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L'amitié demande un peu plus de mystère


"Mais l'amitié demande un peu plus de mystère,
Et c'est, assurément, en profaner le nom,
Que de vouloir le mettre à toute occasion."
Le Misanthrope, I, 2, v. 278-280

L'opposition entre d'un côté une amitié sincère et exigeante, et de l'autre une amitié "commode" et commune se trouve :

  • dans le Grand Cyrus (1649-1653) des Scudéry :
    • Mégabate, personnage par ailleurs "un peu plus sincère qu'il ne faut", y est présenté comme un ami sincère et exigeant (1).
    • A l'inverse, Cléocrite fait l'éloge d'une amitié "commode" et "raisonnable" (2), face à des défenseurs de l'amitié tendre ou héroïque (3).
    • Dans l'"Histoire de Méréonte et Dorinice", une conception aussi exigeante de l'amitié est envisagée de manière peu favorable (4).

  • dans la Clélie des Scudéry :
    • au livre II, 2, l'amitié de société y est opposée à l'amitié effective (5).
    • Au livre V, 1, Amilcar, découragé par la difficulté de l'amitié héroïque, fait l'éloge d'une amitié "à la mode" (6).

  • dans Tarsis et Zélie (1665) de Le Vayer de Boutigny
    • au livre II, 8 une conversation est menée sur le sujet des véritables qualités qui constituent l'amitié (éd. de 1720, p. 428 et suiv.)

  • dans une pièce du recueil Sercy de 1662, intitulée "Si l'on doit faire plus d'estime de l'amitié qui naît d'inclination que de celle qui vient de longue connaissance" (p. 94-100)

Dans son petit traité "De l'amitié" (7) ainsi que dans le Mémorial de quelques conférences (8), La Mothe le Vayer met l'accent sur le fait qu'une véritable amitié est extrêmement rare.

Cette conception est liée à une idée de l'amitié comme choix (voir "avec lumière et choix cette union veut naître"). Plus généralement, la question des limites de l'amitié, déjà soulevée plus haut par Alceste (voir "moi, votre ami" et "votre chaleur, pour lui, tombe en vous séparant") et par le Sganarelle de L'Amour médecin ("je les tiens un peu intéressés") fait l'objet de discussions dans les milieux mondains.


(1)

Le même zèle que Mégabate a pour la gloire et pour son prince, il l'a encore pour ses amis : il ne donne sans doute pas son amitié légèrement ; mais ceux à qui il la donne doivent être assurés qu'elle est sincère, qu'elle est fidèle et qu'elle est ardente.
(p. 4609)

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(2)

