissants que les tours d’un bateleur ; le concert des cieux est bien aussi agréable, et l’harmonie des saisons mérite bien autant d’attention qu’un concert de bois résonnants et qu’une harmonie de cordes tendues ; et il [page 98] n’y a point de baladin si juste, il n’y a point de baladine si parée qu’il fasse si beau voir danser que le soleil et la lune.

Outre ces jeux et ces concerts, outre cette harmonie et ce bal, qui sont des divertissements pour toutes les heures, si la dévotion se plaît aux spectacles, elle peut assister à toutes les représentations qui se font sur le grand théâtre du monde, où il y a autant de flambeaux que d’étoiles, autant de machines que de cieux et d’éléments ; où la scène change de décoration autant de fois que de saisons ; où il se joue quelque nouvelle pièce chaque jour ; où il tombe chaque jour quelque haute tête [page 99] qui fait du bruit par sa chute.

Et si l’on a écrit que la vie humaine était une comédie pour les sages, si les philosophes ont osé dire que la fortune était leur joueuse de gobelets et leur bateleuse, la dévotion peut-elle manquer de divertissements utiles et agréables, pour peu qu’elle soit instruite et qu’elle prête son attention à ce qui se fait sur ce théâtre ? [page 100]

Livre second. Chapitre IV.

Que la dévotion ne condamne point les divertissements ; qu’elle s’accommode en cela aux besoins de la nature, à l’ordre de la police et à l’usage des saints.

On dira qu’il y a trop de discours en ces concerts et trop de philosophie en ces spectacles ; qu’il leur faut des oreilles trop intelligentes et des yeux trop spirituels ; et que tout le monde n’étant pas capable de se réjouir si sérieusement et d’une si haute manière, on voudrait [page 101] que la dévotion s’accommodât au plus grand nombre et qu’elle permît des divertissements où il fallût moins d’esprit et moins d’étude.

Elle en permet encore de cette sorte ; elle sait qu’il y a une nécessité de divertissement comme il y a une nécessité de repos et de nourriture. Elle peut même avoir ouï dire que le divertissement est le repos et la nourriture de l’âme, qui a ses lassitudes et ses défaillances, qui s’abat et qui s’épuise par la dissipation des esprits sernants (cernants ?) et matériels qui l’assistent en ses fonctions.

Elle a pour cela l’exemple de la nature, qui a ses jours de [page 102] calme et ses jours d’agitation, qui a ses mois de repos et ses mois de travail, qui n’est pas toujours occupée à faire des pins et des cèdres, à produire des marbres et des métaux, à préparer la moisson et la vendange ; qui se divertit à parfumer les fleurs et à peindre les pierreries ; qui a ses jouets et ses bijoux, selon le mot de Tertullien, comme elle ses affaires et ses pièces d’importance.

Elle a de plus l’autorité de la police, qui a donné des fêtes aux peuples, des vacations aux magistrats, des spectacles à toutes les conditions et à tous les âges. Elle a la pratique de l’Église, qui mêle à ses plus augustes [103] mystères les parfums, la musique et le son des instruments. Elle a encore l’usage des saints, voire des saints les plus rigoureux et les plus sévères, qui n’avaient pas toujours des croix et des têtes de mort entre les mains, qui n’étaient pas à toute heure dans la plus haute région du ciel, qui descendaient quelquefois à terre avec les anges et les aigles. Quelques-uns ont écouté la musique avec plaisir, comme saint Augustin et saint François ; quelques autres ont joué des instruments, comme David et sainte Cécile ; d’autres ont aimé la chasse, comme saint Louis et saint Elzéar ; et d’autres ont fait des vers, comme saint [page 104] Damase, saint Paulin et saint Grégoire de Naziance.

Il est vrai pourtant que la dévotion, qui n’est ni sévère ni sauvage, ne laisse pas d’être judicieuse et réservée ; et comme elle ne rejette pas indifféremment et sans exception toute sorte de divertissements, aussi ne les reçoit-elle pas sans discrétion et à l’aventure. Elle veut qu’on y apporte du choix et qu’on y tienne quelque sorte de règle, et en cela même elle ne veut rien que ne veuille la nature, qui ne fait rien au hasard et qui est discrète et réglée dans les moindres choses. [page 105]

Livre second.

Chapitre V.

De quatre sortes de divertissements que défend la dévotion.

Il y a des divertissements que la dévotion ne permet pas, et il y a un ordre et des règles à observer pour ne corrompre pas ceux qu’elle permet.

Premièrement, elle défend tous les divertissements qui blessent la conscience et donnent la mort à l’âme. Pourquoi ne les défendrait-elle pas ? Ce sont des divertissements pareils à la danse de ces Israélites qui [106] périrent aux pieds du Veau d’or, pareils au jeu des soldats de Joab et d’Abner, qui s’égorgèrent mutuellement ; pareils au festin qu’Absalon fit à ses frères, où le sang fut mêlé avec le vin et la mort fut l’issue de la bonne chère.

Pourquoi encore ne les défendrait-elle pas, et pourquoi ne serait-elle pas obéie ? On obéit bien à la médecine, qui défend les fleurs qui entêtent, les parfums qui échauffent, les ragoûts qui altèrent, les promenades qui enrhument. Peut-être que l’esprit ne vaut pas le corps et que la santé vaut mieux que la conscience ; peut-être que le rhume est plus à craindre que le [page 107] péché, et qu’il est moins dangereux d’être mal avec Dieu que d’avoir mal à la gorge.

Secondement, la dévotion ne permet point les divertissements qui laissent des taches quoiqu’ils ne laissent point de plaies ; qui souillent la réputation quoiqu’ils ne blessent point la conscience ; et la défense qu’elle en fait ne peut raisonnablement être accusée de trop de rigueur. On se garde bien de la boue quoique la boue n’empoisonne pas ; on se défend de la fumée quoiqu’on ne se brûle point à la fumée ; on vit de régime, on s’abstient des viandes les plus délicieuses, on s’expose au [108] fer et au feu, on passe par les plus rigoureuses formes de la médecine pour se garantir d’un petit mal qui n’altère que le teint et qui ne se sent qu’au miroir ; et pour conserver sa réputation, qui est après la conscience le plus délicat et le plus précieux de tous les biens, on trouvera insupportable de s’abstenir d’une conversation de mauvais bruit, d’éviter une maison décriée, de se passer d’une promenade suspecte.

Troisièmement, la dévotion ne souffre point les divertissements qui troublent la paix domestique et qui mettent la division et le désordre dans les familles. Et en ce point, l’honneur [page 109] entre en cause avec le devoir et l’amour-propre est d’accord avec la dévotion. Le moindre bruit qu’un mari jaloux ou une femme mécontente fait au logis se répand et se multiplie à l’infini, et si l’on a dit que les forêts ont des oreilles, on peut bien dire que les chambres et les cabinets ont des voix, et on peut dire de plus qu’il y a des oiseaux parleurs qui se nourrissent de ces voix, qui sont continuellement aux fenêtres et aux portes des maisons pour les épier, qui les répandent avec bruit partout où ils passent, et en remplissent en un moment toute une ville.
Les gazettes coureuses et [page 110] médisantes trafiquent de semblables bruits ; la Renommée maligne et curieuse en compose ses nouvelles, et par là quelquefois l’innocence fière et superbe est décriée ; la vertu hautaine, qui s’appuie trop sur sa bonne conscience, déchoit de sa bonne réputation, et ce qui n’était au commencement qu’un ombrage sans sujet et sans consistance se grossit et se fortifie avec le temps, prend du corps et de la fermeté, et devient je ne sais comment le déshonneur d’une famille et la fable d’une province.

Non seulement on y hasarde l’honneur, on y perd encore le repos et on se prépare des [page 111] semences d’épines pour tout le reste de sa vie. Il ne se peut dire jusqu’où piquent ces épines et combien de fois le sang coule des âmes qui en sont piquées. Il n’y a point de toile d’argent ni de drap d’or qu’elles ne percent ; il n’y a point de brocatelle ni de broderie qui les arrête. Elles entrent dans la tête et dans le cœur ; on les porte au cours et au bal ; on ne s’y endurcit ni par l’accoutumance ni par le long temps ; il n’y a point d’huile si bénigne qui en adoucisse les piqûres ; il n’y a point de main si adroite qui les arrache ; et c’est beaucoup qu’elles tombent à la venue des cheveux blancs et des rides. [page 112]

C’est donc une étrange imprudence de s’engager en des épines perpétuelles pour une fleur d’un moment, de s’exposer à être toute sa vie mal à son aise chez soi, pour passer agréablement une après-dînée hors du logis, et il est merveilleux que des femmes qui sont si appréhensives et si délicates qu’il ne faudrait que le bourdonnement d’une abeille pour les chasser du plus délicieux jardin du monde, aient la hardiesse d’introduire la Discorde dans leurs maisons, de la souffrir de jour et de nuit à leurs côtés avec tous ses serpents, et cela pour une partie faite à contretemps et contre les formes, pour un [page 113] divertissement imaginaire et superficiel, où il y a plus d’opiniâtreté que de plaisir et moins de goût que de fantaisie.

Quatrièmement, la dévotion condamne les jeux où l’on hasarde des sommes excessives, parce que ces jeux ne sont à bien dire ni d’honnêtes exercices pour le corps, ni d’agréables divertissements pour l’esprit. Ce sont des tempêtes de personnes sédentaires, des naufrages sans vent et sans agitation, des voleries impunies et autorisées. Ce sont des banques ruineuses à ceux qui gagnent et à ceux qui perdent ; ce sont des brigandages privés, où les parents, les alliés et les amis se détroussent [page 114] de gré à gré et tour à tour ; où les maisons se ruinent sans fer et sans feu ; où les femmes sont affamées par leurs maris, où les enfants sont égorgés par leurs pères.

Bien loin de s’y délasser l’esprit, on y tremble et on y pâlit comme dans un vaisseau battu de l’orage ; on y crie et on s’y tourmente comme dans un embrasement ; on y a des emportements et des fougues, on y a des colères et des rages comme dans un combat à outrance.

Non seulement on y perd le bien et les familles en sont ruinées, on y perd encore la conscience et toutes les lois du christianisme y sont violées. On y [page 115] apprend à jurer de sens rassis et à blasphémer de méthode, à inventer des imprécations inouïes et des impiétés de nouvelle forme, à trafiquer de faux serments et de tromperies.
L’importance est que ces jeux sont des monstres qui engloutissent le présent et l’avenir, qui dévorent ce qu’on possède et ce qu’on espère ; et encore après les possessions englouties et les espérances dévorées, il reste de l’altération à ces monstres, et il faut qu’un magistrat mette les lois à l’encan, il faut qu’une femme vende son honneur pour avoir de quoi les saouler. C’est-à-dire que pour avoir de quoi jouer tous les jours, il faut [page 116] tous les jours voler ; il faut que les concussions et les injustices de la matinée remplissent le vide et réparent les brèches qui se font de nuit par les dés et par les cartes.

Livre second

Chapitre VI.

Du temps et de l’âge des divertissements ; de l’ordre et de la méthode que la dévotion veut que l’on y garde.

Après que la dévotion a éloigné tous les divertissements décriés et scandaleux, elle règle ceux qui se peuvent prendre innocemment et sans soupçon. Elle leur assigne [page 117] et leur mesure leur temps ; elle les partage et les distribue selon la distinction des qualités et des âges ; et comme elle ne permet pas que de l’accessoire on fasse le principal, que les divertissements prennent la place des affaires et que toute la vie soit un passe-temps, aussi ne souffre-t-elle pas que l’on confonde ce qui se doit distinguer, que l’on remue les bornes que la nature et la bienséance ont marquées et que les divertissements qui sont d’un sexe ou d’un âge soient transportés à un autre. Ce serait une étrange et dangereuse oisiveté, de n’avoir jamais rien de sérieux dans l’esprit, de mettre le mardi gras à [page 118] tous les jours, de faire de sa vie une farce continuelle.

Que diront à Dieu ces joueurs, ces danseurs, ces rieurs perpétuels, lorsque sur le compte de leur vie il se trouvera des jeux et des danses, des comédies et des promenades, des collations et des festins en tous les articles, et à peine s’y trouvera-t-il un mot de prière, un double d’aumône, un soupir ou une larme de pénitence ?

Il faut donc que les divertissements aient un temps réglé ; mais ce temps-là ne doit pas revenir tous les jours ni à toute heure. Ils changent de nom et de nature, et ce ne sont plus des divertissements et des passe-temps, [page 119] ce sont des vacations et des emplois, quand ils sont ordinaires et perpétuels, quand ils tiennent la place des devoirs et des affaires, quand on en fait le capital et l’essentiel.

Il y a bien davantage : leur pointe s’émousse et leur douceur se corrompt, ils perdent ce qui pique et ce qui chatouille, ils ne délassent pas l’esprit, ils l’accablent, quand on les prend sans relâche et sans mesure ; et il n’y a point d’homme de palais qui sorte de son cabinet plus harassé du faix des sacs et de l’importunité des parties, il n’y a point d’homme d’étude qui sorte de sa bibliothèque plus rompu de spéculations et [page 120] d’écritures, que ces ordinaires d’académies se trouvent rompus et harassés après le tumulte de leurs passions émues au hasard, après les chutes et les élévations de leurs esprits agités par la fortune, après le feu et la fumée que le démon du jeu a fait dans leurs têtes avec les cartes.

On doit ajouter à cela que les divertissements sont aux actions sérieuses ce que le sel et le vinaigre sont aux viandes ; et on ne prend pas le sel pleines mains, on ne boit pas de pleins verres de vinaigre. Ils sont au travail ce que les remèdes sont aux maladies, ils sont à l’esprit ce que la nourriture et le repos sont au corps, et on ne fait pas [page 121] un ordinaire de pilules et d’apozèmes, on ne dîne pas à toutes les heures du jour, on ne dort pas toute l’année.

Il faut donc que le temps des divertissements soit réglé, et on ne peut y rapporter de plus justes règles que celles qui se prennent de la nécessité, de la bienséance, de la charité et de la coutume.

La nécessité, qui est la première de toutes les lois, veut qu’on se divertisse après l’agitation et le travail, après les afflictions et les maladies ; et la dévotion serait indiscrète, qui refuserait ce soulagement à un esprit abattu de fatigues et de veilles, à un corps épuisé de [page 122] diètes et de saignées.

