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L'habile homme que velà


"Entendez-vous le latin ? - En aucune façon. - Vous n'entendez point le latin! - Non. - Cabricias arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo hæc Musa, "la Muse", bonus, bona, bonum, Deus sanctus, estne oratio latinas? Etiam, "oui", Quare, "pourquoi?" Quia substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus. - Ah! que n'ai-je étudié! - L'habile homme que velà! - Oui, ça est si biau, que je n'y entends goutte."
Le Médecin malgré lui, II, 4

Le recours à des propos incompréhensibles, formulés dans des langues inaccessibles au commun des mortels (voir "ils vous diront en latin") est un travers de la médecine dénoncé

  • dans les satires destinées au public mondain, telles que

  • dans le problème XX ("Faut-il déférer aux invectives dont usent beaucoup de personnes, à l'exemple du vieil Caton, contre la médecine ?", Problèmes sceptiques, 1666) de La Mothe le Vayer (4)

  • dans les textes de médecins des années 1660, tels que
    • L'Apologie pour les médecins (1663) de Charles Lussauld (6)
    • le Nouveau Cours de médecine (1669) de Rouvière (7)

Un jeu de scène analogue figure dans Le Jaloux invisible (achevé d'imprimer : 22 novembre 1666) de Brécourt, comédie jouée à l'Hôtel de Bourgogne, (8)


(1)

Puis en latin obscur sur le grec usurpé,
Il griffonne à la hâte un ample récipé,
Que ni maître écrivain, ni docteur n'eût pu lire.
("Le Médecin pédant", Poésies diverses, 1655, p. 8)

(2)

Pourquoi consulter en Français ?
Faut-il que notre propre voix
Découvre nos badineries,
Nos ignorances, piperies,
Mensonges, souplesses, fatras
De vrais crieurs de mort aux rats,
Qu’un beau Latin demi barbare
Cachait bien, et faisait fanfare ?
Étions-nous pas plus en crédit,
Quand il nous était interdit,]
D’être en parlant intelligibles,
Et rendre nos secrets sensibles ?
Que le monde était bien dupé,
Lorsqu’il voyait un récipé [sic.]
Tout écrit en géroglyphiques [sic.],
Plein de caractères mystiques,
Capables de faire apparoir
Les farfadets de l’Orque noir,
Qu’on tenait pourtant par la Ville
Comme des feuilles de Sibille
Souvent pour feuille d’Opion [sic.]
Passa l’Hermitopodion,
Qui n’est que le pied d’Alouette :
Mais Hibou jamais, ni Chouette,
N’eussent pu faire tant de peur
Qu’un mot si grave et si trompeur.
Quand nous disions, Lycantropie,
Nous faisions trembler un impie ;
Au lieu qu’à présent Loup-garou
N’est que le sobriquet d’un fou.
Quand on usait dans la boutique
Pour purgatif, de Cathartique,
Tout le peuple qui l’ignorait,
Comme Rabins nous admirait :
En ce temps-là, d’Oze, Oxicrate,
Ptisane, Collyat, Amplate,
Amygdale, Anatomiser,
Apozème, Gargariser,
Avec ce mot Hémorragie
Semblaient des termes de Magie.
Mais aujourd’hui les Médecins,
Ne passent plus pour des Devins,
Ils ont trahi Cricotomie,
Et l’illustre Phlébotomie,
C’est faire le poil, c’est saigner.

(3)

Ne faut donc trouver étrange, répliqua notre médecin, si nous autres médecins mentons bien souvent, n'étant permis qu'aux médecins le mentir, et avons une écriture et un langage à part, ne parlant aucunes fois clairement quand nous allons voir les malades et se moquer, si nous savons quelque mot de grec, de l'alléguer, et si nous nommons les maladies, les herbes, les simples et les composés, et les remèdes, par noms inconnus, grecs, arabes ou barbares ; parlant latin devant les femmes, et usant de caractères grecs, de mots arabes et de notes latines abrégées, brouillant quelquefois l'écriture si bien qu'on ne peut la lire. [...] si nous appelions une racine, une herbe ou une fleur ou une écorce de son commun nom et en français, et ils la l'entendent et savent que c'est un simple, et un remède qui croît en leurs jardins, ils n'y auront pas si grande fiance; parce que, comme dit Pline, les hommes ont moindre foi et confiance ès choses qu'ils entendent. Que si vous parlez en langue étrange, et qu'on n'entende point vos remèdes, le malade et les assistants penseront ces médicaments divins et venant d'un autre monde.
(G. Bouchet, Serées, 1584, "Des médecins et de la médecine", éd. C. E. Roybet, Paris, Lemerre, 1873, p. 190-191)