En vérité, lui dis-je alors, vous portez la hardiesse trop loin, de vouloir nous persuader que c'est une bonne qualité que l'indifférence : peut-être, reprit Cléocrite, appellez-vous indifférence, quelque chose que je ne connais point, et qui n'est pas dans mon coeur. Mais je soutiens que tous mes sentimens sont justes : et que la sorte d'amitié dont je suis capable, est la plus commode, et la plus raisonnable de toutes. Pour la plus commode pour vous, reprit Thrasyle, j'en tombe d'accord : mais pour la plus raisonnable, je pense qu'on pourrait vous le disputer. L'amitié la plus tendre, répliqua-t-elle, ne produit pourtant rien de bon, qu'on ne puisse attendre de la mienne : car enfin y a-t-il quelqu'un qui aime plus à servir ses amies, ni qui soit plus aise de les voir que moi ? Vous deviez ajouter, repris-je, ni qui se console plus aisément de ne les voir point. Il est vrai, dit-elle, que je m'en désespere pas, et qu'en les perdant de vue, je ne perds pas la raison : mais de grâce, poursuivit-elle, quel grand plaisir auroient mes amies, quand j'aurais la plus grande douleur du monde de leur absence ? J'en suis sans doute fâchée : mais c'est sans me désesperer, et sans ennuyer les amies qui me restent, par un chagrin insupportable qui ne servirait de rien à celles que je ne vois point ; qui incommoderait celles que je vois ; et qui m'accablerait moi-même, sans en avoir autre avantage, que d'avoir la réputation d'avoir le coeur tendre ; mais selon moi, ce serait avoir l'âme faible. Véritablement si je n'estimais pas mes amies, autant qu'elles méritent de l'être ; que je ne les servisse pas, quand elles ont besoin de mon assistance ; et que je leur fisse mauvais visage, quand elles me viennent voir ; je souffrirais qu'on me condamnât comme on fait : mais que parce que je ne donne pas mon coeur tout entier ; que je ne l'ai pas sensible de la derniere sensibilité ; et que je ne mêle pas dans tous mes discours les mots de tendresse, d'ardente amitié, et autres semblables, je passe pour indifférente, quoi qu'à parler veritablement, je ne sois que comme il faut être pour être raisonnable, c'est ce que je ne puis endurer. En effet, poursuivit-elle en riant, n'est il pas vrai que ces Sages dont on parle tant par le monde, font consister la prudence, en un détachement de toutes choses ; et que selon leurs Préceptes, je suis par tempéramment, ce qu'ils veulent qu'on devienne par leurs enseignemens ? Ceux que vous dites, répliqua Thrasyle, n'ont jamais condamné l'amitié : je ne la condamne pas aussi, reprit-elle, mais je la règle, et lui donne des bornes : car de penser que l'amitié doive détruire et accabler ceux qui en ont, c'est une chose trop injuste : et j'aimerais mieux avoir de l'ambition, de la haine, et de la colère, que d'avoir de l'amitié, comme certaines personnes en ont : étant assuré que je crois que je souffrirais moins d'avoir ces trois violentes passions, que si j'avais de cette espèce d'amitié, que je pense qu'on appelle amitié tendre, ou amitié héroïque. Vous deviez encore souhaiter d'avoir de la jalousie, reprit Thrasyle, pour porter l'exagération plus loin : si on pouvait avoir de la jalousie sans avoir de l'amour, répliqua t'elle, je l'aurais mise avec les autres : mais si vous voulez j'y joindrai l'envie, qui ne tourmente guère moins que la jalousie : afin de vous faire comprendre, combien je crois que cette amitié tendre est incommode. Il est vrai, ajouta-t-elle, que je suis persuadée, qu'il y en a beaucoup moins qu'on ne pense : et que si on voyait le coeur de tous les gens qui en font profession comme je montre le mien, on ne le trouverait guère plus tendre ni plus sensible : et toute la difference qu'il y a de moi aux autres, c'est que je ne dis que ce que je pense, et que je ne veux pas passer pour ce que je ne suis point, et pour ce que je ne veux pas être.
(Artamène ou Le Grand Cyrus, p. 4977 [p. 675 dans l'édition de 1656]- 4979 [677 dans l'édition de 1656])

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(3)

Eh de grace, m'écriai-je, contentez-vous d'excuser votre indifférence : et n'entreprenez pas de condamner l'amitié, qui est la chose du monde la plus innocente, la plus juste, la plus douce, et comme vous l'avez dit, la plus héroïque. Car enfin cette amitié que vous méprisez tant est de telle nature, que sans elle il n'y a point de véritable satisfaction au monde : tous les autres plaisirs sont des plaisirs imparfaits, qui ne touchent tout au plus que les sens et l'esprit : mais celui d'aimer et d'être aimée, remplit et charme le coeur, d'une douceur infinie. C'est sans doute l'amitié qui adoucit toutes les douleurs, qui redouble tous les plaisirs ; qui fait que dans les plus grandes infortunes, on trouve de la consolation et du secours : et c'est elle enfin, qui a fait faire mille actions heroïques par toute la terre. En effet, poursuivit Thrasyle, elle est en vénération parmi toutes les nations : et excepté Cléocrite, il n'y a personne au monde qui ne s'offensât, si on l'accusait de n'avoir point d'amitié. Ne faites pas cette exception là pour moi, répliqua-t-elle, car je ne trouve pas bon qu'on die que je n'aime pas mes amies : mais il est vrai que je ne me soucie pas trop qu'on croie, que l'amitié que j'ai pour elles, n'est pas de celle à qui vous donnez tant d'éloges. Si vous saviez ce que c'est que la véritable amitié, repris-je, vous rougiriez de honte, d'appeler d'un nom si glorieux, cette espèce d'affection, dont votre coeur est capable. Quoi qu'il en soit, dit-elle, je m'en trouve bien : et je ne voudrais pas changer de sentiments. Après cela, Thrasyle et moi, disputâmes encore longtemps inutilement contre Cléocrite : car nous ne pûmes ni l'obliger à se repentir, ni à avouer seulement qu'elle avait tort.
(Ibid., p. 4979 [p. 677 dans l'édition de 1656]- 4980 [678 dans l'édition de 1656])

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(4)

