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L'Ane d'or


Les Métamorphoses ou l’Ane d’or de L. Apulée philosophe platonique.

[Traduction de Jean de Montlyard, 1602] Nouvellement reveues, corrigées et mises en meilleur ordre, N. et J. de La Coste, 1648. [Nous avons placé entre crochets les divisions du texte latin, et entre barres obliques la pagination de l'édition de 1648.]

Livre Quatrième

[…]

Sur la fin il ajoute à dessein la fable des amours de Cupidon et de Psyché pleine de récréation et de doctrine, de laquelle nous exposerons en son lieu le sens mystique.

[…] /121/ [28] Il y avait en une ville un Roi et une Reine, lesquels eurent trois filles, belles en toute perfection. Or quoique les deux aînées fussent extrêmement agréables et de visage et de taille, si n’estimait-on pas néanmoins le discours de l’homme incapable de leur pouvoir donner les louanges qu’elles méritaient : mais le défaut de l’éloquence humaine ne pouvait exprimer, ni suffisamment exalter la rare et singulière beauté de la plus jeune. En sorte que beaucoup de Compatriotes, beaucoup de riches Seigneurs étrangers que le bruit d’un si précieux joyau convoquait de toutes parts à l’envi, demeuraient comme stupides, voyant cette parfaite et du tout incomparable beauté : de façon qu’approchant la main droite de leur bouche, ils posaient le doigt indice sur le pouce étendu, et l’adoraient aussi religieusement que Vénus même.

Déjà le bruit courait par les Villes et les Provinces circonvoisines, que la Déesse engendrée des ondes de la mer, et nourrie de l’humeur des flots écumants, étaient descendue du Ciel, et sous l’habit d’une Demoiselle se faisait désormais voir en terre : ou plutôt, que naguère par un nouveau germe des Etoiles célestes, non la mer mais la terre avait produit une autre Vénus avec la fleur de sa virginité. [29] Ainsi croissait de jour à autre l’opinion de cette merveille du monde ; /122/ ainsi déjà la rumeur en avait abreuvé les îles voisines, beaucoup de contrées, voire la meilleure partie de l’Univers : déjà plusieurs accouraient à grandes journées des plus éloignées Provinces de la Terre et des rivages les plus reculés de l’Océan, pour voir l’unique beauté de son siècle. Personne n’allait plus à Paphe, personne ne passait plus à Cnide ; personne ne naviguait plus même en Cythère pour faire ses dévotions à Vénus. On diffère les sacrifices de la Déesse par mépris ; on ne fréquente plus ses Temples ; on néglige les lits dédiés pour les effigies d’icelles ; on ne tient plus compte de les serrer avec révérence aux sacrifices ; ses cérémonies demeurent en arrière ; on ne couronne plus ses images ; on ne met plus d’offrandes sur ses autels ; on ne les voit plus que souillés de cendres froides. On se prosterne à genoux devant cette Infante ; on n’invoque plus la majesté d’une si grande Déesse qu’en la face de cette créature : et si tôt que la Vierge se montre au matin, on fait sous le nom d’icelle plusieurs sacrifices et festins en l’honneur de Vénus absente. Et déjà quand elle marche par les rues, tout le monde la suit en procession, les rues se jonchent de fleurs et de guirlandes ; on lui présente force festons, force couronnes ; bref on l’adore comme l’on faisait Vénus.

Cet outrageux et déraisonnable transport d’honneurs célestes fait à l’endroit d’une fille mortelle, piqua extrêmement le courage de la vraie Vénus, qui ne pouvant souffrir cette indignité, hochant la tête, et frémissant du plus creux de ses entrailles se prit à dire à part soi : [30] Voilà donc l’ancienne mère de toutes les choses qui sont en la Nature, voilà l’origine et la source de tous les /123/ éléments : voilà Vénus nourricière de l’Univers, [Source de tous les biens inépuisable et pure] avec laquelle une fille humaine veut partager l’honneur de ma divine majesté : mon nom engravé dans les Cieux est maintenant profané par des souillures terriennes. Les hommes donc demeureront incertains et douteux si c’est moi ou celle-ci qu’il faille adorer en commun au lieu de moi ? Une pucelle qui porte déjà la mort entre les dents, sera-t-elle honorée de mêmes images que moi ? Quoi donc, ce berger de qui le grand Jupiter a si bien approuvé la justice et la foi, m’aura pour néant préférée à de si puissantes Déesses ? Ha ! que cette galande [effrontée], telle qu’elle soit, n’aura point tant à son aise usurpé les honneurs qui m’appartiennent sans que je m’en ressente : Je m’en vais la faire repentir de cette beauté illicite qu’elle possède.

Là dessus elle appelle son fils, cet empenné et assez téméraire ; qui par ses mauvaises complexions et perverse nature, méprisant toute bonne discipline, armé de flammes et de flèches, ne fait autre chose que trotter de maison en maison, qui débauchant tous les honnêtes mariages, commet impunément toutes les méchancetés du monde, et ne fait jamais rien qui vaille. [Dans le Monde on n’entend que plaintes de l’Amour] Or combien qu’il fut de son propre naturel assez frétillant, si ne laisse-t-elle pas néanmoins de l’aiguillonner de paroles, et lui mettre plus de cœur au ventre. Elle l’emmène en la ville ; lui montre Psyché (car ainsi s’appelait l’Infante) [31] lui fait tout le discours de sa jalousie qui s’était formée entre elle et Psyché pour leur commune beauté, puis soupirant et gémissant avec une étrange indignation : Par cette mienne maternelle affection (ce dit-elle) par l’obligation qu’a le fils à sa /124/ mère ; par les douces blessures de ta flèche ; par les emmiellées brûlures de cette flamme, je te prie prends vengeance toute entière de l’outrage qu’on a fait à ta mère. Venge-moi par l’honneur que tu me dois, cette rebelle Beauté : Fais-moi ce plaisir ; et sur tous autres que je pourrais espérer, contente-moi en celui-ci ; que cette fille devienne éperdument amoureuse du plus misérable homme de la Terre, qui soit ruiné d’honneur et de biens, indisposé de sa personne, et si contrefait qu’en tout le monde il ne puisse trouver son pareil en misère. [D'aimer et n'être point aimée]

