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L'admirable ingénieur


"Enfin, mon fils, comme nous venons de voir par cette ouverture, le stratagème a réussi, notre Vénus a fait des merveilles; et l'admirable ingénieur qui s'est employé à cet artifice, a si bien disposé tout, a coupé avec tant d'adresse le plancher de cette grotte, si bien caché ses fils de fer et tous ses ressorts, si bien ajusté ses lumières, et habillé ses personnages, qu'il y a peu de gens qui n'y eussent été trompés."
Les Amants magnifiques, IV, 3

La manière dont les êtres superstitieux (Anaxarque taxe Aristione d'être "fort superstitieuse") sont trompés par des signes tangibles et matériels, notamment par de faux miracles ou des oracles manipulés par des individus mal intentionnés, est décrite par :

  • La Mothe le Vayer, dans son "petit traité" « Des oracles » (1659) (1).
  • Le Vayer de Boutigny, dans son roman Tarsis et Zélie (1665-1666) (2).
  • L'abbé de Villars, dans le 3e entretien du Comte de Gabalis, ou Entretiens sur les sciences secrètes (1670) (3).
  • Jean-Baptiste Tavernier, qui rapporte une anecdote de sa visite de la Pagode de Bezouart dans ses Six voyages… qu'il a fait en Turquie, en Perse, et aux Indes... publiés en 1676 (4).
  • François Bernier, dans les chapitres suivants de son Abrégé de la philosophie de Gassendi (1678): « De la Liberté, de la fortune, du destin et de la divination », « Des oracles » (5).

L’« Histoire de la Tromperie de Climanthe », narrée au livre I, 5 de L’Astrée (1607, rééd. 1647) d'Honoré d’Urfé, raconte comment un faux mage met en scène avec soin une fausse idole (6).

Dans Le Parasite mormon (1650), l'usage antique des oracles était dénoncé comme une tromperie à grande échelle (7).


(1)
Cet Oracle rendu à Phalantus, portait qu'il ne pourrait être chassé de l'Ile de Rhodes, qu'il ne vit voler des Corbeaux blancs, et n'aperçut des poissons nager dans sa Tasse. Cela lui donnait avec raison toute assurance. Néanmoins Iphiclus, qui lui faisait la guerre, averti de cette réponse Delphique, le subjugua, s'étant avisé de faire lâcher des Corbeaux blanchis avec de la chaux, et verser clandestinement de petits poissons dans l'eau qu'il devait boire. En vérité l'homme est un ingénieux animal à se tromper lui-même, surtout quand c'est en faveur de quelque superstition.
(Edition des Œuvres de 1756, t. VII, 1, p. 183)

(2)

— Mais, ajouta Agamée, que direz-vous des oracles de Dodone, où des pigeons et des arbres parlent comme des hommes ? Que direz-vous de celui d’Éphèse, où une statue de marbre parle comme une personne animée ? — Je dirai, répondit Ergaste, que des hommes se peuvent cacher dans le tronc des arbres et les faire paraître animés de leur parole. Je dirai que par le même artifice ils peuvent faire croire à de pauvres esprits prévenus que leur voix est celle des colombes qui y nichent (si vous n’aimez mieux en croire Hérodote, qui dit que ces colombes n’étaient autre chose que des femmes qui portaient ce nom et qui se mêlaient de prophétiser). Je dirai que de quelques lieux souterrains, ils peuvent, par le moyen de quelques tuyaux, faire passer leur parole par la bouche d’une statue ; et je dirai en un mot mille choses plus apparentes que de croire qu’un marbre, qu’un pigeon ou qu’un arbre aient parlé. — Quoi ! Ergaste, dit Agamée, vous voulez détruire la toute-puissance des Dieux ? — Aux Dieux ne plaisent ! répliqua Ergaste ; puisqu’ils ont créé l’homme et que d’un seul souffle ils ont animé un peu de boue, ils peuvent bien faire la même chose d’un marbre. Mais je mets bien de la différence entre ce que les Dieux font et ce que les Dieux peuvent. Les Dieux, Agamée, peuvent toute sorte de miracles, mais ils ne les font pas pour cela, parce qu’ils ne le jugent pas à propos. Et pour vous en dire enfin ma pensée, j’estime que, comme ce serait faire tort à un prince et l’accuser d’imprudence, de croire qu’il fût à tous moments obligé de changer ses lois à la prière du moindre de ses sujets, et de contrevenir lui-même à l’ordre qu’il a établi dans son royaume, ainsi c’est faire tort aux Dieux, qui ont établi un ordre fixe et certain dans le monde, que de penser qu’ils soient à tous moments obligés de le changer, en faisant des miracles selon le caprice des hommes qui le demandent. Car faire un miracle n’est autre chose que de dévoyer (s’il est permis de parler ainsi) le cours de la nature.
(Livre II, éd. de 1720, p. 357-358)

(3)

[…] avant que de s'engager dans le labyrinthe, il se tourna vers le jardin. Voilà qui est assez beau (dit-il) et ces statues font un assez bon effet. Le Cardinal (repartis-je) qui les fit apporter ici, avait une imagination peu digne de son grand génie. Il croyait que la plupart de ces figures rendaient autrefois ces Oracles: et il les avait achetées fort cher, sur ce pied-là. […]
(édition de 1671, p. 78)