(4)

Les hommes sont toujours les mêmes, qui ne défèrent pas aux remèdes le plus souvent, s'ils les connaissent, minus credunt quae ad salutem suam pertinent, si intellegunt. Les Arabes depuis ont encore rendu le métier plus obscur qu'il n'était, ce qui contribue beaucoup à le faire respecter.
(éd. des Oeuvres de 1756, V, 2, p. 281-282)

(5)

Si un médecin, un chirurgien, un empirique citent des passages grecs et latins, et se servent des termes nouveaux et extraordinaires pour ceux qui les écoutent, ce sont de grands hommes : on leur donne droit de vie et de mort ; on les croit comme des oracles ; ils s'imaginent eux-mêmes qu'ils sont bien au-dessus du commun des hommes, et qu'ils pénètrent le fond des choses. Et si l'on est assez indiscret pour témoigner qu'on ne prend pas pour raison cinq ou six mots qui ne signifient rien et qui ne prouvent rien, ils s'imaginent qu'on n'a pas le sens commun, et que l'on nie les premiers principes. En effet, les premiers principes de ces gens-là sont cinq ou six mots latins d'un auteur, ou bien quelque passage grec, s'ils sont plus habiles.
Il est même nécessaire que les savants médecins parlent quelquefois une langue que leurs malades n'entendent pas, pour acquérir quelque réputation et pour se faire obéir.
(éd. de 1688, p. 425)

(6)

Dans L'Apologie pour les médecins (1663) de Charles Lussauld, des arguments sont avancés pour répondre au même reproche, qu'un détracteur de la médecine avait formulé :

Il dit donc d’un air moins sérieux qu’il ne faudrait qu’un médecin entre dans la boutique d’un apothicaire, y griffonne l’ordonnance d’une saignée ou d’un lavement en caractères hiéroglyphiques, qu’il n’y a que l ‘apothicaire qui l’entende, et prend un demi-teston d’un pauvre paysan.
Mais quel inconvénient trouve-t-il en ce langage de la médecine ? Il est latin, mais il s’adresse à des gens qui l’entendent. Que si on se sert de mots propres et particuliers, qu’y peut-on trouver à redire ? Cela ne se fait-il pas en toute profession ? Les artisans ont leurs termes ; à moins de les avoir appris, on ne les entend point. Le palais et la jurisprudence de l’école ont les leurs, aussi bien que leur abréviation et leurs marques ; pourquoi les médecins n’auront-ils pas le même privilège pour signifier le poids, la mesure et le nombre de ce qu’ils prescrivent.
(p. 179)

(7)

J'appelle médecins véritables ceux qui ont la science et la probité absolument nécessaires pour guérir. La science des anciennes langues n'est pas de celles que j'appelle nécessaires. Au moins on voit souvent à Paris et dans les autres villes de ce royaume que, pendant que les médecins parlent grec et latin, le Français meurt.
(Rouvière, Nouveau Cours de médecine, 1669, éd. de 1683, p. 18)

(8)

Marin se fait passer pour un magicien auprès du naïf Carizel :

MARIN
O Ciel qu'entends-je ? "o vieillesse ennemie !
N'ai-je donc vécu que pour cette infamie ?
Et n'ai-je consommé mes jeunes ans aussi
Dans l'art le plus fameux que pour mourir ainsi ?"
O cocq si bel ama Carizel Pongibon
Bramto catalibos sib na cocorocase
Nob tan tibi coro me capitolidom
C'est-à-dire en français que vous n'êtes qu'un ase,
Et que vous le serez semper in aetrenum.

CARIZEL
La peste l'habile homme !
(II, 3)




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