Au reste, ajouta-t-elle, quand je parle d'amitié, je n'entends pas même parler de cette espèce d'amitié, dont il n'y a que trois ou quatre exemples en tous les siècles, ni de ces gens qui n'ont qu'un ami, ou qu'une amie en toute la terre ; car pour être du rang de ces premiers, il faudrait être capable de vouloir mourir pour ses amis, et se piquer même autant de générosité héroïque que d'amitié tendre ; et pour être comme ceux qui sont si difficiles et si délicats qu'ils ne trouvent qu'une personne au monde qu'ils jugent digne de leur amitié, il faudrait ne se divertir pas trop bien ; car, comme selon moi, on ne se divertit qu'avec ceux que l'on aime, il serait difficile que je passasse le temps agréablement, s'il n'y avait qu'une personne en toute la terre qui me divertît.
( Ibid., p. 7253)

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(5)

il y a cent mille personnes qui croient aimer, et qui n'aiment pas, et qui appellent amitié une espèce de société où le commerce de la vie oblige nécessairement. Mais quand je parle d'amitié, j'entends parler d'une amitié effective, tendre, et solide tout ensemble, d'une amitié où il se fait un échange de coeurs, et de secrets, et dont la tendresse est extrême.
(Clélie, II, 2, p. 906)

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(6)

- En effet, dit Anacréon, l'aimable Plotine a raison de dire ce qu'elle dit, car il n'y a presque point de gens qui puissent se vanter d'avoir un véritable ami.
- Je suis donc plus heureux que les autres, dit Mérigène, car je crois en avoir plusieurs.
- Je l'avais cru aussi bien que vous, reprit Anacréon, mais en une occasion assez importante, lorsque j'étais à la cour de Polycrate, je trouvai que j'avais un nombre infini de faux ou de faibles amis, et que j'en avais très peu que je pusse compter pour bons.
- Cela est ainsi en tous lieux, reprit Amilcar, mais pour agir prudemment, il faut ne se fier à leur amitié, qu'autant que leur intérêt, ou leur plaisir, ou leur gloire, les attache à vous, et pour agir équitablement, il les faut aimer comme ils aiment, et ne leur donner jamais que de cette amitié qui croît et décroît selon l'occasion. Aussi bien l'amitié héroïque n'est-elle guère moins difficile à entretenir que l'amour constante ; et pour moi, rarement ai-je entrepris d'avoir de celle-là, parce que l'autre est plus commode. Il est vrai qu'elle n'est ni si noble, ni si belle, ni si solide, mais aussi n'embarrasse-t-elle pas beaucoup ; on ne se charge jamais des malheurs, ni des chagrins de ses amis ; on ne s'intéresse point aux injures qu'on leur a fait, et prenant simplement les fleurs de l'amitié, s'il est permis de parler ainsi, on laisse les épines à ces amis de bonne foi, qui sentent toutes les douleurs de ceux qu'ils aiment, qui entrent dans tous leurs intérêts sans exception, qui les soutiennent courageusement contre tout le monde, qui n'ont point de biens séparés, de qui la gloire même est en commun [...]. Croyez-moi, ajouta Amilcar, cette espèce d'amitié-là n'est pas propre à toutes sortes de gens, et je connais plusieurs personnes qui n'ont pu y parvenir, quoiqu'ils en eussent envie. C'est pourquoi de peur de faire comme eux, je me contente d'aimer à la mode, c'est-à-dire fort commodément pour moi [...].
(Ibid., V, 1, p. 484-489 )


(7)

c'est en vain, humainement parlant, qu'on rechercherait des amitiés autres qu'imparfaites, et qui tiennent si peu de cette idée que nous en donne l'Ecole, qu'elle n'en ont presque autre chose que le nom. Ce que j'en couche ici par écrit n'est pas pour former une invective contre le temps présent, puisque plus de deux mille ans nous ont à peine fourni trois ou quatre couples d'amis véritables, si tant est néanmoins qu'ils aient possédé toute la perfection qu'on leur attribue.
(La Mothe le Vayer, "De l'Amitié", dans Opuscules ou petit traité, Oeuvres, II, 2, p. 154-155)

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(8)

Pour moi, a repris un autre, j'ai si peu reconnu de vrais amis que je tiens pour mes amis ceux qui ne me haïssent pas. [...] Comme les adversités découvrent ceux qui sont nos amis en nous assistant, la prospérité cache et couvre nos véritables ennemis. [...] Personne n'a nié que comme ceux qui ont le plus de serviteurs ne sont pas souvent les mieux servis, ceux aussi qui ont le plus d'amis ne sont pas les mieux assistés au besoin. Et toute la compagnie a convenu en ce point, que les amitiés contractées de longue main ressemblent aux tableaux de Zeuxis, qu'il était à la vérité bien du temps à peindre; mais qui en récompense étaient d'une prodigieuse durée.
(La Mothe le Vayer, Mémorial de quelques conférences, 1669, p. 55-59)




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