Ainsi parla Vénus ; puis ayant à pleine bouche souvent et de grande affection baisé son fils, elle se retira vers le rivage de la mer, et de la plante de ses pieds rosins et douillets se prit à cheminer sur la plus haute rosée des flots de l’Océan. Déjà elle s’était assise au plus creux de la mer, comme tout soudain les compagnies marines mettent en exécution ce qu’elle commence de vouloir, ainsi que si elle l’eût dès longtemps commandé ; Voici venir les filles de Nérée chantant et dansant à plaisir. Portun avec ses grands cheveux et sa barbe bleu perse. Salace portant son tablier tout plein de poissons. Le petit Palémon chevauchant un Dauphin [Palémon, Dieu des eaux]. Les troupes des Tritons fendant la mer de toutes parts : l’un sonne doucement de sa trompe bruyante ; l’autre nageant dessous un dais ou gardecol de soie, se garantit contre l’ardeur du Soleil son ennemi ; un autre porte le miroir devant sa Dame, et d’autres encore la viennent trouver en leurs chariots et carrosses. C’est la compagnie qui suivait Vénus, quand elle se promenait à travers la mer Océane.

[32] Cependant Psyché sans recueillir aucun fruit de /125/ sa beauté, qu’elle n’ignore point, est recherchée de tout le monde ; chacun jette des œillades sur elle, chacun la loue ; et n’y a ni Roi, ni Prince de sang Royal, ni même du tiers Etat, qui la demande plus en mariage. On admire bien sa divine beauté, mais chacun l’admire comme une image accomplie de toutes ses perfections. Déjà ses deux sœurs aînées, desquelles la gentillesse n’était point autrement divulguée, avaient été fort heureusement mariées en maisons Royales. Mais Psyché demeurant seule à la maison sans aucun serviteur qui lui fît l’amour, regrettait sa solitude déserte, malade de corps, affligée d’esprit ; et bien qu’elle plût à tout le monde, néanmoins sa beauté cette même lui déplaisait. Mais le misérable père de cette fille infortunée, soupçonnant que ce malheur vînt de quelque haine céleste, et craignant l’ire des Dieux, s’en va requérir l’ancien Orateur du Dieu Milésien ; lui présente plusieurs offrantes, et le supplie très humblement de lui faire la grâce de pouvoir honorablement marier sa fille, que tout le monde dédaignait avec mépris. Or Apollon jaçoit [bien que] qu’il fût Grec, et Ionien de nation, à cause du fondateur de Milet, répondit en vers Latins sous tel sens.

[33] Dessus un haut rocher ta fille soit menée
Vêtue des habits d’un funeste Hyménée,
Et n’espère pour gendre avoir aucun humain,
Mais un cruel Tyran, violent, inhumain ;
Qui faisant empenné par dessus l’air son erre [chemin],
Fait là-haut et ça bas une cruelle guerre,
Et brouille tout le monde, armé de feu, de fer.
Jupin le craint ; si sont, les Cieux, les Eaux, l’Enfer.

Ce Roi jadis heureux, ayant ouï la sainte prophétie d’Apollon, s’en retourne chez lui, /126/ pesant, morne, désolé, et dénoue à sa femme le commandement qu’il a de ce malencontreux Oracle. On pleure, on gémit, on fait le deuil par plusieurs jours. Mais hélas ! déjà les effets de ce sort impitoyable pressent : déjà se fait l’appareil pour les malheureuses noces de cette pauvre Infante. Déjà la lumière des torches nuptiales semond [annonce] les cendres d’un triste bûcher. Déjà le son du fifre Zygien se tourne au chant piteux du Lydien. L’air d’un joyeux Hyménée se finit par de pitoyables regrets ; et la fille qu’on devait marier essuie ses larmes à son voile même.