La bienséance, qui est la loi du monde civilisé, veut que l’on contribue au divertissement honnête des compagnies où l’on se trouve engagé par civilité ou par devoir ; et ce ne serait pas tendresse de conscience, ce serait faiblesse d’esprit à celui qui, se retirant d’une partie fait régulièrement et selon les formes, romprait par sa bizarrerie une fête de famille et déconcerterait la réjouissance d’une assemblée.

La charité elle-même ne refuserait pas son consentement ni sa présence à de semblables parties, et sans doute elle se trouverait offensée d’un scrupule [page 123] pareil à celui de ce sévère indiscret qui s’excusa de jouer de je ne sais quel instrument à la prière de saint François, qui en avait besoin pour remettre sa tête encore ébranlée de l’émotion que la fièvre lui avait laissée. Comme il y a des nécessiteux de plus d’une condition, il y a aussi des aumônes de plus d’une sorte ; elles ne se font pas toutes à l’hôpital, il s’en fait encore dans les palais, et la charité pourrait quelquefois être moindre de donner du pain à tel pauvre que de donner la musique à tel affligé et à tel malade.

La coutume aussi a ses droits, comme la nécessité, la bienséance et la charité ont les leurs ; [page 124] et il y a des temps où le sérieux serait l’impertinent et le chagrin serait de mauvais augure. Il est juste, en ces temps-là, d’accorder quelque chose à la prescription et aux usages que les lois tolèrent. Il n’est pas toujours bon de contredire le public et de s’inscrire en faux contre les modes. On peut quelquefois suivre la foule, quand elle ne se détourne qu’un peu et qu’il est aisé de revenir du détour où elle est portée. Le Sage ne sera pas seulement sobre la veille des Rois, il ne sera pas seulement modeste le jour du carnaval, mais il sera sobre sans austérité, il sera modeste sans être de mauvaise humeur, et [page 125] ses joies justes et compassées, ses divertissements modérés et retenus, seront une plus douce et plus efficace censure de la débauche et des bacchanales qu’une sévérité importune qui viendrait à contretemps et hors de sa place.

À ces règles qui marquent les jours et les heures des divertissements, il en faut ajouter une autre, qui les distribue selon les âges et les arrête dans un certain espace d’années. En ceci particulièrement la bienséance a ses lois et ses formes, qui veulent être observées ; et quoique ces lois ne soient pas de l’autorité du Décalogue, quoique ces formes ne soient pas de [page 126] si grande conséquence que celles de nos mystères, elle ne se violent guère néanmoins que par quelque dissolution de sens et par quelque débauche de tête.

Mais n’est-ce pas une constance bien extravagante et de fort mauvaise grâce, de vouloir tenir bon contre le temps, de s’opiniâtrer contre la vieillesse, de prétendre arrêter les beaux jours avec des cheveux blancs et dans des rides ? Les meilleures choses du monde ne sont bonnes qu’en une saison ; un moment devant, elles ne sont pas, ou elles sont aigres ; un moment après, elles ne sont plus, ou elles sont pourries. [page 127]

On n’a jamais vu en un même jour des fleurs et de la neige sur la terre. Les roses, qui sont si belles et qui sentent si bon encore après leur mort, baissent la tête et semblent se vouloir cacher dès qu’elles vieillissent ; et ce n’est qu’aux étoiles qu’il appartient d’être toujours en compagnie et toujours au bal, parce qu’il n’y a que les étoiles qui ont le don de jeunesse perpétuelle.

Le meilleur donc, en ce point, serait de prendre conseil de la raison et d’un bon miroir, de rendre à la bienséance et à la nécessité, et se retirer quand on est averti que la nuit approche. Il y a certes peu de plaisir [128] et il y a encore moins d’honneur à vouloir encore être du monde quand on n’a plus que des ruines à montrer au monde, à courir toutes les ruelles et tous les cercles quand on ne devrait plus penser qu’au cimetière et au cercueil, et une tête doit être bien verte, qui n’est pas encore mûre à un âge qui aurait pourri des chênes et cassé des marbres. [129]

Livre second.
Chapitre VII.

De quelques règles que la dévotion veut qu’on observe dans les divertissements, pour les rendre utiles et de mérite.

Toutes les règles expliquées aux chapitres précédents sont nécessaires pour se divertir innocemment et avec bienséance ; et toutes ces règles se peuvent observer sous la conduite et par les ordres d’une vertu intendante des jeux et directrice des divertissements que les philosophes ont connues.

La dévotion vient de plus [page 130] haut et vise plus loin que cette vertu ; sa naissance est plus noble et sa fin plus élevée ; elle ne s’arrête pas à cette honnêteté morale qui n’est que l’ébauche du christianisme et le corps de l’homme de bien. Il ne lui suffit pas qu’on se divertisse innocemment et avec bienséance, qu’on joue sans se blesser et sans se noircir. Scipion et Lælius, Cornélie et Pauline, tous les sages et toutes les prudes de l’ancienne Rome se divertissaient de la sorte. Elle veut qu’on ajoute le mérite à la bienséance, elle veut qu’une âme s’avance en se relâchant et que dans les passe-temps mêmes on ménage les intérêts de l’éternité. [page 141]

Il n’est point nécessaire pour en venir là de corrompre sa belle humeur ni de prendre une mine plus sévère. Il ne faut qu’ajouter un peu de zèle, un peu de charité, un peu de considération à la belle humeur et à la bonne mine.

Le zèle mettra un frein à ces bouches dangereuses qui n’ont pas une dent qui ne soit envenimée, qui ne s’ouvrent jamais qu’elles ne mordent ou qu’elles n’empoisonnent. Il réprimera ces langues licencieuses qui blessent la pudeur et la modestie, qui scandalisent les Grâces et les font rougir, qui décrient les plus innocents divertissements et déshonorent les plaisirs les plus [page 132] honnêtes. Il s’opposera aux jurements et aux imprécations, aux impiétés et aux blasphèment, qui rendent les jeux criminels et attirent tôt ou tard la colère de Dieu sur la fortune et sur la tête des joueurs impies et sur celle de leurs complices.

La charité, qui est l’agente et la trésorière des pauvres, prendra soin de leurs nécessités, et par les petits gains qu’elle mettra en réserve pour leur subsistance, non seulement elle se fera une banque de grâces et un trafic de mérite, elle se fera même une semence pour une plus ample récolte ; elle se fera une rente constituée qui lui donnera droit à de plus grands gains [page 133] et engagera dans ses intérêts celui qui gouverne le hasard, qui envoie la fortune où il veut, qui assigne à qui il lui plaît les bons et les mauvais points de la roue.

La considération, s’y mêlant de temps en temps, empêchera que l’esprit se dissipe et s’évapore, et le resserrera en soi-même par quelques pensées semblables à celles-ci : Je joue, et quoi que je gagne, je perds le temps, et ce temps est un bien dont il ne se peut faire de fonds ni de rente, un bien qui ne se vend ni ne se prêtre, qui ne se trouve ni sur le change ni à la banque ; et quand je pourrais gagner tous les trésors de la [page 134] terre, avec tous ces trésors gagnés je ne rachèterais pas une heure perdue. Néanmoins, avec cette heure perdue je pourrais acheter une éternité bienheureuse, je pourrais acquérir une couronne dans le ciel, je pourrais acquitter les dettes que mes péchés m’ont laissées.

Je joue, et peut-être que la justice de Dieu a la main levée sur ma tête ; peut-être que mon bon ange pleure mes folles joies, qui font rire mon mauvais ange ; peut-être que mon jeu d’à cette heure me sera une matière de supplice à l’avenir ; peut-être que ces cartes et ces dés, que ce damier et ces cornets feront une partie de mon [page 135] bûcher et seront la nourriture de mes flammes.

Je danse, et la mort qui danse avec moi me tire au tombeau ; et mon mauvais ange qui me suit cherche à me faire tomber en quelque piège qu’il m’a tendu ; et les mêmes pas que je fais en ont conduit de plus justes et de plus adroites [sic.] au précipice. Si mon âge et ma condition, si la saison et la coutume veulent que je danse, que ne le puis-je faire aussi purement et avec autant d’innocence que le font les astres, qui ne se salissent jamais et jamais ne tombent en dansant, qui ne s’écartent jamais de leur devoir ni de leur route, qui sont toujours lumineux et [page 136] toujours chastes, qui obéissent toujours à Dieu et suivent toujours leurs Intelligences.

De semblables pensées empêcheront que l’esprit ne se détende plus qu’il ne faut, et pour le moins elles feront que l’âme, rappelée à soi par intervalles, conservera sa vigueur et ne sera pas toute entière en des bagatelles. [page 137]

Livre second.
Chapitre VIII.

Que la dévotion ne rejette pas toute sorte de parures ; que les vertus parées ne sont pas sans exemples ; que la distinction des habillements est nécessaire.

On ne se contente pas du divertissement et de la joie, on veut encore que la magnificence et la pompe y soient ajoutées, et quelques-uns trouvent mauvais que la dévotion ne permette pas toute sorte d’ornements et de parures.
Et ici encore je pourrais demander si ces ornements sont [page 138] de notre condition présente ; s’il est bienséant à des criminels et à des prisonniers de se parer ; si ce n’est point une contradiction de fait et une incongruité morale d’ajuster le deuil, de peindre et de farder la misère, d’aller poudré et parfumé au jugement, d’aller au supplice avec des fleurs sur la tête et des mouches au visage.

Il est véritable néanmoins que la dévotion n’est pas ennemie de toute sorte d’ornements et qu’elle ne rejette pas sans distinction tout ce qui plaît et tout ce qui pare. D’une part, la crasse, la saleté, les haillons ne furent jamais des vertus, et je ne vois point d’article dans le [page 139] Décalogue qui les commande ; d’autre part aussi, la propreté, la bienséance, les habits honnêtes ne furent jamais des vices, et dans le Loi ancienne ni dans la nouvelle je ne connais point d’écriture ni de tradition qui les condamne.

Toutes ces choses sont sans forme et sans couleur de leur nature, sont indifférentes au bien et au mal ; la bonne et la mauvaise teinture leur viennent du cœur et de la fin où le cœur les tourne ; et comme il peut y avoir une simplicité ambitieuse et des haillons enflés d’orgueil, il peut bien y avoir aussi une magnificence pauvre d’esprit et des ornements modestes. [page 140]

En effet, pourquoi voudrait-on que la modestie et la propreté, que la force et la grâce, que la pudeur et la parure, fussent des choses incompatibles ? Ne voyons-nous pas que la violette est modeste et parfumée, que la rose est habillée de pourpre et armée d’épines, que le lis, qui est si pur et si blanc, est plus paré que le plus magnifique de tous les rois ne le fut au plus beau jour de sa gloire ?

Il se voit assez d’exemples de cette alliance de vertus avec les grâces, et il s’en voit même dans l’Écriture sainte, où il ne se propose point d’exemples qui ne soient corrects et achevés. On y voit Abigaïl [page 141] dans une humilité bienséante et ajustée, mais bienséante sans curiosité et ajustée sans affèterie. Judith y paraît avec de la force et de l’agrément ; elle y est parée et courageuse, et la fermeté de sa vertu ne s’amollit point sous la lueur de sa robe. Esther y conserve sa dévotion et sa pudeur parmi les pompes d’une cour infidèle et licencieuse, et dans l’usage qu’elle fait de ses atours, les perles de son diadème lui sont des cendres et sa brocatelle est le cilice de son esprit.

Davantage la dévotion n’est pas opposée à la raison, elle n’est pas contraire aux lois ni aux coutumes autorisées par [page 142] les lois et la raison ; les lois et les coutumes autorisées veulent que les membres du corps politique soient distingués d’habillements et que ceux-là soient couverts le plus richement qui sont les plus nobles, qui approchent le souverain de plus près, qui ont des fonctions plus illustres et plus importantes.

Dans le monde intellectuel, les esprits les plus élevés et les plus proches du trône de Dieu sont les mieux parés, et il est particulièrement écrit du premier ange qu’il était couvert de toute sorte de pierreries. Dans le monde matériel, le ciel, qui est la partie dominante, est [page 143] aussi la partie lumineuse ; le soleil lui est comme une couronne mobile et les astres sont comme les dorures et les brillants de sa robe. Dans le monde ecclésiastique il y a des tiares et des mitres, il y a de l’or et de la pourpre, il y a une diversité d’ornements qui exprime la diversité des dignités et la différence des ministères. En l’homme, qui est un monde abrégé et une république raccourcie, les pieds, qui sont comme les parties roturières, ne sont couverts que d’ongles et de peaux dures ; la tête, qui est la partie souveraine, est couronnée de cheveux et parée de la beauté du visage, qui lui est, selon le mot de [page 144] Tertullien, comme une robe de cérémonie.

Ajoutons à cela que cette si grande diversité de richesses et d’ornements que nous voyons dans la nature n’a pas été faite au hasard et sans dessein. Elle n’est pas tombée fortuitement des mains de Dieu ; elle doit être, comme toutes les autres choses, à l’usage des hommes, je dis des hommes qui sont ses enfants plutôt que des hommes qui sont ses ennemis. Et puisque le luxe et l’orgueil s’en servent mal, il faut bien qu’il y ait quelque vertu subalterne à la dévotion et soumise à ses règlements, qui se serve innocemment de ces choses, qui les remette dans leur [page 145] juste usage, qui les purifie des taches que les vices y ont laissées.

La dévotion n’est donc pas une vertu de l’école des Cyniques, elle n’est pas de cette secte sauvage et demi-brutale qui ne laissait qu’une besace et un bâton à ses sages. Elle souffre les ornements du corps, mais elle les souffre à certaines conditions et dans certaines justesses, qui sont d’obligation et de bienséance ; et si elles ne sont observées avec soin, la richesse des habillements n’est à bien dire qu’une disconvenance précieuse, qu’un désordre qui a du lustre, qu’une disproportion étudiée et de grands frais ; les [page 146] blessures et les maladies de l’âme paraissent au travers des ornements de la chair, et ce qui fait l’honneur de la servante fait la confusion de la maîtresse.

Livre second.
Chapitre IX.

Que la dévotion veut que les parures soient nettes de mauvaise intention et de scandale ; qu’elles soient sans affèterie et sans artifice ; qu’il n’y entre point de fard ni de luxe.

Il y a trois règles principales que la dévotion veut qu’on observe dans les habillements et dans les [page 147] meubles. La première est qu’ils soient sans scandale, sans artifice et sans luxe. La seconde, qu’ils soient accommodés aux conditions, aux âges et au temps qui règne. La troisième, qu’ils soient accompagnés d’autres ornements, qui leur donnent un second éclat et les sanctifient.