[…] il n'a jamais été permis aux Anges de ténèbres, de parler dans les Oracles.
Je ne crois pas (interrompis-je) qu'il fût aisé d'établir cela parmi les Curieux; mais il le serait peut-être parmi les esprits forts. Car il n'y a pas longtemps qu'il a été décidé dans une Conférence faite exprès sur cette matière, par des Esprits du premier Ordre; que tous ces prétendus Oracles n'étaient qu'une supercherie de l'avarice des Prêtres Gentils, ou qu'un artifice de la Politique des souverains.
(Id., p. 80)

(4)

Lorsque nous y fûmes il y avait une femme, qui depuis trois jours était dans le temple sans en sortir, demandant de temps à temps à l'Idole, puisqu'elle avait perdu son mari ce qu'elle ferait pour élever ses enfants et pour les nourrir. M'étant informé d'un de ces Prêtres pourquoi cette femme n'avait pas de réponse et si elle en aurait, il me dit qu'il fallait qu'elle attendît la volonté de leur Dieu, et qu'il lui répondrait alors sur ce qu'elle lui demandait. Je me doutais aussitôt de quelque fourberie, et pour la découvrir je me résolus d'entrer dans la Pagode, d'autant plus que tous les Prêtres étaient absents étant allés manger, n'y en ayant qu'un devant la porte, dont je me défis en le priant de m'aller quérir de l'eau à une fontaine qui était à deux ou trois portées de mousquet de ce lieu-là. Pendant ce temps-là j'entrai dans le temple, où cette femme qui m'entrevit redoubla ses cris, car comme il n'entrait point de jour dans la Pagode que par la porte, il y faisait fort obscur. Je fus comme à tâtons voir ce qui se passait derrière la statue, où je découvris qu'il y avait un trou par où un homme pouvait entrer, et où sans doute le Prêtre se cachait et faisait parler l'Idole par la bouche.
(II, p. 166)

(5)

…Lucian, lorsqu'il rapporte la manière dont il découvrit lui-même tout l'artifice par lequel le faux Prophète Alexandre se rendait si fameux dans les Oracles; ajoutant que ce faux Prophète haïssait extrêmement les Chrétiens, et les Epicuriens, parce qu'ils soutenaient que les Oracles n'étaient que de purs mensonges, voici de quelle manière Eusèbe en parle. Ils ont, dit-il, des Ministres de leurs fourberies et artifices, qui vont ça et là aux environs, qui s'enquêtent soigneusement, et qui demandent à ceux qui viennent, à quel dessein, et pour quelle nécessité un chacun vient consulter l'Oracle. Ils ont dans leurs Temples plusieurs recoins obscurs, et plusieurs lieux retirés et cachés ou le Peuple n'entre point, et où ils se mettent pour entendre ce qui se dit sans être vus; si bien que les Ténèbres, la Prévention, la Superstition de ceux qui viennent, et l'autorité des Anciens qui y ont cru leur sert beaucoup. Ajoutez d'un côté la sottise et la bêtise du Peuple qui ne raisonne point et n'examine rien, et de l'autre l'adresse, la fourberie et la finesse de ceux qui machinent l'affaire […].
(t. VIII, chap. III, 4, Livre III, p. 581)

(6)

[…] puis je pris le grand miroir que j'avais fait faire, que je mis sur un autel, que j'entourai de houx et d'épines, y mettant parmi quelques herbes, comme Verveine, Fougère, et autres semblables. Sur un des côtés je mis du gui, que je disais être de chêne : de l'autre la Serpe d'or, dont je feignais l'avoir coupé le premier de Mars, et au milieu le linceul, où je l'avais c[ue]illi ; et au dessus de tout cela, j'attachai le miroir au lieu le plus obscur, afin que mon artifice fût moins aperçu, et vis-à-vis par le dessus j'y accommodai le papier peint, où j'avais tiré si au naturel, le lieu que je voulais montrer à Galathée, qu'il n'y avait personne qui ne le reconnut ; et afin que ceux qui seraient en bas, s'ils tournaient les yeux en haut ne le vissent ; du côté où l'on entrait j'entrelaçai des branches, et des feuilles de telle sorte ensemble, qu'il était impossible : et parce que si l'on eût approché l'autel se tournant de l'autre côté, on eût sans doute vu mon artifice, je fis à l'entour un assez grand cerne, où je mis les encensoirs de rang, et défendais à chacun de ne point les outrepasser : au devant du miroir, il y avait une aix, sur laquelle Hécate était peinte, cette aix avait tout le bas ferré d'un fusil, et comme vous savez, elle ne tenait qu'à quelques poils de cheval, si déliés, qu'avec l'obscurité du lieu, il n'y avait personne qui les pût apercevoir : aussitôt que l'on les tirait, l'aix tombait, et de sa pesanteur frappait du fusil sur une pierre si à propos, qu'elle ne manquait presque jamais de faire feu. J'avais mis au même lieu une mixtion de soufre, et de salpêtre qui s'éprend si promptement au feu qui le touche, qu'il s'en élève une flamme, avec une si grande promptitude, qu'il n'y a celui qui n'en demeure en quelque sorte étonné, et cela je l'avais inventé pour faire croire que c'était une espèce, ou de divinité, ou d'enchantement, tant y a que je trouvai le tout si bien disposé, qu'il me semblait qu'il n'y avait rien à redire.
(Ière partie, livre V, pp. 156-174)

(7)

Tous les gens d'esprit savent que ces oracles n'ont été que des fourberies des prêtres des Anciens, qui tâchaient par là de mettre leurs temples en vogue; et que, s'ils réussissaient quelquefois, ce n'était que par hasard, pource que, disant tant de choses, il était impossible qu'ils n'en proférassent quelqu'une de véritable, comme un aveugle décochant un grand nombre de flèches peut donner dans le but par cas fortuit.
(p. 155)




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