Ainsi toute la ville en général pleurait la piteuse aventure de cette maison affligée ; et par ordonnance publique ce jour-là fut chômé pour en faire le deuil commun ainsi qu’il appartenait. [34] Mais la nécessité d’obéir aux commandements célestes appelait la malheureuse Psyché pour subir la peine à laquelle on l’avait destinée. Comme donc la solennité de ces funestes noces, et lugubre mariage fut appareillée avec un deuil extrême, on fait sortir en pleine rue ce vif mortuaire [cortège funèbre] suivi de tout le peuple de la ville : et Psyché toute éplorée accompagne non ses épousailles, mais bien ses funérailles. [Une troupe de personnes affligées y viennent déplorer sa disgrâce.] Or comme les parents extrêmement affligés, éperdus d’un si horrible malencontre, tardent d’exécuter une si maudite méchanceté, l’Infante même les y pressait avec une telle exhortation : Pourquoi tourmentez-vous votre malheureuse vieillesse à force de pleurer ? Pourquoi travaillez-vous votre esprit ? à force de sanglots et de soupirs ? Pourquoi défigurez-vous par vos larmes perdues, et sans efficace, vos visages que j’honore avec tant de respect ? [De vos larmes, Seigneur, la source m’est bien chère] Pourquoi dépecez-vous en vos yeux mes yeux propres ?/127/ Pourquoi déchirez-vous votre blanche vieillesse ? Pourquoi frappez-vous vos poitrines ? Pourquoi vos saintes mamelles ? Telle sera la belle et digne récompense de mon excellente beauté. Vous sentez bien tard le coup d’une détestable envie. Quand le Peuple et les Nations étrangères me rendaient les honneurs qui n’appartiennent qu’aux Dieux ; quand le Peuple et les Nations étrangères me rendaient les honneurs qui n’appartiennent qu’aux Dieux ; quand tout le monde m’appelait sans contredit Vénus la nouvelle, alors vous deviez vous contrister et douloir ; et me pleurer comme déjà morte. Je sens bien ; j’aperçois bien maintenant que je ne meurs que pour l’amour de Vénus. Emmenez-moi, et me posez sur le rocher auquel le sort m’a destinée. Je me voudrais déjà trouver en ces noces bienheureuses ; je voudrais déjà voir ce brave mari que l’on me donne : Qu’est-ce que j’attends ? pourquoi refuserais-je de recevoir celui qui n’est né que pour la ruine de tout le Monde ?

[35] Ainsi se tut l’Infante : puis se fourra parmi la foule du peuple qui déjà marchait en gros pour l’accompagner. On arrive à la montagne ordonnée par l’Oracle, au sommet de laquelle chacun l’abandonna : puis ayant là-même éteint à force de larmes les torches nuptiales qui l’avaient éclairée, tous s’en retournèrent la tête baissée. Et ces misérables parents ennuyés d’une si misérable aventure, s’enfermèrent chez eux pour y demeurer en ténèbres et perpétuelle solitude. Cependant Psyché toute tremblante et déconfortée, pleurait sur la croupe de son rocher, où la douceur d’un mol et bénin Zéphyre épandant deçà et delà ses habits, et la soulevant petit à petit l’emporta tout doucement le long de la vallée jusques au pied de la montagne, et la posa gentiment toute nue sur l’herbe verte pour prendre son repos.

/129/

Livre Cinquième

Ce cinquième Livre contient le domicile de Psyché, les amours de Cupidon, la visite des sœurs de l’Infante, dont elles entrent en jalousie ; par l’instigation de laquelle Psyché trop crédule fait une petite blessure à son mari Cupidon. Ainsi déçue au combe de sa félicité, plusieurs calamités l’accueillent. Et son ennemie Vénus la travaille étrangement.

[1] Psyché séant à son aise en lieux herbus et mollets, n’ayant pour lit que des mottes et gazons rosoyants, après avoir un peu repris ses esprits, s’endormit tout doucement ; puis quand elle eut suffisamment reposé /130/ elle sentit que le trouble de son âme était aucunement éclairci. Elle vit auprès d’elle un bocage peuplé d’arbres hauts et branchus à merveilles et au milieu de la place, une belle source plus claire que cristal. Il y avait auprès du courant de cette fontaine un Palais Royal, qui n’était pas bâti de main d’homme, mais d’un artiste divin. Dès l’entrée on eût jugé que c’était l’hôtel ou maison de plaisance de quelque Dieu. Car les poutres et les solives du plancher était de bois, et de citron et d’ivoire, artistement équarri, soutenu par des colonnes d’or. Toutes les murailles étaient enduites d’argent, gravées de toutes sortes d’animaux, se présentant en apparence à ceux qui voulaient entrer. Ce fut certes un homme d’un merveilleux artifice, voire d’un demi-Dieu, ou plutôt d’un Dieu tout à fait, qui par la subtilité de son art, étoffa si bien tout cet ouvrage d’argent. Le pavé même était bigarré de diverses pierres précieuses taillées en forme de marqueterie. Heureux et plusieurs fois heureux tous ceux qui ont l’honneur de marcher sur ces perles, dorures et pierreries. Au demeurant toutes les autres parties de cette maison, de large et longue étendue, précieuses sans prix, et toutes les murailles affermies de piliers d’or massif, reluisaient de leur propre splendeur : de façon qu’encore que le Soleil eût refusé sa lueur à ce Palais, il s’en faisait assez de lui-même ; si fort éclairaient les chambres, les galeries, les portes et cloisons. D’ailleurs les meubles correspondaient à l’équipollant de la structure du logis : tellement que ce Palais céleste semblait être bâti tout exprès au grand Dieu Jupiter pour converser avec les hommes. /131/

[2] Psyché conviée par le plaisant aspect de cette place, s’en approche de plus près, et s’enhardit d’entrer dedans : puis éprise d’une extrême envie de cette belle vue, elle considère tout par le menu : entre autres choses les magasins et garde-robes accomplis d’une très exquise architecture au plus haut étage [degré], remplies de joyaux et de richesses incroyables. Enfin il n’y a rien qui se puisse souhaiter qui ne fût là : mais outre tant de raretés dignes d’admiration, il y avait cette autre merveille principale, que ce plus précieux trésor qui fût au monde n’était muni ni de serrure, ni de cloison, ni de garde quelconque.