Premièrement, elle les veut sans scandale, et par là elle les purifie des taches qui leur pourraient venir des mauvaises intentions de certaines créatures entreprenantes et dangereuses qui exercent une espèce de piraterie dans les assemblées, qui aspirent à la tyrannie des âmes, qui tendent des filets à tous les esprits, qui veulent mettre le [page 148] feu dans tous les cœurs.

Par là encore elle défend certaine effronterie si licencieuse et de si mauvais exemple, qui ne considère ni les particuliers ni le public, qui ne respecte ni les bonnes lois ni les bonnes mœurs, qui expose aux yeux des hommes, et quelquefois même aux yeux des anges et du sanctuaire, une nudité qui pourrait être coupable et de la chute des anges et de la ruine du sanctuaire.

Autrefois saint Paul ne souffrait pas que les femmes eussent la tête découverte dans l’église, et aujourd’hui, au mépris de saint Paul et au scandale de l’Église, quelques-unes y [page 149] viennent demi-nues. Ne font-elles point de différence entre l’autel et la théâtre, entre la messe et la comédie, entre leur juge et leurs galants ? Sont-elles là pour faire de nouveaux prisonniers et violer la franchise des lieux saints par leurs rapines ? Ne craignent-elles point le zèle des Chérubins qui assistent aux saints Mystères ? N’appréhendent-elles point que les plaies de l’Agneau qui s’immole sur l’autel s’ouvrent à leur condamnation et à leur supplice, et qu’il en sorte un feu vengeur et dévorant qui les consume ?

Secondement, la dévotion veut que les ornements soient [page 150] sans artifice ; et par là elle défend les soins excessifs et les curiosités affectées ; elle rejette les façons où il y a de l’étude et de la bizarrerie, les modes qui se font remarquer par leur nouveauté ou par leur extravagance, qui n’ont pas encore la prescription du temps ni l’approbation de la coutume, qui ne sont pas autorisées par l’usage de celles qu’on peut suivre sans se départir de la vertu et sans laisser de tache à sa réputation.

Surtout elle condamne cet art corrupteur de la nature et réformateur des œuvres de Dieu, qui fait état de blanchir les noires, de rajeunir les vieilles, d’embellir les laides. C’est [page 151] pourtant un art de fourbes et d’impostures [sic.] que cet art ; et celui-là, quoi qu’on en dise, est bien moins trompeur, qui se vante de savoir faire des diamants avec du sable et de l’or avec du cuivre. Il promet de faire une jeunesse de soixante ans, de rappeler le printemps après l’automne, de conserver les fleurs jusques aux neiges ; et il gâte les dents, il avance les rides, il fait tomber les cheveux et ruine généralement tout l’édifice qu’il replâtre et qu’il réforme.

Il se fait nommer l’Artisan des grâces, et il ne sort que des monstres de sa boutique. En effet, l’Afrique peut-elle rien produire de plus étrange, les fables [page 152] peuvent-elles rien feindre de plus bizarre, et se peut-on rien imaginer de plus extravagant qu’un visage composé de six bouteilles et d’autant de boîtes ; qu’une tête assemblée de parties achetées en dix boutiques ; qu’une femme où il entre plus de pièces rapportées que dans un ouvrage de marqueterie ; qu’une Française qui est espagnole et africaine, qui est indienne et anglais, qui a le front d’un blanc au-delà les monts et les joues d’un rouge d’outre-mer, qui a des dents venues de levant et des cheveux apportés du nord ?

Mais que dira-t-on de cette hypocrisie de la taille, de ce [page 153] mensonge perpétuel de toute la personne ? Est-il moins coupable et sera-t-il moins rigoureusement puni que celui de la parole ? Que dira-t-on de cette entreprise faite sur l’image de Dieu, de cette falsification de ses traits ? sera-t-elle moins criminelle que la falsification de la monnaie, que la corruption des sceaux du prince ?

Que dira-t-on encore de cette critique arrogante et présomptueuse, de cette censure impie et sacrilège qui entreprend de corriger le chef-d’œuvre du grand Maître, qui ose lui donner de nouvelles règles et des idées plus parfaites que les siennes, qui veut lui apprendre [page 154] à mieux faire les hommes qu’il ne les fait ?

Mais s’il y a des malédictions et des anathèmes lâchés sur ceux qui changent une syllabes en ses paroles, qui augmentent ou qui diminuent ses Écritures d’une seule lettre, n’y aura-t-il point de peines préparées à ceux qui pervertissent le plus bel ouvrage de ses mains, qui falsifient son image, qui altèrent sa ressemblance ?

Troisièmement, la dévotion ne veut pas que dans les habillements et dans les meubles il y ait rien qui sente le luxe. La police a condamné le luxe avant la dévotion, et après les édits des rois et les arrêts des par-[155]lements qui l’ont tant de fois banni, il serait superflu d’alléguer les décrets des pontifes et les canons des conciles qui l’excommunient. Il n’y a point d’État ancien ni moderne, point de monarchie ni de république d’où les lois ne l’aient chassé ; et jamais les particuliers ne l’ont rappelé, jamais le public n’a consenti à son rappel, qu’il n’ait ruiné les particuliers et le public.

Il a fait plus de mal à Rome que les Gaules victorieuses de Rome, que l’Afrique débordée jusqu’aux portes de Rome. Il a fait plus de dégât dans la France que l’Espagne et l’Angleterre, que les reîtres et les [page 156] Croates, que les guerres étrangères et les civiles. Et si la fortune des royaumes et des empires ne lui peut résister, est-il à croire que les fortunes des particuliers lui résistent ? est-il à croire qu’il n’abatte pas de petites figures de boue, s’il abat des colosses, voire des colosses de bronze ?

C’est donc un dangereux hôte que le luxe, quelque spécieux et quelque honorable qu’il paraisse ; et ceux qui se plaisent à l’éclat qu’il jette et au bruit qu’il fait se plaisent aux présages de leur ruine. La dévotion lui défend l’entrée de tous les lieux où elle entre, et en sa place elle introduit dans les [page 157] maisons, dans les meubles et dans les habillements, une bienséance proportionnée aux conditions, ajustée aux âges, accommodée au temps même qui est en règne.

Livre II.
Chapitre X.

Que l’habillement, le logis et les meubles doivent être proportionnés aux conditions ; que la jeunesse de droit naturel peut être parée ; que la vieillesse se doit contenter d’être propre.

Cette première règle, pour être juste, doit être suivie de la seconde, et il ne suffit pas que [page 158] les ornements soient sans tache et sans scandale, il faut encore qu’ils soient proportionnés aux conditions, qui ont leurs mesures différentes, comme les corps ont les leurs, et qui veulent être logées et vêtues selon cette différence de mesures. Il y a dans la nature et dans les arts des modèles et des exemples de cette règle.

La nature, qui a couronné le paon, lui a donné une richesse de plumage et une pompe de queue qui répondent à la dignité de sa couronne. Elle a donné à l’aigle un autre nid et d’autres ailes qu’à la colombe ; et dans la fable même, cet animal servile qui se couvrit de la peau d’un lion [page 159] fut la risée de tous les autres.

Dans les arts, un palais se doit bâtir d’autres matériaux qu’une cabane ; il faut d’autres ornements à un temple qu’à une halle ; les vases d’honneur, pour user des termes de saint Paul, se font plus curieusement et d’une étoffe plus précieuse que les vases d’ignominie. Et dans la statue énigmatique et mystérieuse qui représentait les différences des conditions aussi bien que celles des empires, la tête était d’or et les pieds n’étaient que de terre.

Cette bienséance pourtant n’est pas observée comme elle devrait. Les pieds ont pris ce qui appartenait à la tête ; des [page 160] vaisseaux destinés à l’ignominie sont dorés et parfumés, et de petites créatures nées dans la boue et faites de boue sont plus parées que des autels, sont plus ajustées que des temples. À peine avaient-elles hier de quoi se couvrir, elles avaient à peine de quoi vivre, et aujourd’hui elles ont des seigneuries en diamants et en perles, elles portent en jupes et en collets ce qui suffirait à la subsistance de six familles.

Après cela, on demande quelle sècheresse a épuisé tant de grandes bourses, quel mauvais vent a fait tomber tant de puissantes maisons ; on demande ce qu’est devenue l’abondance de [page 161] la campagne demi-déserte, où est allée la subsistance des provinces ruinées. On s’en prend à la Fortune, qui n’est qu’une idole de papier ; on en accuse le Temps, qui est un fantôme sans malice et sans action ; et on n’en accuse pas le Luxe, qui est la mauvaise fortune et qui fait le mauvais temps des riches.

À la bienséance des conditions il faut ajouter la bienséance des âges, qui ont leurs diversités et leurs convenances. Sur quoi on peut prendre pour les ornements du corps les mêmes règles que j’ai données pour les divertissements de l’esprit. La joie et la propreté peuvent être de tous les âges ; [page 162] l’enjouement et les atours n’en peuvent être ; et ce qui serait réforme et sévérité à vingt ans serait extravagance et coquetterie à soixante.

De tout temps la jeunesse a cru avoir droit de se parer, et ce droit semble lui avoir été conféré par la nature, qui a paré la jeunesse de toute chose. Elle a paré la matinée, qui est la jeunesse du jour ; elle a paré le printemps, qui est la jeunesse de l’année ; elle a paré les ruisseaux, qui sont la jeunesse des rivières. Tous les mois elle pare de nouveaux rais les jeunes lunes ; tous les jours elle pare de nouvelles couleurs le jeune soleil ; tous les ans elle pare de nouvelles fleurs [page 163] la terre et les arbres qui rajeunissent ; elle se pare elle-même et se rajuste toutes les fois qu’au retour de la nouvelle saison elle reprend une jeunesse nouvelle. Il peut donc être permis de se parer en un âge qui est la fleur et la verdure des ans, qui est la matinée et le printemps de la vie.

Mais il en faut demeurer là et il se faut garder de vouloir mêler la fleur à la lie et la verdure à la sècheresse ; il se faut garder de confondre le printemps avec l’hiver et le soir avec la matinée. Il ne faut plus parler de bouquets quand les feuilles tombent, et le contretemps serait étrange, de [page 164] chercher des roses sur la neige. Il serait encore plus étrange, d’ajuster une tête chauve et de parfumer des cheveux gris. Mais ce ne serait plus un contretemps, ce serait un prodige, de peindre et d’ajuster un squelette, de se parer et de se farder sur le bord de sa fosse, de se couvrir de mouches et de poudre, quand on commence à sentir les vers et la pourriture. [page 165]

Livre II.
Chapitre XI.

Que l’Église et l’État ont leurs saisons différentes, et que les habillements doivent être différents selon la différence de ces saisons.

Outre les âges, qui regardent les personnes, l’Église et l’État ont leurs saisons différentes, et ces différentes saisons ont leurs bienséances, qui veulent être observées. Dans l’Église il y a des temps de sainte allégresse et de réjouissance chrétienne, et en ces temps-là il n’y a point de rigueur qui ne se détende, il n’y [page 166] a point d’austérité qui ne s’adoucisse ; les pierres mêmes sont parées extraordinairement et il n’est pas jusqu’aux épines du désert qui ne fleurissent.

Mais cette réjouissance et ces ornements ne sont pas de tous les jours, et il y a des temps de deuil et des saisons de pénitence où le sac serait plus propre que la soie et la cendre aurait meilleure grâce que les perles. En ce temps-là que toutes les choses sont affligées de la mort du Fils de Dieu, que les autels en portent le deuil, que les choses en sont muettes, que les cierges en ont perdu la lumière, que les marbres la sentent et la [page 167] pleurent, une âme serait bien dure et bien insensible, qui ne prendrait aucune part à ce deuil public, qui n’en voudrait pas troubler une seule boucle de ses cheveux ni se défaire d’une seule mouche, qui irait à l’église comme à la foire, et encore le jour du Vendredi saint porterait le carnaval en vanités et en luxe.

L’État aussi a ses fêtes et ses temps heureux, qui veulent être parés et qui souffrent que l’on se pare ; et la vertu serait suspecte et donnerait du scandale, si elle paraissait en habit de deuil à un sacre ou à un couronnement, à un jour de [page 168] traité de paix ou à un jour de triomphe.

Mais certes aussi il n’y a pas seulement de l’indévotion, il y a de l’inhumanité en quelques-uns qui ne distinguent point les saisons, qui aigrissent le sentiment des misères générales par la montre de leurs délices particulières, qui exposent aux yeux d’un public mendiant et affamé, déchiré et languissant, des profusions qui pourraient lasser les désirs d’un roi, qui pourraient épuiser les finances d’un royaume.

Ces gens-là ont-ils composé avec la Fortune ? Ont-ils des garants et des titres d’une [page 169] prospérité perpétuelle ? Sont-ils assurés que le mauvais ange qui va de maison en maison ne passera point devant leurs portes et qu’ils n’auront point de part à la punition publique ? Une telle grâce est plus à plaindre qu’à désirer ; ce serait moins un privilège qu’une excommunication, et il n’y a que ceux qui sont retranchés de la société des hommes qui ne sont point châtiés avec les hommes.

Mais s’il n’y a point de maisons privilégiées, si l’Ange exécuteur entre partout, si la tempête est générale, si le feu qui est aujourd’hui chez leurs voisins se prendra demain chez eux, n’est-ce pas ou une étrange [page 170] dureté ou une étrange délicatesse, d’assister en habit de fête à la ruine de sa patrie, d’être couronné et parfumé dans un deuil public, de faire des bouquets et de se parer à la lueur du feu dont les maisons sont environnées ? [page 171]

Livre II.
Chapitre XII.

De l’ornement de l’âme, qui doit accompagner l’ornement du corps ; de la bonne intention qui le doit sanctifier ; réflexions morales et chrétiennes sur l’usage des ornements.

Il ne suffit pas que l’ornement du corps soit purgé de scandale, d’artifice et de luxe, qu’il soit accommodé aux conditions,aux âges et aux saisons ; il faut qu’il soit accompagné d’autres ornements, plus intérieurs et plus durables, qui lui donnent de l’éclat et de l’esprit, qui l’honorent et le [page 172] sanctifient.

