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L'Imposteur


La notion d'"imposteur" possède une tradition dans la pensée libertine du XVIIe siècle, qui l'associe plus ou moins explicitement au Christ :

Au surplus, il ne faut point s'étonner que des hommes aient été si téméraires puisqu'il y en a eu, qui ont bien osé attenter à la divinité. [...] Le chef des Adamites voulut même qu'on le prît pour le fils de Dieu. Et comme Socrate nous apprend dans le septième livre de son Histoire ecclésiastique, qu'il se trouva un pseudo-Moïse en Crète, qui promettait aux Juifs de cette île de les faire passer à pied sec de là dans la Terre de promission, ce qui en fit noyer plusieurs. Nous lisons aussi dans Grégoire de Tours qu'on vit en France un pseudo-Christ venu de Berry, qui se fit suivre jusqu'à la mort d'une grande quantité de peuple, dont l'assistance ne manque jamais aux plus écervelés. Tant il est vrai qu'il n'y a point de mensonge si impudent ni si punissable qui ne trouve de l'appui et des sectateurs.
(éd. des Oeuvres de 1756, VI, 1, p. 242sq)

Combien de faux messies avant et depuis le véritable ! Combien de Paraclets depuis Manes et Montanus, jusqu'à Georges le Delft et à Jacques Naylor, qui vient d'être réprimé comme chef des Quakers ou Trembleurs d'Angleterre, toujours fertile en semblable visionnaires ! Aussi ne faut-il qu'oser en cela ce que font aisément ceux qui ont la cervelle troublée, pour trouver des sectateurs.
(éd. des Oeuvres de 1756, VII, 1, p. 124-125)

Le troisième article que je vous réitère, c'est qu'il y a eu trois grands imposteurs au monde, à savoir Moïse, Jésus-Christ et Mahomet, mais Jésus-Christ est le plus grand, il a été le plus adroit et le plus subtil de tous. Aussi y a-t-il mieux réussi dans son entreprise, ayant tellement leurré le simple peuple et surtout ses disciples, qui étaient sans esprit, sans lettres et sans jugement, par les menaces de l'enfer imaginaire et les promesses d'une vie heureuse éternellement, et par ses faux miracles, qu'ils ont répandu partout sa religion.
(cité d'après A. Adam, Les Libertins au XVIIe siècle, Paris, 1965, p. 117)

Ce sera assez pour la dernière preuve de notre maxime d'examiner ce que pratiqua Mahomet, à l'établissement non moins de sa religion que de l'empire lequel est aujourd'hui le plus puissant du monde. Certes, comme tous les grands esprits (Postellus et alii) ont toujours eu l'industrie de prendre avantage des plus signalées disgrâces qui leur sont arrivées, cettui-ci pareillement voulu faire de même ; de façon que, voyant qu'il était fort sujet à tomber du haut mal, il s'avisa de faire croire à ses amis que les plus violents paroxysmes de son épilepsie étaient autant d'extases et de signes de l'esprit de Dieu qui descendait en lui ; il leur persuada aussi qu'un pigeon blanc qui venait manger des grains de blé dans son oreille était l'Ange Gabriel qui lui venait annoncer de la part du même Dieu ce qu'il avait à faire. Ensuite de cela, il se servit du moine Sergius pour composer un Alcoran, qu'il feignait lui être dité de la propre bouche de Dieu; finalement il attira un fameux astrologue pour disposer les peuples par les prédictions qu'il faisait du changement d'état qui devait arriver, et de la nouvelle loi qu'un grand prophète devait établir, à recevoir plus facilement la sienne, lorsqu'il viendrait à la publier. Mais s'étant une fois aperçu que son secrétaire Abdala Ben-Salon, contre lequel il s'était piqué à tort, commençait à découvrir et publier telles impostures, il l'égorgea un soir dans sa maison, et fit mettre le feu aux quatre coins, avec intention de persuader le lendemain au peuple que cela était arrivé par le feu du Ciel et pour châtier le dit secrétaire, qui s'était efforcé de changer et corrompre quelques passages de l'Alcoran. Ce n'était pas toutefois à cette finesse que devaient aboutir toutes les autres, il en fallait encore une qui achevât le mystère, et ce fut qu'il persuada au plus fidèle de ses domestiques de descendre au fond d'un puits qui était proche d'un grand chemin, afin de crier lorsqu'il passerait en compagnie d'une grande multitude de peuple qui le suivait ordinairement : "Mahomet est le bien-aimé de Dieu, Mahomet est le bien-aimé de Dieu"; et cela étant arrivé de la façon qu'il avait proposé, il remercia soudain la divine bonté d'un témoignage si remarquable et pria tout le peuple que le suivait de combler à l'heure même ce puits, et de bâtir au-dessus une petite mosquée pour marque d'un tel miracle. Et par cette invention ce pauvre domestique fut incontinent assommé et enseveli sous une grêle de cailloux, qui lui ôtèrent bien le moyen de jamais découvrir la fausseté de ce miracle.
(p. 143-144)




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