Comme l’Infante contemplait toutes ces choses avec un contentement et plaisir indicible ; voici se présenter des voix sans corps, qui lui dirent ; Qu’avez-vous Madame, à vous étonner de si grandes richesses ? tout est à vous. Retirez-vous donc en une chambre, délassez-vous dans un lit, et demandez tel bain qu’il vous plaira. Nous de qui vous entendez les voix, sommes vos servantes, et vous rendrons très humble service. Puis si tôt que vous aurez délassé votre corps, vous trouverez incontinent votre table couverte et servie à la royale. [3] Ainsi Psyché sentit l’heureux effet de la providence divine, et suivant l’avis de ces voix sans forme se délassa premièrement entre deux draps : puis s’en alla prendre un bain. Ensuite elle aperçut auprès d’elle une table demi-ronde, une chaire, avec tout ce qu’il faut pour prendre la réfection ; et jugeant le tout être apprêté pour elle, s’assit volontiers à table. La voilà tout soudain couverte de diverses viandes exquises, et le buffet /132/ garni de vins nectarés, sans qu’on aperçut aucune main d’homme, mais seulement apportés par l’impulsion de quelque esprit. Elle ne pouvait voir aucune personne ; mais entendait seulement des paroles en l’air, et n’avait que des voix pour la servir.

Quand la table fut si richement couverte, voici venir un certain qui se prit à chanter invisiblement : un autre joua du luth, lequel on ne voyait non plus que celui qui le touchait. Alors vint heurter à ses oreilles la mélodie d’une troupe de gens qui chantaient en gros, et faisaient un concert fort délectable : de façon que bien qu’homme vivant ne parût, il semblait néanmoins qu’on ouît un bon nombre de personnes. [4] Après ces passe-temps, la nuit le requérant ainsi, Psyché s’en alla coucher. Environ la minuit elle entendit quelque peu de bruit autour de ses oreilles. Alors se voyant seule, et craignant qu’on voulût faire quelque effort à sa virginité ; elle eut peur ; elle tressaillit d’épouvante : et plus que tout autre mal elle craint ce qu’elle ignore. Déjà cet inconnu mari s’était présenté ; déjà il était monté dessus son lit et avait fait Psyché sa femme, puis s’était promptement retiré devant le lever du Soleil, comme les voix susdites se présentèrent en la chambre de l’Infante, et soumirent à la nouvelles épousée les choses nécessaire pour ne penser à la virginité quelle venait de perdre. Plusieurs journées passèrent en cette sorte, et comme il advient ordinairement, la nouveauté de la besogne passant en accoutumance, l’y faisait trouver du plaisir. D’ailleurs, le son de ces voix incertaines la consolait en sa solitude. /133/ Cependant ses parents étaient dans un deuil extrême, et dans une tristesse inconsolable. Mais comme l’affaire fut divulguée, et que cela vint à la connaissance de ses sœurs aînées, qui en avaient appris toute l’histoire, elles partirent incontinent de chez leurs maris, éplorées et dolentes, pour visiter leur père et leur mère, et leur dire la cause de leur tristesse.

[5] Or cette nuit-là le mari de Psyché lui tint ce langage (car bien qu’elle ne le peut voir, si le sentait-elle bien et des mains et des oreilles) ; Psyché, ma très douce et très chère épouse, Fortune la cruelle te menace d’une funeste aventure : je suis d’avis que tu t’en donnes soigneusement de garde. Tes sœurs troublées de l’opinion qu’on a que tu sois décédée, et te cherchant à la trace, sont arrivées en cette montagne : mais si elles viennent faire des lamentations et gémissements, ne leur réponds mot, voire même ne les écoute point. Autrement tu me causeras une grande fâcherie, et à toi une extrême confusion.

Elle y consent, et promet de faire tout ce qui plairait à son mari. Mais sitôt qu’il se fût rendu invisible quant et [en même temps que] la nuit, la pauvre misérable passa toute la journée en regrets et lamentations ; réitérant plusieurs fois qu’elle était entièrement perdue sans espoir de ressource, puisque enfermée dans l’enclos d’une si belle prison, et sevrée de toute conversation humaine, elle n’avait pas seulement moyen de donner quelque réconfort à ses sœurs, qu’elle savait être en extrême peine d’elle, ni même de les voir. Ainsi sans prendre ni bain, ni repas, ni viande quelconque, et ne cessant de pleurer, enfin le sommeil l’accable. /134/

[6] Sur le champ voici son mari qui se vient coucher auprès d’elle un peu plus tôt que de coutume, et l’embrassant ainsi baignée de larmes qu’elle était : Est-ce là (lui reproche-t-il) ce que vous m’avez promis, ô ma douce Psyché ? que puis-je désormais espérer de vous, attendu que ni jour ni nuit, ni même entre les bras de votre mari vous ne cessez de vous tourmenter ? Or faites ce que bon vous semblera, et contentez votre appétit qui ne demande que son dommage. Souvenez-vous néanmoins du certain avis que je vous ai donné, quand vous viendrez à vous en repentir trop sur le tard.