Tertullien en fait un assortiment à sa mode, quand il propose aux dames chrétiennes un fard composé de blanc d’innocence et de rouge de pudeur, un collier fait du joug de Jésus-Christ, des pendants d’oreilles façonnés de sa parole et d’autres semblables atours, qui parent toutes les conditions et font honneur à tous les âges ; qui ne sont point sujets à la bizarrerie des modes ni à la sévérité des lois somptuaires ; qui donnent de la grâce aux rides mêmes et aux cheveux blancs ; qui font la beauté, la jeunesse et l’éclat de l’âme ; qui lui sont des marques de noblesse et des enseignes de souveraineté ; qui [page 173] la rendent digne de l’amour de Dieu et à la préparent à ses visites et à ses faveurs.

À tout cela il faut ajouter une grande pureté d’intention, tirée de la tyrannie de la coutume et des servitudes de sa condition, imitée d’Esther, de Judith et des autres, qui ont sanctifié la grandeur et la beauté et allié les vertus avec les grâces. Et afin de relever l’esprit de temps en temps et le dégager de l’embarras que lui font des mouchoirs et des collets, des robes et des jupes, et tout le reste de cet attirail qui suffirait à charger quatre mulets, on le peut entretenir de quelque bonne lecture ou de quelques [page 174] réflexions qui se pourront faire sur le modèle que j’en vais donner.

À quoi bon tous ces ornements, qui sont à mon pauvre corps ce que les couleurs sont à une statue de terre, ce que la neige est à un bourbier, ce qu’un emplâtre de soie est à un ulcère ? Les couleurs n’empêchent pas que la pluie qui tombe sur la statue n’en fasse de la boue ; le bourbier ne laisse pas de sentir mauvais sous la neige, ni l’ulcère de faire mal et de se pourrir sous la soie.

Que sert-il de luire et d’être parée, si l’on n’a au dedans des parures qui répondent à celles du dehors, si l’on n’a un esprit qui sanctifie et qui gouverne ces [page 175] lumières ? Les comètes ont de l’éclat, mais c’est un éclat de corruption et de supplice, un éclat qui fait peur et que l’on déteste. Les pavots ont du lustre, mais ils ont un esprit malfaisant et une mauvaise odeur qui déshonore ce lustre. Les roses sont peintes et parfumées, mais elles sont environnées d’une infinité d’épines qui les piquent. Et une âme vicieuse qui est dans un corps paré comme un démon dans un temps, y est-elle moins tourmentée de sa mauvaise conscience ? Sentira-t-elle moins le feu de son supplice quand le temple sera ruiné ?

Mais n’est-ce point des péchés de mon père et de la [page 176] matière de sa damnation que je me pare ? Ces perles ne sont-elles point des larmes du pauvre ? Ces dorures sont-elles bien nettes du sang de l’orphelin et de la veuve ? N’y a-t-il rien de la sueur et de la substance du peuple en ces jupes ?

Qui m’assurera que ce n’est point une victime destinée au fer et au feu de la justice divine que je pare ? Combien y en a-t-il maintenant sous ce fer et dans ce feu, qui ont été les idoles de leur siècle, qui ont mené les rois et les conquérants en triomphe ? Et si la justice divine faisait grâce d’une seconde vie à quelqu’une de ces malheureuses, passerait-elle le temps à se tordre les cheveux et à [page 177] s’appliquer des mouches ?

Que sais-je, si je n’arriverai point à la même fin par la même route ? Que sais-je, si de mes diamants et de mes perles il ne se fera point un jour des flammes et des charbons ? si de mes toiles d’or et d’argent il ne se fera point de robes ardentes qui me brûleront éternellement ?

Que répondrai-je à Dieu, quand il me reprochera que j’ai fait plus d’état de mon teint que de sa grâce, que j’ai moins appréhendé le désordre de ma conscience que le désordre de mes cheveux, qu’une petite sècheresse sur la main m’a donné plus d’inquiétude que six ulcères dans l’âme ? , et que ma vie a [page 178] été comme la vie d’une poupée, toute en habit et toute de montre ?

De semblables réflexions soutiendront l’esprit et l’empêcheront de se plonger dans la matière ; elles le dégageront du présent et lui feront jeter la vue sur l’avenir ; pour le moins elles seront cause que toute la matinée ne s’en ira pas à rien et que parmi des bagatelles il y aura quelque chose de sérieux, qui instruira la vanité et la tiendra sous la discipline. [page 179]

Livre II.
Chapitre XIII.

Si la dévotion peut compatir avec ce qu’on appelle galanterie.

Ce n’est pas assez que la dévotion ait une joie constante et perpétuelle, qu’on lui laisse les plaisirs honnêtes et les divertissements réglés, qu’elle retienne dans les habits et dans les meubles tous les ornements que la bienséance et la coutume peuvent souffrir ; il y a des difficiles qui voudraient encore que la dévotion composât avec la galanterie, ou pour le moins qu’elle [page 180] dissimulât avec elle.

Que ferait-on à ces malades dégoûtés qui ne veulent point guérir s’ils ne guérissent avec des bisques et des ragoûts, si on ne leur met du vin d’Espagne en apozèmes et de l’hypocras en médecines ? Néanmoins il faut user encore ici de distinction et séparer les choses qui sont mêlées dans l’équivoque. Les paroles n’y seront pas perdues, et il s’y trouvera lieu de donner quelque instruction sur un sujet qui n’est pas moins embarrassant que l’ambition et qui fait bien autant de bruit que la fortune.

Il y a une galanterie scandaleuse et criminelle, qui est [page 181] contraire à la conscience et à l’honneur, qui tue l’âme en souillant le corps, qui est condamnée par les lois divines et les lois humaines, et dont le nom même est défendu aux bouches chrétiennes.

Personne que je sache n’a encore parlé d’allier cette sorte de galanterie avec la dévotion. L’alliance en serait bien autre que de l’épine et de la rose, que de la nuit et du jour, que de l’ombre et de la lumière, et ce serait comme si on alliait Bélial avec Jésus-Christ, comme si on mettait une idole dans l’Arche, comme si on introduisait Dagon dans le sanctuaire. [page 182]

Il y a une seconde sorte de galanterie, qui n’est pas si noire ni de si mauvaise odeur que celle-là, qui ne fait pas tant de fumée ni tant de bruit, qui n’est pas si criminelle ni si décriée. En apparence, elle se resserre dans les bornes du devoir, et son dessein n’est pas d’aller à cette sale extrémité qui est au-delà de l’honneur. Mais les bornes qu’elle se donne sont un peu larges et quelquefois elle va plus loin que son dessein et passe le but où elle vise.

Elle n’en veut, dit-elle, qu’à l’esprit, mais ne pouvant aller à l’esprit que par le corps, il est bien à craindre qu’elle s’arrête au passage et qu’elle aime mieux la possession du logis, qui se voit [page 183] et qui est exposé à ses usages, que la bienveillance du maître, qui est invisible et qui ne satisfait que d’images et en idées.

Plusieurs raisons me persuadent que cette seconde sorte de galanterie ne se peut accommoder avec la dévotion. Premièrement elle fait des liens à l’âme, et quoique ces liens ne lui semblent d’abord que des filets, voire des filets de soie, qui parent plutôt qu’ils ne chargent, ils ne laissent pas de lui embarrasser les ailes et de lui ôter le mouvement que la dévotion lui demande.

Secondement, elle amène avec soi comme un essaim de soucis qui pressent, de soins qui [page 184] piquent, de désirs qui voltigent, et d’autres semblables passions inquiètes et turbulentes qui font un bruit continuel autour du cœur, qui l’empêchent d’ouïr la voix de Dieu qui lui parle, qui le divertissent de l’attention qu’il doit à la grâce qui l’appelle.

Troisièmement, elle apporte une infinité d’occupations inutiles et embarrassantes qui font de la foule et qui pressent de jour et de nuit, qui se mettent en la place des affaires et en la place du repos ; et si quelquefois on pense donner à la dévotion une seule demi-heure de réserve, ces importunes envoient tumultuairement et avec bruit [page 185] mille différentes pensées qui ne lui en laissent pas une minute qu’elles n’enlèvent ou qu’elles ne gâtent. Les oiseaux qui fondaient sur le sacrifice d’Abraham n’étaient pas plus importuns, et il faudrait quelque chose de plus fort que la vertu d’Abraham pour s’en défaire.

Quatrièmement, elle donne lieu à quantité de petits péchés, qui ne sont pas véritablement de ces vautours qui déchirent, mais qui sont de ces mouches que l’Écriture sainte dit qui corrompent l’esprit des meilleurs parfums. Je veux bien qu’ils n’éteignent pas la charité, je veux qu’ils n’ôtent pas la vie à l’âme ; c’est assez qu’ils [page 186] refroidissent la dévotion et qu’ils ternissent l’éclat de la grâce. On ne se défend pas seulement des serpents qui empoisonnent, on se défend même des vers qui salissent.

Cinquièmement, la chasteté n’y est pas en assurance, et je ne sache guère de caution sur laquelle je lui conseillasse de s’y engager. Les pures eaux à leur source deviennent boueuses à quatre pas de leur source ; la manne engendrait des vers et se corrompait, quoiqu’elle fût faite de la main des anges ; il se parle, dans l’Écriture, de certains Chérubins qui avaient des têtes d’homme et des pieds de bête, et saint Paul nous [page 187] avertit qu’il y a des choses qui commencent par l’esprit et se terminent à la chair.

Ce n’est pas que j’impute ce désordre à toutes les amitiés. Le siècle n’est pas si corrompu, la nature n’est pas si débauchée, l’honnêteté publique n’est pas si perdue que l’amitié ne puisse être bien avec les grâces sans se mettre mal avec l’honneur, qu’elle ne puisse passer d’un sexe à un autre sans déchoir du rang qu’elle tient entre les vertus.

Il peut donc y avoir des amitiés fort innocentes, il peut même y en avoir de fort vertueuses, mais cette innocence et cette vertu ne se doivent pas attendre de tous ceux qui les [page 188] promettent. Les empoisonneurs ne décrient pas leurs mauvaises drogues par de mauvais noms, ils ne les servent pas dans des vases de mauvaise odeur et gâtés de boue, et si le vice venait à découvert et tête levée, s’il se présentait sans déguisement et sans masque, s’il disait son nom à la porte, il n’y a guère de maison qui lui fût ouverte.

On demandera peut-être en cet endroit si des choses si différentes et de si grande conséquence n’ont point de marques extérieures qui les distinguent. Elles en ont sans doute, et personne ne s’y trompera, qui ne les prendra point au hasard et à [page 189] l’aventure. Le bon amour fait les bonnes amitiés, le mauvais fait les mauvaises. Le bon amour néanmoins n’est pas immobile et gelé, comme quelques-uns le croient ; il est plus actif et a plus de feu que l’autre. Mais il agit de concert et de mesure, il se meut sans emportement et sans désordre, et son feu, qui est toujours élevé et toujours pur, ne tombe jamais, et jamais ne fait de fumée.

Je pense qu’après une longue épreuve on se peut engager sur cette marque, et qu’il ne peut y avoir de péril dans les amitiés où il n’entre rien de pesant ni d’obscur, rien qui abatte ni qui aveugle, [page 190] comme parle saint Augustin, lumineuses depuis leur principe jusqu’à leur terme. C’est-à-dire, pour expliquer une figure par d’autres figures, qu’il n’y a rien à craindre dans les amitiés qui sont aussi pures et aussi spirituelles que celles des palmes, qui s’aiment sans se toucher ; que celles des astres, qui n’ont communication que de l’aspect et de la lumière ; que celle des Chérubins de l’Arche, qui étaient conjoints par le propitiatoire et ne s’approchaient que du bout des ailes. [page 191]

Livre II.
Chapitre XIV.

Qu’il y a une galanterie de pur esprit qui peut compatir avec la dévotion ; qu’il s’est toujours vu des saints polis et des dévots civilisés ; exemples anciens et modernes qui le confirment.

Outre la première espèce de galanterie, qui est condamnée, et la seconde, qui est suspecte, il y en a une troisième, qui est toute innocente et toute pure, qui ne prend les choses que par leur esprit et qui donne de l’esprit à toutes les choses où elle se mêle. [page 192] Et celle-ci, qui est la fleur de la vie civile, le caractère des honnêtes gens et le propre trait des personnes de condition, je dis de condition naturelle et indépendante de la fortune, ne peut avoir de définition exacte qui la représente tout d’une vue.

On pourrait néanmoins que c’est un assemblage de grâce et de gentillesse, de civilité et de complaisance, et d’autres semblables qualités mêlées ensemble et liées avec beaucoup d’esprit, mais d’esprit agréable et délicat, qui les soutient et les gouverne, qui leur prête son fond et sa pointe, qui leur donne de l’action et du lustre. [page 193]
On pourrait dire encore plus définitivement, et en termes plus exprès et plus formels, que cette sorte de galanterie est une certain teinture de grâces disciplinées et civiles, est une certaine impression d’esprit agréable et lumineux, qui donne de la politesse et de l’éclat, de la dignité et de la noblesse à tout ce que fait et à tout ce que dit un honnête homme.

Sur quoi il faut remarquer que comme il y a d’honnêtes gens de plus d’un sexe et de plus d’une profession, il y a aussi des galanterie de plus d’un espèce. Mais de quelque espèce qu’elles soient, il faut que l’esprit y règne ; je ne dis pas [page 194] l’esprit de l’université et du collège, je dis l’esprit de la cour et du grand monde.

Il est arrivé déjà qu’on a donné le nom de galant à tout ce qu’il y a de plus ingénieux et de plus exquis, de plus raffiné et de plus spirituel dans les arts ; on l’a donné à ce je ne sais quoi qui est comme la fleur et le lustre de chaque chose ; et non seulement il y a de la galanterie dans les beaux vers, dans les belles lettres, dans les belles devises, qui sont des ouvrages de pur esprit, il s’en est même trouvé pour les armes et pour les meubles, pour les exercices et pour les jeux, pour les plaisirs et pour les délices, je dis pour les plaisirs [page 195] des savants polis et pour les délices des sages de bel esprit.

