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L'approbation du parterre


"A le prendre en général, je me fierais assez à l'approbation du parterre, par la raison qu'entre ceux qui le composent, il y en a plusieurs qui sont capables de juger d'une pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne façon d'en juger, qui est de se laisser prendre aux choses, et de n'avoir ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule."
La Critique de L'Ecole des femmes, sc. V

Dans ses Remarques sur la tragédie de Sophonisbe (permission d'imprimer du 8 février 1663), l'abbé d'Aubignac se référait au jugement de "ceux qui remplissent le parterre de nos théâtres" comme le modèle d'une réaction non prévenue à l'égard du spectacle offert. Dès lors, leur jugement doit être pris en compte, indépendamment du fait que la plupart ne possèdent pas de connaissances théoriques (1).

L'argument de d'Aubignac est qualifié de "grotesque raisonnement" dans la Défense du Sertorius de M. de Corneille (achevé d'imprimer : 23 juin 1663) de Donneau de Visé (2).

Dans sa Zélinde (1663), le même Donneau de Visé renchérira sur l'éloge du public bourgeois du parterre (3).

Charles Sorel, dans La Maison des jeux (1642), mettait déjà en lumière le mépris injustifié que les spectateurs des loges entretiennent à l'égard du parterre, qui est notamment composé de tous les poètes (4).


(1)

Ils ne sont pas tous capables de faire un habit, un soulier, un chapeau, et néanmoins ils en jugent tous les jours quand les artisans leur en apportent [...] et sans en être instruits par tous ces arts que par leur lumière naturelle et par leur propre sentiment, ils les approuvent ou les rebutent. [...] Ainsi, lorsqu'ils s'agit d'un poème dramatique, ceux du peuple qui n'ont aucune étude s'en rendent les premiers juges, ils éclatent aux belles choses qui les touchent, et demeurent languissants ou muets dès que les intrigues de la scène s'affaiblissent ou souffrent quelque confusion ou quelque obscurité; ils ne consultent que leur propre sentiment, ils regardent ce qui leur plaît et ce qui leur déplaît, et décident hardiment de la bonté d'une pièce sans avoir lu Aristote ou Scaliger.

Il y a véritablement dans les ouvrages de tous les arts des perfections et des grâces dont il n'est permis qu'aux maîtres de juger, parce qu'il n'y a qu'eux qui les connaissent; mais il y a des défauts qui frappent tellement les sens et qui blessent si fort la lumière naturelle, qu'il faudrait être aveugle ou stupide pour ne les pas discerner.
(Remarques sur la tragédie de Sophonisbe, éd. contenue dans les Deux dissertations, 1663, p. 28sq)

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(2)

Comme vous n'avez point acquis par l'expérience ce que vous savez des règles du théâtre, vous voulez qu'une personne qui n'aura jamais fait de comédie s'y connaisse aussi bien que ceux qui y travaillent depuis trente ans.
(Défense du Sertorius de M. de Corneille, p.6).

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(3)

Il y a quinze ou seize marchands dans cette rue qui vous en diraient bien des nouvelles, puisque, depuis trente ans, il ont vu toutes les comédies que l’on a jouées, et que tout ce qu’il y a d’illustres bourgeois à Paris se rapporte au sentiment de ces messieurs. Il faut que je vous avoue une chose qui me surprend : je ne les ai jamais vu condamner une pièce dès la première représentation, qu’elle ne soit tombée, ni dire qu’une réussirait, qu’elle n’ait eu beaucoup de succès ; et ce qui m’étonne est qu’ils se sont toujours trouvés du sentiment des gens de qualité, et que toutes les pièces qu’il ont fait réussir au parterre ont toujours réussi aux loges et au théâtre. Il y en eut même un ces jours passés, qui entra chez une dame de qualité, où il avait affaire, comme plusieurs personnes s’entretenaient d’une pièce nouvelle que l’on jouait alors. L’on lui fit l’honneur de lui en demander son sentiment, qu’il dit d’une manière qui surprit toute l’assemblée, et qui fit avouer que l’on sait bien juger d’une pièce de théâtre à la rue Saint-Denis.
(Zélinde, sc. III)

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(4)

Si les orgueilleux se croient déshonorés d’aller là d’autant qu’ils disent que c’est pour les gens de pied, comme s’il n’était permis de s’asseoir qu’aux gens de cheval et de carrosse, si, devant un jeu de scène ou un jeu de mots bouffon, ces messieurs des loges poincent les lèvres en murmurant que « c’est des railleries à faire rire le parterre », cependant l’on y trouve quelquefois de fort honnêtes gens, et même la plupart de nos poètes, qui sont les plus capables de juger des pièces, ne vont point ailleurs.
(Sorel, Maison des jeux, 1642, I, p. 472)




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