Alors à force de prières, et menaçant de se laisser mourir, elle obtint de son époux l’entérinement de sa requête ; de voir ses sœurs, de communiquer avec elles et d’abondant ajoutant à la permission, de leur donner autant d’or ou de joyaux qu’il lui plairait. Mais ce ne fut pas sans l’avertir, même avec terreur ; Qu’elle gardât bien de se laisser induire par leur mauvais et pernicieux conseil, de s’enquérir quelle est la forme de son mari ; et que par une sacrilège curiosité elle ne se détrônât du faîte de tant d’honneurs auxquels elle était montée : et qu’au demeurant elles ne vous conseillent de ne plus jamais embrasser. Psyché le remercia, et déjà fort contente en son esprit, luit dit : Certes je mourrais plutôt cent fois que de perdre votre agréable et douce compagnie. Car je vous aime : et vous aime si éperdument, qui que vous soyez, et vous tiens aussi cher que mon âme, ni ne voudrais même vous préférer à Cupidon. Mais ajoutez encore, je vous supplie, cette grâce à mes prières, et /135/ commandez à Zéphyre votre serviteur, que par une semblable voiture, il m’apporte ici mes sœurs. Puis imprimant sur ses lèvres plusieurs baisers persuasifs, entremêlant des paroles flatteresses et par manière de dire attachant ses membres aux siens : Hé mon cher époux (lui disait-elle) ô douce âme de votre Psyché ! le mari voulant user de la force et de la puissance de Vénus, succomba malgré lui et promit de faire tout ce qu’elle voudrait : puis comme le jour s’approchait, il s’évanouit d’entre les mains de sa femme.

[7] Or les sœurs de Psyché s’étant bien informées, vinrent en diligence à la montagne où l’on avait laissé leur cadette : et là tarissaient la source de leurs yeux à force de pleurer, et se frappaient les mamelles : tellement que par leurs plaintes et leurs lamentations, les cailloux et les rochers leurs répondaient à pareil son. Déjà appelaient-elles par son propre nom leur misérable sœur, comme le retentissement de leur pieuse voix pénétrait du haut en bas jusques à ses oreilles. Psyché tremblante et comme toute insensée, se jette hors de la maison, et leur dit : Qu’avez-vous mes chères sœurs, à vous affliger l’esprit, et verser tant de larmes pour néant ? Voici celle que vous pleurez : cessez vos piteuses voix, et séchez finalement vos joues mouillées à force de larmoyer, attendu que vous pouvez maintenant embrasser celle que vous pleuriez. Là-dessus appelant Zéphyre, elle lui donne avis de la permission qu’elle avait de son époux. Et lui tout soudain obéissant à son commandement, les emporte avec un souffle douillet vers Psyché sans leur faire aucun mal ni déplaisir. /136/ Déjà elles s’étaient accueillies par mutuelles embrassades et baisers rendus de part et d’autre comme à la dérobée, et déjà ces larmes étanchées recommençaient à ruisseler de joie. Mais entrez (leur dit-elle) voyez notre ménage, et récréez vos larmes affligées avec Psyché. [8] Cela dit, elle leur montre les grandes richesses de cette maison dorée, la place et la situation d’icelle : leur fait ouïr la nombreuse quantité de servants qu’elle avait ; puis leur apprête un brave bain, et les traite si somptueusement bien, qu’un homme vivant n’y mit la main, qu’étant rassasiées de l’abondance de ces du tout célestes richesses, elles en concevaient déjà dans leur cœur une pernicieuse envie. Finalement l’une des deux ne se put empêcher de s’enquérir avec scrupule et curiosité qui était Seigneur et Maître de toutes ces choses précieuses, qui, et quel était son mari.

Néanmoins Psyché ne voulut nullement outrepasser l’ordonnance de son époux, ni la laisser sortir des cabinets de son cœur : mais déguisant la matière, leur fait accroire que c’est un beau jeune fils à qui le premier poil follet commence seulement d’ombrager le menton, et passe la plupart de son temps aux montagnes et lieux champêtres. Et de peur que les paroles qu’elle venait de lâcher ne leur donnassent sujet de s’enquérir touchant ce qu’elle devait garder à par soi, elle leur donne autant d’or et d’argent monnayé, de bagues et de joyaux et de pierreries qu’elles en pouvaient porter ; puis appelant Zéphyre lui donne charge de les remporter. [9] Ainsi ces deux bonnes sœurs retournent en leurs maisons ; et déjà brûlaient de l’envie qui se glissait en leurs poitrines, /137/ s’entredisaient mutuellement plusieurs choses l’une à l’autre. [Laissons, laissons parler mon chagrin et le vôtre] Ha Fortune aveugle, inique et cruelle (ce vient enfin à dire l’une) as-tu bien eu le courage de nous faire subir plusieurs conditions, attendu que nous sommes filles de même père et mère : et que nous qui tenons l’aînesse sur l’autre, nous as données pour chambrières à des maris étrangers, vivant loin de nos parents comme bannies et de la maison et du pays : et cette cadette qu’une dernière ventrée, la matrice se lassant de plus porter, a produit en lumière, soit Dame de tant de biens, et femme d’un Dieu, sans avoir l’industrie de bien faire son profit d’une si grande richesse ? Vous avez vu ma sœur, quels biens il y a dans cette maison-là, le lustre des habits, l’éclat des bagues et pierres précieuses, et que partout on y foule l’or aux pieds ; Que si son époux est si beau comme elle se vante, il n’y a pour le jourd’hui femme au monde plus heureuse qu’elle. [j'ai vu trop de merveilles] Peut-être aussi qu’avec le temps et l’affection du mari se renforçant envers elle, ce Dieu son mari en fera même une Déesse. Certes c’est la vérité même : c’est cela même qu’elle se promettait, son port et son maintien le présageaient ainsi. Elle regarde déjà vers les Cieux ; et femme comme elle est, elle tranche déjà de la Déesse, ayant des voix pour ses chambrières ; et déjà commande aux vents. Mais moi pauvre misérable, j’ai premièrement un mari plus âgé que mon père, secondement, plus chauve qu’une citrouille, plus mollasse qu’un enfant ; et si jaloux qu’il tient toute sa maison fermée à chaînes et cadenas.