Il n’y a donc point de doute que cette sorte de galanterie ne se puisse accorder avec la dévotion. Elle est toute d’esprit et de grâce ; la vertu n’est pas ennemie des grâces. Bien loin d’être leur ennemie, elle est leur compagne et leur alliée, elle a communication de biens avec elles ; pour la force et pour l’action qu’elle leur donne, elle reçoit d’elles de la douceur et de l’agrément ; et ce n’est que la vertu des cyniques qui est sauvages, ce n’est que celle des hypocrites qui est fâcheuse. [page 196]

Certes aussi, la condition des vertueux serait bien dure, et la vertu aurait une étrange suite, si elle n’était suivie que par des barbares et par des pédants, s’il fallait être stupide pour être dévot, si le juste de la morale se faisait du rude des arts, si outre les lois qui défendent les désordres de la volonté et les débauches du corps, il y avait d’autres lois qui défendissent les agréments de l’esprit et la politesse des mœurs.
Mais s’il y a des lois de cette nature, elles n’ont pas encore été publiées et l’usage reçu leur est contraire. De tout temps on a vu des saints polis et des dévots de bel esprit ; de temps [page 197] il y a eu des vertus ingénieuses et des vertueux civilisés.

Les lettres qui nous sont demeurées de saint Basile, de saint Grégoire de Naziance et de l’évêque Synesius sont des patrons de cette belle manière de sainteté. L’ancienne Grèce, qui était la mère des Grâces et des Muses, qui était toute éloquente et toute poétique, n’a jamais rien fait de si agréable et de si spirituel. Ses sophistes, qui étaient les philosophes galants, n’ont rien laissé de si parfumé ni de si fleuri, et la merveille est que ces parfums et ces fleurs étaient d’un désert qui n’était pas seulement plus pur et plus [page 198] innocent, mais qui était encore plus poli et mieux cultivé que la cour.

Mais cela ne regarde que la manière d’écrire ; et quant à la manière d’agir, il y a assez d’autres exemples anciens et modernes de cette vertu ingénieuse et civilisée. Il y en a pour les cavaliers et pour les dames, il y en a chez nos voisins et parmi nous. Et il se trouvera peut-être que les domestiques valent bien les étrangers.

Les cavaliers se peuvent proposer l’exemple du maréchal de Boucicaut, qui fut si brave qu’en la journée que les chrétiens perdirent contre Bajazet, il perça deux fois un gros [page 199] de plus de vingt mille Turcs ; qui fut si chastes que les soupçons mêmes et les mauvais bruits, qui entrent partout, n’avaient point d’entrée chez lui ; qui fut si galant, mais d’une galanterie si noble et si chrétienne, qu’il institua un ordre de chevalerie pour la défense des dames.

Celles qui sont curieuses des raretés de delà les monts se pourront proposer cette Victoria Colonna, femme du marquis de Pesquaire, laquelle effaça par sa science et par sa vertu la réputation des originaux de l’ancienne Rome. Elle composa un poème des victoires de son mari, et ce poème fut la plus [page 200] précieuse et la plus illustre couronne de ces victoires. Après sa mort, elle demeura mariée à sa mémoire et se fit de son veuvage une espèce de religion, qu’elle préféra à l’amour et à la fortune de tous les prétendants qui la recherchèrent. Néanmoins il n’y eut jamais rien de farouche en son veuvage ; sa vertu ne fut jamais bizarre ni chagrine, et l’adresse fut célèbre dont elle se défit de ses poursuivants, à qui elle répondit que son mari n’était pas encore mort pour elle. Les élégies ingénieuses et les devises spirituelles qu’elle fit de son deuil et de sa constance témoignèrent qu’il y avait de l’intelligence en son deuil ; que sa [201] constance était une constance éclairée et lumineuse comme celle du diamant ; que ses larmes étaient des larmes d’esprit ; et encore maintenant il se voit quelques reliques de ces belles larmes, qui sont conservées avec soin dans les cabinets des curieux d’élégies et de devises.

On pourrait ici donner quelque lieu à cette si vertueuse et si sage Infante, dont le nom et la mémoire font encore aujourd’hui l’honneur de la maison d’Autriche. Jamais dévote ne trouva mieux qu’elle le juste tempérament des vertus fortes ; jamais princesse ne fit du bien avec [page 202] plus d’esprit ni de meilleure grâce, ne fut magnifique d’une manière plus ingénieuse et plus galante. Jamais personne ne purifia mieux l’esprit de la cour ni ne prit plus innocemment l’air du grand monde. Elle ne disait pas un mot qui n’eût de l’attrait et de la pointe. Elle ne faisait pas une action où il n’y eût de la grandeur et de la noblesse ; il ne sortait rien de ses mains qui n’en sortît avec l’odeur de sa vertu et la teinture de sa fortune.

Mais il n’est pas nécessaire de sortir de chez nous pour avoir des exemples de cette galanterie vertueuse et spirituelle, et nous connaissons assez de [203] personnes qui semblent avoir été envoyées au monde pour instruire et pour corriger le luxe, pour rendre l’honneur à la volupté et la remettre dans la discipline, pour enseigner à la cour la manière de se réjouir ingénieusement et avec art, pour apprendre aux réformateurs mal informés que toutes les Grâces ne sont pas licencieuses et déréglées, qu’il y en a de modestes et de régulières, et que les désordres sont des volontés et des personnes, et non pas des conditions ni des fortunes. L’abeille prend de quoi faire du miel où l’araignée prend de quoi faire du venin ; un même rayon fait la [page 204] bonne odeur de la rose et la mauvaise odeur de la rue ; le lis se blanchit au même soleil où la mûre se noircit ; et il y a des âmes qui se souillent et se corrompent où d’autres se purifient et s’embellissent.

LA DEVOTION AISEE.

Livre troisième.
Chapitre premier.

Que les esprits les plus élevés ne sont pas les plus dévots ; que la contemplation n’est pas nécessaire à la dévotion.

Il se voit assez de gens qui ne sont obsédés ni de cet esprit follet qui est intendant des jeux, ni de ce démon de midi qui [page 206] préside au luxe, ni de cet autre démon de feu qui porte à l’amour et aux désordres qui l’accompagnent. Le jeu n’est que pour les riches oisifs, qui ont de l’argent inutile et du temps à perdre. Le luxe n’est que pour ces superbes aisés qui aiment le théâtre et les spectateurs, qui se plaisent à l’embarras et à la montre. L’amour n’est que pour les complexions où il y a plus de sang que de pituite ; il n’est que pour les saisons où le soleil est encore chaud, où il fait encore des fleurs et de la verdure.

Il ne serait donc pas difficile à plusieurs de s’accommoder avec la dévotion sur tous [page 207] ces articles. Mais ceux-là mêmes qui relâcheraient de ce côté-là se raidissent d’autre part et font venir d’ailleurs de nouveaux sujets de rupture. La dévotion, disent-ils, demande des esprits élevés et des âmes contemplatives ; elle veut une application trop continuelle et trop tendue ; il lui faut une perfection trop exacte et trop correcte ; et les devoirs qu’elle impose sont des corvées de trop grand frais et trop pénibles.

Ces appréhensions ne sont pas plus saines ni mieux fondées que les autres ; il y a comme en toutes les autres ou de l’ignorance ou de l’erreur ; et quoi qu’il y ait, il y faut [page 208] apporter du remède. C’est ce qui me reste à faire en ce dernier livre, où, considérant la dévotion de plus près et par ce qu’elle a d’intérieur et d’essentiel, je montrerai que les hautes contemplations ne lui sont point nécessaires ; qu’une médiocre application d’esprit et une perfection médiocre lui suffisent, et qu’il n’y a rien que de facile dans les devoirs et dans les charges qu’elle impose.

Premièrement l’élévation d’esprit qui est nécessaire à la science n’est point nécessaire à la dévotion. C’est une vertu qui est plus du cœur que de la tête, et il lui faut plus de chaleur que de lumière. Les Apôtres et les [page 209] Disciples, qui ont été nos premiers dévots, n’étaient pas de l’École de Platon ni de celle d’Aristote ; c’étaient, comme parle saint Justin, des hommes tout de filets et d’étoupes, nourris dans des barques et parmi des rames.

Dans l’Écriture sainte il se voit des chérubins à tête de bœuf, qui ont autant de feu et qui sont aussi près du trône de Dieu que les chérubins à tête d’homme. Le lézard, qui se traîne sur ses mains, comme dit le Sage, monte jusqu’au faîte des plus hauts palais ; et chez les rois mêmes il est logé plus haut que les rois ; et l’aigle, qui a de si fortes ailes, et [page 210] qui est née [sic] si voisine du soleil, descend de ce haut voisinage pour une charogne demi-rongée et demi-pourrie que des loups et des chiens lui ont laissée.

Secondement, l’élévation qui fait les contemplatifs ne fait pas toujours les saints. Les comètes ont leur hauteur et leur lumière aussi bien que les étoiles, et il y aura de tel faiseur de méditations qui sera méconnu du Fils de Dieu aussi bien que tel faiseur de miracles ; il y aura tel contemplatif renvoyé aussi bien que tel prophète désavoué et telle vierge chassée de la noce.

D’ailleurs, il y a peu de vrais contemplatifs, même dans le [page 211] désert et parmi les anachorètes, et il y a nombre de vrais dévots, même dans la cour et parmi les gens du monde.

Le Fils de Dieu aussi, qui eut si grand soin de déployer devant ses disciples le dessein du christianisme, de leur en montrer la juste forme et leur en marquer tous les traits, n’en choisit que trois pour être les spectateurs de ses nuits illustres et les témoins de ses extases ; et parmi tant de dogmes et tant de règles de mortification, d’humilité, de patience qu’il nous a laissés, il ne se lit pas un mot qui enseigne la contemplation, comme il ne s’en lit point qui [page 212] enseigne la prophétie ni l’art des miracles.

Livre III.
Chapitre II.

Que l’application d’esprit que demande la dévotion est aisée ; qu’elle doit être différente selon la différence des actions.

Quand je dis que les spéculatifs ne sont pas toujours les dévots et que la contemplation n’est pas une partie essentielle à la dévotion, je ne veux pas dire que la dévotion puisse être étourdie et précipitée, que l’application d’esprit et la considération ne lui soient point nécessaires. [page 213] Elles le sont sans doute, et une dévotion inconsidérée ne serait pas un moindre prodige qu’une tempérance déréglée, qu’une prudence tumultuaire, qu’une justice démesurée. Mais outre qu’elle ne les demande pas si tendues et si continuelles que l’on s’imagine, elle n’est pas seule qui en demande.

N’en donne-t-on point aux sciences et aux arts, aux affaires et au trafic, aux procès et au ménage ? N’en donne-t-on pas même aux compliments et aux visites, au jeu même et à la danse ? Il n’est pas jusqu’à la débauche et au vice à quoi l’on n’apporte de l’application d’esprit ; et on traite la dévotion de [page 214] fâcheuse, on crie qu’elle en veut trop, si elle demande autant de réflexion qu’on en a pour des bagatelles, qu’on en apporte à la débauche.

Encore ne l’obtient-elle pas ; et on voudrait faire son salut plus à l’aventure et plus inconsidérément qu’on ne fait une entrée de ballet ; on voudrait gagner une éternité de bonheur avec moins d’application qu’on n’en [sic.] apporte à gagner une partie au trictrac ; on voudrait servir Dieu et satisfaire aux devoirs du christianisme plus tumultuairement et plus au hasard qu’on ne sollicite un juge, qu’on ne visite un ami, qu’on ne satisfait aux moindres [page 215] devoirs de la vie civile. C’est bien ignorer ce qu’est Dieu et ce que nous sommes ; c’est bien se moquer et de ses promesses et de ses menaces ; c’est bien prendre, et le Paradis pour une fable, et l’Enfer pour un épouvantail.

Cette application d’esprit, pour en dire un mot qui désabuse les imaginatifs et les ignorants qui l’appréhendent, ne doit pas être tendue et violente, sans interruption et sans relâche. Elle lasserait l’esprit et blesserait les organes, qui veulent être bandés modérément et qui demandent de justes intervalles d’action et de repos.

Davantage, elle ne se doit pas mettre en considérations tirées [page 216] de force et venues de loin. De semblables considérations sont des extraits qui épuisent le cerveau et le dessèchent, sont des essences qui se tirent avec peine et goutte à goutte, et sitôt qu’elles sont tirées, elles s’évaporent.

Il suffit à la dévotion de l’avoir telle que la prudence l’a communément dans les affaires. C’est-à-dire qu’il y faut de la liberté sans négligence, de l’étude sans contention, de l’assiduité sans empressement et du soin sans inquiétude.

En cela donc le dévot en usera comme le sage, qui ne se bande pas également ni n’agit d’une égale force en toutes [page 217] choses. Il distinguera les affaires et les temps. Il s’appliquera différemment et avec des considérations différentes, selon la différence des sujets et des occasions qu’il aura entre les mains ; il sera toujours dévot, mais il ne le sera pas d’une égale contention ni d’une même manière.

La prudence ne le souffre pas, toutes les matières n’en sont pas capables, et ce serait une disconvenance qui n’avancerait point la dévotion et qui blesserait la bienséance, de faire sur la Gazette d’aussi hautes réflexions qu’on en ferait sur l’Évangile ; de faire un conte avec le même esprit qu’on ferait sa confession ; de se mettre à table [page 218] avec un cœur aussi élevé et des pensées aussi recueillies que si l’on se présentait à l’autel.

Livre III.
Chapitre III.

De ce que je viens de dire il est aisé de conclure, pour l’instruction des appréhensifs prévenus et mal informés, que la dévotion n’est pas si incommode ni si gênante qu’on la fait ; qu’elle ne [page 219] demande pas tant de contrainte ni tant de formalités que l’on crie ; qu’elle ne veut pas une perfection trop exacte et trop recherchée en toutes choses. Il n’y a point de droit qui lui permette de demander plus qu’on en peut faire, et il est certain que toutes les choses qui se peuvent bien faire ne peuvent être de même mesure ni de même forme.

Premièrement, le bon et le beau, qui sont uniformes et sans distinction en eux-mêmes et dans leur source, ont des inégalités et des différences dans la matière où ils descendent. Dans le monde, la beauté d’un (sic) planète n’est pas celle d’une [page 220] étoile, et celle d’une montagne n’est pas celle d’une rivière. Dans l’homme, la beauté d’un visage est toute autre que la beauté de la main, et celle de l’œil toute autre que celle de la bouche. De même dans la vie dévote, la bonté ne peut être égale en toutes les bonnes œuvres ; et les vertus, quoiqu’elles soient toutes belles, n’ont pas toutes la même grâce.

Comment l’auraient-elles, étant si différentes de sujets et de matières, si diverses de conditions et de circonstances ? Les roses se font d’un même suc et sous un même soleil ; les perles se forment d’une même humeur et sous un même rayon ; et [page 221] néanmoins, toutes les roses n’ont pas le même éclat ni la même odeur, et il y a différence de prix et de lustre entre les perles.

Secondement, toutes les actions de la vie ne sont pas indifférentes à toute sorte de perfection. Les anciens ne faisaient pas leur Mercure de tout bois et la nature ne fait pas toute chose de toute matière. Elle en a une pour le diamant et une autre pour le verre, et ce qui lui sert à faire de l’or ne lui sert pas à faire du plomb.

Tous les arts qui travaillent sous la nature et après ses modèles suivent en cela son exemple, et leurs ouvrages sont [page 222] divers, selon la diversité de la matière qu’ils emploient. On ne fait pas une cabane avec du marbre, on ne fait pas un palais avec du chaume, et dans le plus beau palais du monde toutes les pierres ne sont pas des frises et des colonnes, toutes les pièces ne sont pas des cabinets et des galeries.

Il en est de même dans la morale : la vertu n’agit pas toujours d’une égale force, parce qu’elle ajuste sa force aux occasions et à la matière qui lui est donnée ; et quoiqu’elle ne fasse rien que de bien, ce bien néanmoins a ses degrés et ses mesures, a ses inégalités et ses différences. [page 223]

Mais qu’on ne croie pas que ces inégalités soient des défauts et que ces différences soient des taches ; elles ont leur grâce dans le tissu de la vie, qui doit être nuée comme la robe de l’Épouse, qui doit être composée d’actions héroïques et d’actions communes, comme la Fable à laquelle est elle comparée par les sages.

Troisièmement, les grâces, qui sont des aides nécessaires à la vertu, ne sont pas toutes de même étendue ni de même force ; elles ont leurs mesures et leur portée ; et leurs mesures ne se peuvent passer par aucun effort naturel ; on ne peut, quelque violence qu’on se fasse, aller [page 224] plus loin qu’elles ne portent. Il n’y a donc point de vertu qui puisse toujours aller par haut et d’un train toujours égal ; il n’y en a point qui ne décline et qui ne baisse, quand l’impression la quitte ; qui ne se détende et ne se relâche, quand elle est laissée à elle-même ; et ce ne serait faire effort que pour tomber, de vouloir aller plus haut que ne porte le ressort et que l’impulsion ne souffre.

Non seulement les grâces sont inégales, elles sont diverses et ont leurs qualités et leurs marques aussi bien que leur portée et leurs mesures. La grâce d’oraison n’est pas la grâce de tempérance ; celle qui fait les [page 225] débonnaires ne fait pas les justes ; il en faut une autre pour être aumônier et une autre pour être chaste, et les actions surnaturelles en demandent d’autres que les naturelles.

Il n’importe qu’elles soient toutes lumineuses et qu’elles viennent toutes de la source des lumières. Il en est comme des esprits solaires, ils viennent tous d’un même corps, ils descendent tous par des rayons qui se ressemblent ; la diversité pourtant en est merveilleuse, et il n’y a point de confusion ni de hasard en leurs offices. Ceux qui font les animaux ne sont pas ceux qui font les plantes ; il y en a d’autres pour les métaux que [page 226] pour les marbres ; et ce serait un monstre, quoique ce fût un monstre invisible, s’il naissait des cèdres et des palmes sous des influences qui ne doivent produire que du serpolet et de la lavande.

Le monstre serait encore plus grand et la merveille plus étrange, si l’on montait à une vertu éminente avec un aide ordinaire et par une grâce du bas ordre ; si l’on faisait des actions héroïques quand on n’a que l’assistance qu’il faut pour en faire de communes. [page 227]

Livre III.
Chapitre IV.

Que la vie dévote ne peut être égale en toutes choses ; que la vie des saints a eu ses inégalités : Avis important à ceux qui veulent trop entreprendre.

Qu’on ne dise donc plus que la dévotion veut les choses trop achevées et trop accomplies, qu’elle veut une perfection trop exacte et trop égale. Cette égalité de perfection n’est pas un bien possible ni même un bien convenable. La Sagesse, qui est si éminente, ne veut pas être éminente en toute chose, et il y a [page 228] bien des occasions et des sujets où les sages modérés sont plus justes que les sages qui excèdent.
Dieu même ne fait pas toutes ses œuvres sur les plus hautes idées ni dans la plus haute perfection qu’il les pourrait faire. Il n’a pas voulu que tous les corps fussent lumineux et incorruptibles ; que tous les animaux fussent intelligents et raisonnables ; que toutes les plantes fussent fructueuses et salutaires. Il a fait plus d’herbes qu’il n’a fait de cèdres, et plus de reptiles que d’aigles, et plus de gravier que d’étoiles.
La merveille est que cette inégalité d’ouvrages est d’une [page 229] puissance toujours égale. Il ne lui a pas fallu plus d’art ni plus de force pour les cèdres et pour les aigles que pour les herbes et pour les reptiles ; et les étoiles n’ont pas été faites d’une parole plus active ni plus souveraine que le gravier.

Il n’y a donc rien d’étrange que les saints, qui n’ont pas une vertu si simple ni si égale que celle-là, agissent diversement et avec inégalité ; et qu’il y ait de l’extraordinaire et du commun en leur vie ; qu’il y ait du grand et du bas dans leurs actions, selon la différence des grâces qui leur sont données, selon la portée et la direction des esprits qui les gouvernent. [page 230]

David a conduit des troupeaux et des armées ; il a défait des géants et assommé des lions ; il a chanté et a joué de la harpe. Mais il n’a pas chanté du même esprit qu’il a combattu ; il n’a pas joué de la harpe avec la même force qu’il a défait des géants ; et ses actions de berger furent autres que ses actions de capitaine.

Judith a manié l’aiguille et l’épée, mais elle a manié l’épée tout autrement que l’aiguille ; elle avait une autre élévation d’esprit et son cœur était dans une autre assiette, quand elle coupa la tête à Holopherne que quand elle travaillait en laine avec ses femmes ; et [page 231] puisque l’Écriture remarque qu’elle avait des habits de jeûne et des habits de réjouissance, il est bien à croire que, changeant d’habit, elle changeait aussi d’action et de visage, et que la Judith qui se mortifiait dans son désert domestique était tout autrement inspirée que celle qui se réjouissait en public avec le peuple.

Tous les autres saints ont eu de semblables inégalités. Saint Basile et saint Grégoire son ami n’écrivaient pas ces lettres si polies et si galantes qu’ils nous ont laissées avec le même zèle dont ils foudroyaient les hérétiques, dont ils terrassaient les idolâtres. Saint [page 232] Paulin faisait des vers avec une autre disposition qu’il ne lavait les pieds des pauvres ; et ce n’était pas avec un mauvais esprit que sainte Cécile jouait des instruments, c’était pourtant avec un autre esprit qu’elle ne passait la nuit en prières.

Ne soyons pas en cela plus sévères ni plus scrupuleux que les saints ; nous ne sommes pas plus dévots ni plus religieux qu’ils n’étaient. Ne feignons point de baisser où des aigles ont baissé ; nous n’avons ni de meilleurs yeux ni de plus fortes ailes que ces aigles, mais nous sommes plus ambitieux et plus téméraires, nous avons plus de [page 233] vanité et plus de présomption. Nous voudrions être toujours en l’air, non pas pour être plus purs, mais pour être plus regardés ; nous désirons la perfection parce qu’elle nous pare et non pas parce qu’elle plaît à Dieu.

Il nous est bon néanmoins de descendre quelquefois, de peur de tomber, et il n’est pas à propos que tout ce qui est en nous soit lumineux, de crainte que notre propre éclat nous éblouisse.

Souvenons-nous qu’il y a plus de terre que de feu en la composition de l’homme et que l’esprit y est attaché à la matière. Souvenons-nous que les Chérubins n’ont pas [page 234] seulement des ailes, ils ont encore des pieds, je dis même des pieds de bêtes. Souvenons-nous enfin qu’il sortit du sang et de l’eau de la plaie du Sauveur crucifié, et apprenons au moins par là qu’il y a des grâces qui échauffent et des grâces qui rafraîchissent, et que les unes et les autres coulent d’une même source ; qu’il y a des vertus fortes et des vertus douces, et que les douces ne sont pas moins de Jésus-Christ que les fortes ; qu’il y a des dévotions ardentes et des dévotions tempérées, et que l’esprit de vie est dans les tempérées aussi bien que dans les ardentes. [page 235]

Livre III.
Chapitre V.

Que les actions essentielles à la vie dévote sont aisées ; qu’elles coûtent moins que celles de la vie naturelle ; qu’elles sont moins pénibles que celles de la vie mondaine.

Allons encore plus avant, considérons de plus près, prenons la juste mesure de ses devoirs et de ses charges, et voyons si elle impose rien de nécessaire qui soit difficile. Il y a de pleines bibliothèques de maximes et de [page 236] pratiques de dévotion ; et de toutes ces bibliothèques, si on les avait réduites à l’essentiel et au nécessaire, il ne se ferait que trois articles, qui ne se trouveront ni pénibles ni de grande charge, quand ils seront bien expliqués. Le premier est de l’action, le second est de l’abstinence et le troisième de la patience, qui sont les seules parties nécessaires à l’intégrité et au concert de la vie dévote.

Premièrement il lui faut des actions qui lui soient propres, parce que la vie dévote a sa forme et ses principes qui la distinguent de toutes les autres vie, et par conséquent elle doit [page 237] avoir des actions proportionnées à cette forme et ajustées à ces principes.

Secondement elle doit avoir ses abstinences, parce qu’elle a ses impuretés et ses antipathies, comme toutes les autres vies ont les leurs ; et il n’y a point de vie si imparfaite dans les insectes, il n’y en a point de si insensible dans les plantes, qui ne sépare le pur d’avec l’impur, qui ne démêle ce qui est naturel d’avec ce qui est étranger, et ne s’abstienne de ce qui lui est contraire.

Il lui faut enfin de la patience, parce qu’elle a ses tentations et ses épreuves, comme la vie végétales a ses mauvais jours, [page 238] comme la vie animale a ses maladies ; et sans patience il lui est impossible ni de demeurer ferme sous le bon Esprit, qui l’éprouve afin de la couronner, ni de vaincre le mauvais, qui la tente afin de l’abattre.

Il entre donc nécessairement et de l’action et de l’abstinence et de la patience en la vie dévote. L’importance est qu’il n’y a point d’actions plus aisées, point d’abstinences moins incommodes, point de patience moins gênante que celle de la vie dévote.
Les propres actions de la vie dévote ne peuvent être que de deux sortes. Les unes sont de devoir et commandées par la [page 239] loi chrétienne ; les autres sont de surérogation et laissées à la liberté de chacun. Celles qui ne sont point commandées ne sauraient peser à personne. Qui serait le délicat, mais qui serait le malade de corps et d’esprit qui se plaindrait d’une corvée libre et arbitraire, d’une charge sans obligation et sans contrainte ?

Quant à celles qui sont commandées, si elles sont nécessaires, si elles sont communes, si elles sont de choses naturelles, elles ne sauraient être si difficile que l’on crie, et il faut que ceux-là aient la vue bien trouble, qui prennent en ceci les chemins pour des montagnes.

Premièrement la Providence [page 240] ne serait pas cette aisée et cette commode, ne serait pas cette juste et cette infaillible qu’on nous représente, et il faudrait qu’elle eût manqué au premier chef de sa conduite, si dans la vie chrétienne les actions commandées, qui sont les seules nécessaires, étaient difficiles.

En toutes les autres vies, qui ne sont pas de l’importance de celle-là, le nécessaire est facile et de peu de frais, les besoins sont à notre vue et quasi sous notre main ; il n’y a que le superflu qui est laborieux et qui vient de loin ; il n’y a que l’abondance qui demande de l’effort et des machines, qui ne vient qu’après un [page 241] long travail et avec peine.

Davantage, les choses commandées sont communes et s’étendent à tout le monde ; elles ne souffrent point de privilège ni de dispense ; elles ne laissent point de lieu aux excuses ni aux remises. Il faut donc que la facilité en soit grande, afin que l’obligation en soit générale ; et il faut bien que la route soit aisée, à laquelle, comme dit l’Évangile, les débiles et les malades, les boiteux et les aveugles sont appelés aussi bien que les robustes et les sains, aussi bien que ceux qui ont de bons yeux et de bonnes jambes.

Généralement Dieu n’a pas voulu que le bien vivre nous [page 242] coûtât plus que le vivre et que la grâce nous fût moins indulgente que la nature. Et bien loin d’attacher notre salut à des conditions difficiles et onéreuses, à des charges de grande peine et de grands frais, il a voulu que les sacrements les plus nécessaires fussent les plus aisés ; il les a mis en des matières qui sont entre les mains de tout le monde, que l’on a sans préparatif et sans dépense.

N’est-ce point ce qu’a voulu dire le Prophète, quand il a dit que le loi de Dieu n’était ni delà les monts ni delà la mer ; que pour y atteindre il ne fallait ni monter au ciel ni descendre dans l’abîme, qu’on [page 243] pouvait être homme de bien sans traverser de précipice et sans s’exposer au naufrage ?

Est-on ambitieux, est-on avare, est-on voluptueux à si peu de frais et avec si peu de peine ? Le Monde est-il de si bonne composition ? Le Prince du Monde fait-il des commandements si aisés ? donne-t-il des lois si douces et si commodes ? Est-ce à faux que les mauvais sujets de ce mauvais prince se plaignent par la plume de l’Ecclésiaste de s’être lassés pour rien, d’avoir marché par des voies inégales et pénibles, par des sentiers tout hérissés d’épines et couverts de pierres, bordés de rochers et environnés de précipices ? [page 244]

Qu’était-il besoin d’alléguer l’Ambition, qui veut toujours aller plus haut et qui ne marche que sur des montagnes ? de citer l’Avarice, qui est embarrassée et laborieuse ? de prendre à témoin la Volupté, qui est une maîtresse bizarre et tyrannique ? Le simple vivre est incomparablement plus malaisé que le bien vivre ; la vertu se contente de moins que la santé, et il est plus facile de faire un saint que de satisfaire un pauvre, d’obéir à Dieu que d’obéir à un médecin, de remplir les devoirs du christianisme que les devoirs de la nature. [page 245]

Livre III.
Chapitre VI.

Qu’en ce qui regarde le culte et l’amour de Dieu, les devoirs de la dévotion sont aisés et naturels.