[10] L’autre repartit ; Et moi ma sœur, il faut aussi que je supporte un mari tout courbé et /138/ rabougri de gouttes, et qui par conséquent pratique fort rarement la besogne de Vénus en mon endroit. Il me lui faut souvent frotter les doigts tordus et endurcis comme pierre. Je ne fais que me brûler ces douillettes mains en maniant des fomentations puantes, des sales drapeaux, des vilaines emplâtres et cataplasmes punais [infects] ; par ainsi je ne tiens point la qualité ni le rang d’une femme officieuse, mais bien d’une Chirurgienne ou Médecine laborieuse. Or ma sœur, avisez de quelle patience, ou plutôt servitude (car je vous dirai franchement ce que j’ai sur le cœur) vous pourrez endurer toutes ces incommodités. Je ne puis pas quant à moi plus supporter qu’une si heureuse prospérité nous ait quittées pour aller inconsidérément fondre tout entière sur elle seule. Car souvenez-vous avec quel faste et quelle arrogance elle nous a traitées, et comme par la vanterie d’une gloire démesurée elle nous a fait connaître la fierté de son courage bouffi ; et comme d’une si excessive quantité de biens elle nous en a par manière d’acquis avec regret jeté seulement quelques poignées : puis tout soudain, comme lui étant à charge, elle nous a fait sortir, emporter et ravir par les esprits des vents. Je ne veux point être femme, ni vivre davantage si je ne la possède de si haute dignité. Et si cette injure qui nous est faite vous a pareillement aigrie, comme il est bien raisonnable : cherchons toutes deux quelque bon expédient : Ne montrons point à nos parents ce que nous emportons, ni même à personne au monde : au contraire, faisons semblant de ne savoir aucune nouvelle de sa fortune. Il suffit que nous ayons vu ce qu’il nous /139/ déplaît d’avoir vu, nous n’avons que faire de donner à connaître à nos parents, ni de publier parmi le peuple le haut degré auquel elle est élevée. Car ceux-là ne sont point heureux desquels on ne connaît pas les richesses. Elle sentira que nous ne sommes pas ses chambrières, mais bien les sœurs aînées. Or retirons-nous chez nos maris ; allons revoir notre ménage, et prenons une ferme résolution de la retourner voir avec de plus pressants desseins, et mieux résolues pour châtier son orgueil.

[11] Ces deux femmes trouvèrent bon ce mauvais et pernicieux conseil. Elles cachent donc tous ces riches présents, s’arrachent les cheveux ; s’égratignent le visage, comme elles méritaient fort bien, et renouvellent leurs larmes feintes. Puis ayant par cette fourbe donné frayeur à leurs parents, et renouvelé leur fâcherie, pleines d’envie et de mauvais courage, s’en vont chez elles, méditant une mauvaise perfidie, voire même un détestable parricide contre leur pauvre sœur innocente.

Cependant la nuit arrive ; et ce mari que Psyché ne connaît point, la vient derechef trouver de nuit, et lui tient ce langage : Voyez-vous bien, ma chère âme, de quel danger fortune nous menace de loin ; et si vous n’y donnez ordre de bon heure, elle vous viendra attaquer de près. Deux petites déloyales louves font tous leurs efforts pour vous faire du déplaisir. Elles vous veulent résolument persuader de me voir en face : mais comme je vous ai souvent prédit, si vous me voyez, faites votre compte de ne me voir jamais plus. Si donc ces méchantes Lamies vous /140/ reviennent trouver avec mauvais dessein (elles viendront, je le sais bien) ne leur tenez aucun propos. Que si par votre naïve simplicité, et la tendresse de votre naturel, vous ne pouvez vous en empêcher ; gardez bien pour le moins d’écouter ni de répondre aucune chose touchant votre mari. Car nous sommes sur le point d’accroître notre famille ; et ce ventre enfantin nous porte un autre enfant. Si vous tenez nos secrets en silence, il sera divin : si vous les profanez, il sera mortel.

[12] Voilà Psyché bien aise, l’espérance de cette divine lignée la fait tressaillir de joie : la gloire de l’enfant qui lui doit naître, lui relève le courage, et l’honneur qu’elle croit lui devoir advenir à l’occasion de son enfant, lui donne un extrême contentement. Elle compte les jours, les semaines ; les mois ; et ne sachant rien de son fardeau, s’ébahit d’avoir si bien profité, qu’une petite piqûre lui ait fort enflé le ventre. Mais déjà ces deux pestes et très maudites Furies couvant un venin de vipères, étaient en pleine mer pour exécuter leur méchante et détestable entreprise. Alors ce mari qui ne venait que par intervalles, avertit derechef sa Psyché en cette sorte : C’est aujourd’hui, c’est maintenant que ce maudit sexe, ce sang ennemi a pris les armes ; a dressé son camp ; s’est rangé en bataille, et a donné le signal. Vos méchantes sœurs vous tiennent déjà la dague nue sur la gorge. Ha ! combien de traverses nous accueillent maintenant, ô ma très douce Psyché ! Ayez pitié de vous et de moi ; délivrez par une religieuse continence cette maison, votre mari, vous et notre petit enfant que vous portez au ventre, et ne voyez ni n’écoutez ces maudites /141/ femmes (que vous ne devez point qualifier du titre de sœurs, après avoir conjuré votre ruine, et foulé aux pieds l’alliance de leur propre sang) lorsqu’à la façon des Sirènes, montées sur cet écueil, elles feront par leurs voix funestes retentir les rochers d’alentour.