Toutes les actions commandées regardent où le culte et l’amour de Dieu, ou l’amour et le soulagement du prochain. La Loi et les Prophètes, la Grâce et les Évangiles sont en abrégé et par extrait en ces deux articles, et il n’est point nécessaire d’aller chercher la sainteté dans les forêts et dans les cavernes, à la pointe des rochers et [page 246] dans le fond des précipices : elle n’est que dans l’observation de ces deux articles, et pourvu qu’on y soit fidèle, il n’importe que ce soit au désert ou dans le monde, que ce soit sous un cilice ou dans la pourpre.

L’observation, au reste, n’en peut être difficile, parce qu’elle est naturelle et qu’il ne faut que de l’instinct pour honorer l’excellence, pour se soumettre à la supériorité, pour aimer la bonté et la beauté. Dans le monde naturel, les corps se soumettent aux esprits, les éléments se soumettent aux corps célestes, tous les effets se soumettent à leurs causes, et cette soumission est un culte sans commandement [page 247] et sans loi, qui est dû à l’excellence et à la supériorité que les esprits ont sur les corps, que les cieux ont sur les éléments, que les causes ont sur les effets.

Dans le monde politique, on fait honneur aux princes et aux magistrats, et cet honneur est un tribut qui se paie sans exacteur et sans contrainte. Il se paie même aux grands et aux riches que la fortune a faits au hasard, quoique ces grands ne soient quelquefois que des comètes de mauvais présage, quoique ces riches ne soient que de la boue dorée.

Dans le monde poli et civilisé, la vertu, la sagesse, les sciences sont respectées, et il n’est pas [page 248] jusqu’aux artisans de réputation qui ne soient honorés de tous ceux que ont quelque rayon d’esprit dans les yeux et qui regardent moins matériellement que les autres.

Sera-t-il moins naturel et plus difficile de rendre du culte au créateur des cieux et des éléments, au juge des princes et des magistrats, au principe des vertus et des sciences ? Peut-être que la souveraineté de Dieu n’est qu’une souveraineté de théâtre et qu’il n’est roi que par représentation et en peinture. Peut-être qu’il est moins glorieux d’être créateur que d’être poète, et que la structure du monde est quelque [page 249] chose de moins excellent que la composition d’une fable.

Quant à ce qui regarde la bonté et la beauté, y a-t-il quelque sujet où elles ne soient pas aimées naturellement et sans contrainte ? On les aime dans les œuvres de la nature et dans les œuvres de l’art ; où elles sont véritables et où elles ne sont qu’apparentes ; on les aime même où elles sont fausses et trompeuses, où elles ont plus d’amertume que de douceur, où elle infectent et déchirent ceux qui les embrassent. Pourquoi donc ne serait-il point naturel de les aimer dans leur principe et dans leur source, dans leur original et dans leur modèle ? [page 250]

N’est-ce pas un prodige que de toutes les beautés, il n’y ait que la divine à qui il faille de la colère et des menaces pour se faire aimer ? que de toutes les bontés il n’y ait que la souveraine qui ait besoin de s’aigrir et de s’altérer pour se faire suivre ? N’est-ce pas un enchantement de chercher à se désaltérer à un égout plutôt qu’à une fontaine ? de ne sentir pas le soleil et de se brûler à son image ? de n’aimer pas une beauté qui est la source de la vie et qui donne la vie à ceux qui l’aiment, et de courir après son ombre, de se passionner pour les traces de ses pieds imprimés sur la poussière ? [page 251]

Livre III.
Chapitre VII.

Qu’en ce qui concerne l’amour et le soulagement du prochain, les devoirs de la dévotion sont faciles et naturels.

L’amour du prochain, qui est une appartenance et une suite, un écoulement et une réflexion de l’amour de Dieu, ne saurait être ni moins naturel ni moins facile. Et cela certes aussi serait bien étrange, qu’il lui fallût de la contrainte et de la violence pour descendre par une pente que les sens lui ont préparée ; qu’il eût besoin de ressorts [page 252] et de machines pour aller où la ressemblance l’attire. De quelque condition que soit un homme, il ressemble à un autre homme, et la ressemblance est la matière des inclinations et des sympathies, le nœud des cœurs et des esprits, le lieu des couples et des assemblées. Par la ressemblance un sauvage est le familier de tous les sauvages, un lion est privé pour tous les lions, un tigre est l’ami naturel de tous les tigres.

Cela serait donc contre la nature et tiendrait du monstre, si l’homme, qui est le seul animal aimant et le seul aimable, avait peine d’aimer un autre homme, qui est venu d’une [page 253] même source et formé d’une même argile ; qui est sous un même ciel comme sous un même toit ; qui est sur une même terre comme sur une même table ; qui attend un même héritage d’un même Père. Des statues qui seraient l’ouvrage d’un même sculpteur et seraient faites d’un même marbre et sur un même modèle, si elles avaient de l’esprit et du mouvement, bien loin de se heurter et de se détruire, se traiteraient de parentes et d’alliées, et chacune pour le moins aimerait sa ressemblance en sa voisine et y respecterait l’art de leur commun Père.

Davantage, il est aussi naturel à l’homme de bien faire à un [page 254] autre homme que de l’aimer.

Premièrement, la plus propre et la plus naturelle action de l’homme est le bien faire, et il n’a quasi que cet avantage sur les bêtes. Il y en a de courageuses et de vaillantes, il y en a d’adroites et d’industrieuses, il y en a de tempérantes et de pudiques, il y en a de reconnaissantes et de fidèles. On dit même qu’il y en a de judicieuses et de raisonnables ; mais on n’a point encore dit qu’il y en eût de bienfaisantes.

Secondement, le bienfait est comme la propre part et le premier fruit de l’amour. Et je ne sais si le prodige serait plus grand de voir une source sans [page 255] ruisseau, un feu sans chaleur, un soleil sans rayon, que de voir un amour sans bienfait. Ceux-là certes le connaissent mal et l’ont pris pour un autre, qui lui ont donné des ailes et des flèches, qui lui ont fait porter un flambeau et une corde. Que ferait-il de cet attirail, qui ne lui appartient point et qui n’est pas à son usage ? Il fallait laisser et ces ailes à la Crainte, qui fuit toujours, et ces flèches au Dépit, qui se veut venger, et ce flambeau à la Colère, qui veut tout brûler, et cette corde au Désespoir, afin qu’il s’étrangle. Quant à l’Amour, qui est naturellement bienfaisant et libéral, mais qui est bienfaisant [page 256] avec goût, qui est libéral avec sentiment, il lui fallait donner cette corne d’abondance que l’on donne à la Fortune, qui est une bienfaisante sans choix et sans goût, qui est une libérale indiscrète et insensible.

Troisièmement, le commerce des bienfaits, qui est le propre commerce des âmes nobles, se fait de la plénitude qui est d’une part et du vide qui est de l’autre ; il se fait de la compassion que donnent les pauvres et les affligés, et du soulagement que rendent les riches et les heureux. Or, d’une part, le vide attire naturellement et la misère donne naturellement de la pitié ; d’autre part, il est [page 257] naturel à la plénitude de se répandre et la plus naturelle félicité des heureux est le bien faire.

Les rivières qui sont pleines et contraintes rompent leurs levées ; les fontaines qui regorgent et sont retenues crèvent leurs canaux ; en nous-mêmes, la réplétion fait les maladies ; et généralement toute abondance qui n’a point de cours est ruineuse ; et la félicité qui ne se communique point est une félicité imparfaite et incommode.

Il n’est donc pas difficile d’aimer le prochain et de lui bienfaire. Au contraire, l’amitié est la seule douceur qui peut corriger les amertumes de la vie ; le [page 258] bienfaire est une gloire naturelle et la béatitude de ce monde ; et non seulement le riche qui donne est le souverain du nécessiteux qui reçoit ; il est, comme a dit quelqu’un, son second Créateur et son Dieu visible.

De tout ce discours, qui est assez juste, on peut conclure qu’il n’y a rien que d’aisé dans les actions qui nous sont commandées par la loi chrétienne et qui appartiennent aux premiers devoirs de la vie dévote. Et l’importance, en ceci, n’est pas de faire des choses élevées et surprenantes, qui aient de l’éclat et de la montre. Elle [sic.] est de faire avec soin tout ce qui est commandé et de remplir [page 259] exactement la mesure de la commune justice.

Ceux-là le feront de la sorte, qui sauront peser la conséquence éternelle de ces actions ; qui ne les remettront pas aux heures perdues et au temps de la solitude et du chagrin ; qui en feront leur nécessaire et le capital de leur vie ; qui se persuaderont qu’ils ne peuvent faire leur salut que par là, et qu’en comparaison du salut, qui est la Fortune de l’Éternité, toutes les Fortunes du Temps ne sont que des bijoux de carte et des bagatelles de paille. [page 260]

Livre III.
Chapitre VIII.

Que les abstinences essentielles à la dévotion sont aisées ; qu’elles n’ôtent rien aux nécessités ni aux aises mêmes de la vie.

Les bonnes œuvres, pour être complètes, veulent être accompagnées d’abstinences. Sans cela il y aurait du mécompte dans les devoirs ; la vertu ne serait pas entière et l’homme de bien manquerait d’une pièce qui lui est essentielle. La justice aussi a deux parties et la Loi est de deux pages. La première est des vertus qui sont commandées, la seconde [page 261] est des vices qui sont défendues, et le salut ne se peut faire que de la plénitude et de l’assortiment de ces deux parties. Les vierges qui se trouvèrent sans huile ne furent pas reçues à la noce, et l’indiscret qui se présenta au festin avec une robe messéante en fut chassé.

Il faut donc ajouter les abstinences aux actions, afin que la dévotion soit complète et que la justice soit assortie. Et ici encore il est besoin d’user de distinction et de séparer les abstinences volontaires et de conseil d’avec les abstinences nécessaires et de devoir. Je n’ai rien à dire des volontaires : ce qui est libre ne peut être à charge, et [page 262] dans les abstinences non plus que dans les actions il n’y a pas lieu de se plaindre de la pesanteur d’un fardeau qui n’est imposé à personne, qui est laissé à la discrétion de chacun et que chacun peut mesurer avec ses forces.

Quant aux autres, qui sont d’obligation, outre qu’elles sont nécessaires et communes, et qu’il n’était pas d’une providence aisée et commode que dans le Loi non plus que dans la Nature le nécessaire fût pénible et laborieux, ni que le commun fût éloigné et difficile, il y a trois autres raisons qui en doivent persuader la facilité. [page 263]

Premièrement, les abstinences commandées ne sont pas des choses qui sont nécessaires à la vie, et la loi qui veut que le riche assiste le pauvre et soulage ses besoins n’entend pas que le riche s’abandonne lui-même et qu’il refuse à ses propres besoins ce qu’ils lui demandent.

Secondement, les abstinences commandées ne vont pas même aux choses qui ne sont que commodes et qui ne servent qu’à la douceur et aux aises de la vie. Je n’ignore pas les conseils que l’Évangile donne aux Disciples, qui sont les familiers et les domestiques ; je connais les sentiers et les détours, qui [page 264] ne sont pas pour l’embarras ni pour la foule ; mais il est ici question des commandements qui sont généraux ; il s’agit du grand chemin où tout le monde est appelé, et il est certain qu’il n’y a point de commandement qui défende les richesses qui ne sont point tachées de sang, les plaisirs où il n’entre point de souillure, les fêtes modestes et retenues, les voluptés qui n’ont pas besoin de secret, qui ne font point rougir ceux qui les prennent.

Il y a bien véritablement des richesses défendues, mais ce sont les richesses sanglantes et de rapine. Il y a des plaisirs et des fêtes que la Loi ne permet point, [page 265] mais ce sont les plaisirs cruels et barbares, ce sont les fêtes impies et profanes. Il y a des voluptés dont il est nécessaire de s’abstenir, mais ce sont les voluptés qui fuient le jour et les témoins qui n’osent dire leur nom, qui craignent de se montrer en public.

Mais qui croira qu’il n’y ait de belles maisons que celles qui sont usurpées et prises de force, que celles que la tyrannie et la violence ont bâties de la solitude et de la ruine des provinces ? Qui croira qu’il n’y ait de beaux meubles qui ceux qui sont humides des larmes de la veuve, qui sont teints du sang de l’orphelin ? qu’il n’y ait d’agréables festins [page 266] que ceux qui se font de la moelle et de la substance du peuple ? Qui croira qu’il ne se puisse faire un bon conte si la médisance et l’impiété n’y sont mêlées ? que la volupté ne puisse plaire si elle ne noircit ? qu’elle ne puisse être divertissante si elle n’est honteuse ? Qui croira qu’il n’y ait que les injustes et les violents, que les voleurs et les pirates des villes qui soient satisfaits ? qu’il n’y ait que les athées et les blasphémateurs qui vivent contents ? qu’il n’y ait que les débauchés et les coureuses qui soient à leur aise ?

Livre III.

Chapitre IX.

Que la santé et l’honneur, les passions et les vices ont des abstinences plus rigoureuses que la dévotion ; avec quel esprit il se faut abstenir pour s’abstenir avec mérite.

Il y a deux autres raisons qui sont encore plus fortes net plus persuasives que celles qui viennent d’être alléguées, quoique celles-là soient assez fortes d’elles-mêmes et qu’elles devraient persuader toutes seules et sans suite. Les abstinences qui [page 268] entrent d’obligation et par nécessité dans les devoirs du chrétien ne sont pas plus difficiles que celles qui entrent dans les devoirs naturels, et la loi de Dieu, de ce côté-là, n’a rien de plus incommode ni de plus gênant, n’a rien de plus rigoureux ni de plus sévère, que les lois de la médecine, que celles de l’honneur, que celles de la bienséance, que celles du monde raisonnable et civilisé.

La médecine n’est-elle pas plus sévère que l’Église, et les diètes qu’elle ordonne ne sont-elles pas plus rigoureuses que les jeûnes des chartreux et ceux des minimes ? L’honneur permet-il les friponneries et [page 269] grivelées ? souffre-t-il les calomnies et les mensonges ? La bienséance est-elle plus indulgente aux dames que n’est la dévotion ? ne leur défend-elle point les privautés scandaleuses et les habitudes où il y a du péril ? Et les mêmes abstinences qui sont essentielles au dévot et nécessaires à la dévote ne sont-elles pas essentielles à l’honnête homme et nécessaires à l’honnête femme ?