[12] Psyché lui repartit en interrompant ses paroles d’un sanglot larmoyant : Je crois que vous avez dès longtemps éprouvé ma foi, et que je ne suis point babillarde : néanmoins vous ferez encore maintenant essai de la fermeté et constance de mon affection : commandez seulement derechef à notre Zéphyre qu’il fasse devoir de bon serviteur, et au lieu de votre sacré sainte image dont vous me refusez la vue, permettez au moins que je puisse voir mes sœurs. Par ces cheveux parfumés qui vous servent d’ornement à cette belle face, par ces joues rondelettes et semblables aux miennes ; par cette poitrine qui bout de je ne sais quelle chaleur [Un je ne sais quel feu que je ne connais pas] ; faites-moi cette grâce, qu’au moins en la face de ce petit enfant je puisse voir la vôtre : et vous laissant gagner aux saintes prières que je vous fais très humblement, octroyez-moi cette faveur, que j’embrasse encore un coup mes bonnes sœurs. Donnez ce consentement à l’âme de votre Psyché, qui s’est toute vouée pour vous rendre un très humble service. Je ne désire rien autre de votre personne. Les ténèbres de la nuit ne me font plus d’empêchement. Je vous tiens pour ma lumière, et ne vois plus que par vos yeux.

Le mari vaincu par les prières et doux embrassements de Psyché, et lui essuyant les larmes avec ses cheveux, lui accorda sa demande ; puis prévient la clarté du jour qui commençait à /142/ poindre. [14] Or cette couple de sœurs, complices de même faction, sans avoir jamais vu leurs parents, étant descendues en terre prennent d’une course précipitée leur route droit vers cet écueil ; et sans attendre l’arrivée du vent, leur voiturier, d’une licencieuse témérité, montent jusques au faîte de la montagne, où Zéphyre, pour accomplir le commandement qu’il avait, bien qu’il n’y prît pas beaucoup de plaisir, les recevant au giron de son Aure essoufflée, les rendit près de cette maison royale. Elles entrent brusquement ; embrassent leur proie ; l’appellent encore du nom de sœur, mais à fausses enseignes ; et couvrant d’un visage gai leur diabolique dessein, la flattent, la courtisent, puis lui parlent en cette sorte : Psyché, vous n’êtes plus jeune comme vous étiez ci-devant ; vous voilà déjà mère ; quel bien nous pensez-vous porter dans votre ventre ? de quelle joie réjouissez-vous toute notre maison ? O qu’on nous estimera heureuses de prendre tant de plaisir à voir effleurer et croître ce poupon doré ! s’il correspond à la beauté de ses père et mère, comme c’est bien la raison, ce sera certes un petit Cupidon.

[15] Ainsi déguisant leur mauvaise affection, elles gagnent peu à peu les bonnes grâces de leur sœur : Elle leur fait apporter des chaires pour se refaire de leur lassitude ; puis ayant pris un bain d’eau chaude, les loge en une belle chambre diaprée, les fait servir de ces viandes admirables et mets royaux Elle commande que le luth parle, on en joue : que tous les autres instruments de musique sonnent, il le font : que l’on chante en partie, on oit les voix : et tout cela charmait les oreilles et les esprits de ces femmes d’une merveilleusement douce et /142/ plaisante mélodie. Néanmoins la douce harmonie de cette musique ne put nullement apaiser la malice de ces méchantes femmes ; mais au contraire pour embarrasser leur sœur parmi les fraudes qu’elles avaient desseignées , elles commencent à s’enquérir finement quel est son mari ; de quelle maison ; de quelle race il est issu. Alors Psyché par une trop grande simplicité, oubliant ce que son époux lui avait si étroitement défendu, controuve sur le champ un nouveau mensonge, et dit ; Que son mari est de la prochaine contrée, homme de grand trafic ; qu’il déjà fait la moitié du cours de son âge ; que son poil commence à grisonner : et s’arrêtant fort peu sur ce discours, elle les charge pour la seconde fois d’aussi gros et riches présents qu’à la première : puis les faits soudain monter en son carrosse venteux. [16] Or comme elles s’en retournent chez elles, enlevées par le tranquille et bonasse souffle du Zéphyre, voici qu’elles devisent ensemble ; Que dirons-nous, ô ma sœur, d’une si détestable menterie que nous venons d’apprendre ? L’autre fois c’était un jeune homme qui ne faisait que commencer à garnir la barbe d’une fleur de poil follet : maintenant il est en la fleur de son âge, et commence à blanchir. Quel homme est-ce là qu’un bien petit espace de temps a fait vieillir en moins de rien ? Ma sœur, vous trouverez de deux choses l’une, ou que cette très mauvaise femme nous paie d’un mensonge, ou qu’elle ignore la forme de son mari. Que l’un ou l’autre soit véritable, si nous faut-il trouver moyen de la jeter promptement hors d’une si excellente dignité. Si elle n’a jamais vu la face de son époux, elle est pour /143/ certain mariée à quelque Dieu, et nous enfantera quelque Dieu. Et certes si cette galande [effrontée] est une fois mère d’un enfant divin (ce que ja n’advienne) je m’étranglerai tout aussitôt. Cependant retournons voir nos parents, et pour le commencement de notre discours forgeons des tromperies et des fourbes approchantes de celle-là.