Mais qu’est-il besoin d’alléguer l’honneur et la bienséance, de recourir au monde raisonnable et civilisé ? Les passions et les vices ont des abstinences, et des abstinences plus rigoureuses et plus austères que [page 270] ne sont celles des vertus : il y a des jours de jeûne en Babylone aussi bien qu’en Jérusalem, et les mécréants souffrent des circoncisions plus douloureuses que les fidèles. Que n’ôte-t-on point aux aises pour donner à l’ambition ? Que n’ôte-t-on point à l’ambition pour donner à l’avarice ? Et l’avarice même n’a-t-elle pas ses circoncisions et ses jeûnes ? ne retranche-t-elle pas le sommeil aux yeux, la nourriture à la bouche, le repos à tout le corps ? ne fait-elle pas le vendredi toute la semaine et le carême toute l’année ?
Il y a bien davantage : non seulement pour être indulgent [page 271] à une passion on est sévère à une autre passion, non seulement on nourrit un vice des abstinences d’un autre vice ; on ôte même au repos et à l’honneur, on ôte à la santé et à la vie pour satisfaire un plaisir qu’on n’ose avouer ; et on ne feint point de payer un jour d’excès de quatre mois de diète ; on ne feint point d’aller à une vieillesse avancée, goutteuse et fluxionnaire, d’aller même à une mort précipitée et malheureuse, par le désordre d’une nuit scandaleuse et criminelle. Un saint à canoniser se ferait avec moins de peine, et je pourrais nommer tel débauché qui a jeûné plus sévèrement et plus [page 272] longtemps que tel chartreux, qui a plus souffert que tel martyr dont on fait la fête.

Que demande donc la dévotion, et quel est en ce point le devoir de ceux qui la suivent ? Il n’est pas de s’abstenir de toutes les choses agréables, mais de s’abstenir de toutes les choses défendues, par la soumissions que l’on doit à la loi divine qui les défend. Il est de soumettre ses passions et ses sens, non pas à une circoncision de cérémonie et superstitieuse, aussi vaine que celle des Juifs, aussi réprouvée que celle des Turcs, mais à la circoncision de Jésus-Christ, et d’être juste, d’être tempérant, d’être chaste, par le pur [page 273] esprit du christianisme et par la seule intention d’obéir à Dieu et de lui plaire.

Cette pureté d’intention n’est pas une seconde charge ajoutée aux abstinences ; c’est une formalité qui les dirige et les sanctifie ; c’est une teinture qui leur donne la couleur du christianisme et la marque reçue au commerce de l’autre monde.

Les vertus qui manquent de cette couleur, quelques parées et quelques éclatantes qu’elles soient d’ailleurs, ne peuvent être agréables au Dieu des vertus. Ce seront des vertus ou stoïciennes ou cyniques, ce ne seront pas des vertus [page 274] chrétiennes : elles seront de l’école de Zénon ou de la discipline d’Épictète, elles ne seront pas de celles de Jésus-Christ. Et quand véritablement elles seraient vierges, n’étant pas éclairées et n’allant pas droit, elles n’arriveraient pas à temps à la noce ; et si elles ne sont punies avec les adultères, elles seront au moins chassées avec les folles Vierges.

Livre III.
Chapitre X.

Que la patience essentielle à la dévotion n’est pas particulière aux dévots ; que le vice et la volupté ont des croix plus pesantes que celle de la dévotion.

Il faut conclure ce traité par la patience, qui est la vertu couronnée et distributrice des couronnes. Elle est commandée à l’homme chrétien ; elle est nécessaire à tous les hommes ; mais elle est aisée et facile, elle est de grand usage et de grand profit à l’homme dévot.

Il n’y a rien que le [page 276] christianisme nous recommande davantage que la patience. L’Évangile nous la prêche à chaque page et quasi à chaque ligne, et la vie de Jésus-Christ n’a été qu’une suite et une histoire, ou, comme parle Tertullien, n’a été qu’une carrière et une course de patience.

Les philosophes mêmes, je dis les philosophes de dehors, n’étaient que des professeurs de patience ; ils la mettaient au commencement et à la fin de tous leurs dogmes ; et un d’entre eux, faisant en deux mots le portrait du Sage, ne le compose que de patience et d’abstinence, quoiqu’à bien dire leur patience ne fût qu’un patience [page 277] de théâtre, comme leur abstinence n’était qu’une abstinence de montre.

Mais qu’on ne se persuade pas que cette patience soit une charge particulière à ceux qui suivent la dévotion. Elle est commune à tous les hommes : les grands y sont sujets comme les petits, et les rois en cela n’ont point de privilège par-dessus les peuples.

D’une part aussi, la sentence fut générale, par laquelle le premier homme fut condamné au travail et à la sueur. Il n’y eut point de réserve ni d’exception pour la tête ; il n’y eut point de dispense ni de grâce pour les [page 278] parties nobles. Et non seulement les pauvres, qui semblent n’être venus que des pieds d’Adam, et qui sont dans le corps politique ce que les pieds d’argile étaient dans la statue de Nabuchodonosor, mais les princes mêmes, qui pensent être sortis de la tête de ce premier homme, qui sont dans les États ce que la tête était dans cette statue mystérieuse, sont sujets à la rigueur de cette sentence.

De là vient qu’on sue sous la pourpre aussi bien que sous la bure ; qu’on ne travaille pas moins avec le sceptre qu’avec la rame ; et que les têtes qui sont couronnées ont leurs [page 279] peines et leurs souffrances aussi bien que les pieds qui sont dans la boue.

D’autre part, la sentence ne fut pas moins rigoureuse ni moins générale, qui fut rendue contre la terre, qui est notre commune source et notre commune nourrice. De là vient aussi que nous sortons tous de cette source avec tant de peine et qu’il y a tant d’amertume dans le lait que nous prenons de cette nourrice.

D’ailleurs encore, la malédiction qui la condamna aux épines ayant été sans exception pour les terres où il se devait bâtir des palais, pour celle [sic.] où il devait naître de l’or et des [page 280] pierreries, pour celles où se devait former la matière des trônes et des couronnes, il est arrivé de là qu’il y a des épines jusque sous les dais et dans les balustres, qu’on se coupe à l’or et on s’égratigne aux pierreries, qu’il n’y a point de couronne qui ne pique ni de trône qui ne blesse, et les plus hautes fortunes aussi bien que les plus basses étant composées de cette terre maudite, il n’y en a point aussi, quelque éclatante et quelque dorée qu’elle soit, qui n’ait ses ronces et ses épines, qui n’ait ses afflictions et ses matières de patience.

Elle n’est donc pas seulement pour la dévotion et [page 281] pour les dévots. L’impiété et les impies y ont leur bonne part. La volupté elle-même, qui est si molle et si délicate, n’en est pas exempte : elle a ses épines et ses croix, comme la vertu a les siennes ; et s’il y a un Calvaire pour les Disciples qui suivent Jésus-Christ, il y en a un aussi, mais beaucoup plus funeste et plus tragique, pour les larrons qui le blasphèment. [page 282]

Livre III.
Chapitre XI.

Que la patience que demande la dévotion est aisée ; que l’austérité n’y est point nécessaire ; que le plus grand secret est de faire bon usage des occasions de souffrir qui nous arrivent ; pratique facile et remarquable sur cet usage.

Puisque la nécessité de souffrir est commune et que nous ne saurions faire un pas que nous ne mettions le pied sur quatre épines ; puisqu’il y a des croix pour tout le monde et que toute la terre nous est un calvaire, le [page 283] premier soin de la dévotion doit être de mettre à profit cette commune nécessité, de faire fleurir ces épines, de tirer de l’huile de ces croix, de faire un paradis de ce calvaire. Et pour cela il n’est point nécessaire de se faire un lit de cendre et une chemise de cilice, d’ajuster des carêmes particuliers au carême de l’Église ; il n’est point nécessaire d’affecter des austérités de réputation et de montre, d’être le persécuteur et le tyran de sa chair, d’être le comite et le bourreau de ses sens.

L’austérité n’est pas toujours de saison et n’est pas toujours la vertu ; la synagogue répudiée a ses jeûnes aussi bien que [page 284] l’Église qui est l’Épouse, et autrefois Baal avait de faux martyrs qui faisaient plus grande largesse de leur sang que les prophètes. D’ailleurs, le Fils de Dieu, qui nous a laissé des leçons et des exemples de tout ce que nous sommes obligés de faire, s’est contenté de ne détourner point son corps des fouets et de se soumettre à la croix qui lui était imposée.

Il suffit donc qu’à son exemple le chrétien fasse bon usage des occasions de patience qui lui viennent, soit par une particulière providence de Dieu, soit par le cours général de la nature, soit par la décadence et le déclin de sa fortune, soit par [page 285] la malice ou par l’imprudence des hommes.

Au reste, le bon usage de ces choses ne consiste pas à se faire une indolence et une stupidité de stoïque, à braver la douleur avec fierté, à défier cette fortune qui est la commune quintaine des philosophes ; il consiste à recevoir toutes choses comme de la main de Dieu, à respecter sa direction et sa conduite dans les mauvaises saisons aussi bien que dans les bonnes, à se soumettre à ses ordres et à sa justice, dans les désordres mêmes du temps, dans l’injustice même des hommes.

L’importance est de mettre à profit les moindres occasions ; il [page 286] n’en est point de si petite ni de si légère qui n’ait son utilité et qui ne puisse être ménagée avec mérite. Les vertus ne travaillent pas tous les jours sur de grands sujets, elles ne font pas à toute heure des actions héroïques.

La terre ne porte pas seulement de grands arbres, elle porte encore de petites herbes, et ces petites herbes ne lui donnent pas moins de grâce ni ne l’enrichissent moins que ces grands arbres.

Une impertinence d’un laquais, une indiscrétion d’une servante, une méprise d’un cocher, un miroir cassé, une jupe déchirée, un mouchoir [287] rompu, une bagatelle perdue, une viande mal apprêtée, et d’autres semblables petits sujets de patience peuvent être de grand mérite.

Il est vrai, et je l’avoue, ces petits sujets ne sont que de petits grains, ce ne sont que des filets et des gouttes ; mais ces petits grains sont des perles et des grains d’or, et il s’en peut faire de riches couronnes ; ces filets sont de pourpre et de brocatelle, et il s’en peut composer une robe fort éclatante ; ces gouttes sont agréables et précieuses, et le torrent de volupté que l’Écriture promet aux saints se peut former de semblables gouttes. [page 288]

Mais le grand secret en ceci, et, s’il m’est permis d’user de ce terme, la principale finesse de la dévotion, est de soutenir notre patience de la patience de Jésus-Christ ; de prendre quelques gouttes de ses larmes et de son sang dans nos maladies ; de verser un peu de son fiel dans nos amertumes ; de mêler à nos épines les épines de sa couronne et d’appuyer nos petites croix à la sienne.

Il n’y a point de douleur que son sang n’apaise, point de fièvre que ses larmes ne tempère ; il n’y a point d’amertume qu’une goutte de son fiel n’adoucisse, point d’épines qui ne s’émoussent parmi les siennes ; il n’y a point [page 289] de croix, quand ce serait une croix de fer, qui ne s’amollisse et qui ne se trouve aisée à porter, incontinent que la sienne l’aura touchée.

La dévotion qui ne demande qu’une patience si commune et si nécessaire, si aisée et si commode, en demande-t-elle trop ? Ne fait-on pas davantage pour l’ambition et pour l’avarice ? pour des intérêts imaginaires et de néant ? pour des plaisirs d’un moment et de fantaisie ? Il est certes bien étrange que tant de gens qui montent si gaiement sur le calvaire du monde aient si grande peine à monter sur le Calvaire de Jésus-Christ, et il est bien [page 290] honteux que toute sorte de personnes se pressant pour porter les croix des larrons, le Sauveur trouve à peine quelqu’un qui s’offre à porter la sienne.

Livre III.
Chapitre XII.

Conclusion de tout le livre et avis important sur le choix des directeurs.

J’en ai assez dit pour désabuser les imaginations prévenues et séduites par les impostures de l’apparence. J’ai rompu le charme qui donnait une forme affreuse à la dévotion, qui faisait paraître des [page 291] fantômes et des machines, des montagnes et des précipices autour d’elle. Et non seulement j’ai montré qu’elle n’est pas cette chagrine et cette sévère, qu’elle n’est pas cette sauvage et cette barbare que les appréhensifs et les délicats se figurent ; j’ai montré même qu’elle est aisée et facile, voire plus aisée que le vice, qui est le tyran de ceux qui le suivent ; voire plus facile que la volupté, qui est de ces louves déguisées qui étouffent et qui déchirent ceux qui les embrassent.

Il resterait de confirmer la spéculation par la pratique et de venir à l’usage par les preuves. Mais outre qu’en divers [page 292] endroits j’ai touché en passant ce qu’il y a de principal et d’essentiel, l’usage qui est particulier ne s’enseigne pas en général ; il veut être accommodé aux âges et aux humeurs, aux sexes et aux qualités, aux emplois et aux saisons, au loisir et aux affaires, et tant de biais si différents ne se peuvent prendre d’un trait de plume ni se ramasser en trois lignes.

La conférence y est plus courte et plus assurée que la lecture ; l’importance est de n’y aller pas au hasard et de prendre garde à qui on donne la main. Il y a des guides ignorants et sans habitude dans le pays, qui n’en connaissent ni la carte ni [page 293] la langue, embarrassent ceux qu’ils conduisent et les mènent à des fondrières par des épines. Il y en a de téméraires, qui se font des routes de leurs erreurs et se perdent avec ceux qui les suivent. Il y en a de vains, qui aiment mieux s’égarer avec bruit, qui aiment mieux se perdre et avoir des spectateurs de leur perte que d’aller droit sans réputation et se sauver dans la foule. Il y en a même d’inhumains et de cruels, qui tirent les voyageurs à l’écart afin de les égorger plus sûrement et d’en avoir toute la dépouille.

Il n’est pas moins dangereux de se tromper au choix des guides qu’au choix des chemins ; [page 294] la lumière et la considération n’y sont pas moins nécessaires, et quand il s’agit d’aller à un gîte dont on ne revient jamais et où le Bien et le Mal n’ont point de mesure et n’auront jamais de terme, on n’y saurait trop chercher de sûreté, on n’y saurait apporter trop de prudence.

FIN.

(texte numérisé par François Rey, à partir de l'exemplaire Ars. 8° T 7063/64)




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