[17] Ainsi ces maudites sœurs ne méditant que vengeance, après avoir par manière d’acquis visité leur père et mère, elles se lèvent de nuit, passent à travers les gardes du château, et sur le matin arrivent au rocher. De là par le moyen du vent accoutumé, elles s’envolent chez leur sœur, et s’arrachant quelques larmes à force de se frotter les paupières ; Vous êtes vraiment bienheureuse (ce dirent ces rusées) et bienheureuse encore de ne connaître point votre malheur, et demeurer à votre aise sans appréhension du danger qui vous talonne. Mais nous qui pénétrons les choses dès leur source, nous soignons [veillons] à vos affaires ; nous nous affligeons extrêmement de votre mésaventure. Car nous sommes bien informées, et savons de bonne part qu’un grand vilain serpent, se traînant à plusieurs replis tortueux, ayant le col rempli de venin, ouvrant une hideuse et profonde gueule, s’en vient toutes les nuits secrètement coucher avec vous. Souvenez-vous maintenant de l’Oracle d’Apollon, qui vous a prédit être destinée pour épouser une cruelle bête. Plusieurs paysans ; ceux qui chassent ordinairement aux environs, et les voisins d’alentour, le virent hier au soir comme il revenait de paître et se baignait aux rivages de la prochaine rivière. [18] Et tous assurent constamment que vous ne serez pas longuement /145/ nourrie de si délicates viandes : mais qu’aussitôt que votre ventre aura mûri le terme de votre enfantement, il vous engloutira comme votre fruit sera prêt d’être cueilli. C’est pourquoi il faut que vous vous résoudiez si vous voulez croire vos sœurs qui se mettent en peine pour votre conservation, en fuyant la mort, vivre avec nous hors de danger ; ou bien avoir pour sépulcre les entrailles d’un si cruel animal. Que si la solitude de cette maison champêtre où vous n’entendez autre chose que des voix ; et où les puantes et périlleuses opérations d’une clandestine Vénus, et les embrassements d’un serpent venimeux vous délectent, au moins aurons nous fait office de bonnes sœurs en votre endroit.

Alors la pauvre Psyché, comme simple et légère d’esprit, prit l’épouvante au récit de si tristes paroles : et sortant hors des bornes de son esprit, mit en oubli tous les avertissements de son mari, et toutes les promesses qu’elle avait faites, et se précipita dans une fondrière de misères : puis toute tremblante et pâle comme un trépassé, déguisant d’une voix demi-morte quelques paroles tiercées ; [19] Vous persistez certes, ô mes très chères sœurs (leur dit-elle) au devoir de piété que nous nous devons l’une à l’autre : mais ceux qui vous ont aussi donné cet avis, ne me semblent pas controuver un mensonge. Car je ne vis jamais la face de mon époux, ni ne sais de quel pays il est ; mais entendant seulement je ne sais quelles voix de nuit, je couche avec un mari dont la condition m’est inconnue, et qui est du tout ennemi de lumière. Vous avez raison de dire que c’est une bête : car il me décourage toujours de le voir en personne /146/ et me menace d’un grand malheur si je recherche avec trop de curiosité de le voir en face. Or si vous avez moyen d’apporter quelque salutaire secours à votre sœur, qui court fortune de la vie, hâtez-vous de le faire. Au reste se montrer négligentes à l’avenir, ce serait abâtardir les bienfaits de la prévoyance passée.

Ces malheureuses créatures ayant trouvé le cœur de leur sœur entièrement disposé à recevoir leurs impressions, n’y procèdent plus avec armes couvertes ; mais dégainant les glaives de leurs fraudes, saisissent tout à fait les craintives pensées de leur simple sœur. [20] Enfin l’une des deux commença à parler de cette sorte ; Parce que le lien de notre origine fait que nous n’appréhendons aucun danger pour vous sauver la vie, après en avoir longtemps considéré les moyens, nous vous montrerons le chemin qui doit vous conduire en lieu de sûreté. Cachez gentiment du côté du lit où vous couchez ordinairement, un rasoir bien affilé, tranchant de telle façon qu’au moindre effort, même d’une faiblette main il fasse son effet : et posez derrière quelque tapisserie une lampe pleine d’huile qui rende une clarté bien luisante. Au reste faites si bien votre affaire que vous déguisiez adroitement votre dessein : puis comme ce serpent se sera traîné dans votre chambre et monté sur votre lit ainsi qu’il a de coutume, et que déjà tout étendu de sa longueur vous le verrez au commencement accablé d’envie de dormir soufflez un profond sommeil, descendez du lit, et vous en allez tout bellement d’une démarche suspendue tirer votre lampe hors du lieu où vous l’aurez posée ; et par le moyen de cette clarté résolvez-vous /147/ d’exécuter le brave coup qui se présentera : puis tenant en main ce rasoir à double tranchant, coupez hardiment et du plus grand effort qui vous sera possible, le nœud du col et de la tête à ce pernicieux serpent. Vous ne manquerez point de notre secours : et si tôt que par la mort d’icelui vous aurez assuré votre salut, nous emporterons pour vous à la hâte toutes ces belles besognes ; et lorsque cette entreprise sera exécutée, et que nous serons de retour en notre pays, nous vous marierons avec quelque jeune Seigneur à votre contentement.

[21] Ainsi ayant embrasé le courage de leur sœur qui déjà brûlait d’ardeur en elle-même, et craignant que ce prochain malheur ne redondât aussi sur elles ; voici que par l’impulsion du vent ailé, elles remontent à la course sur le rocher, et s’enfuyant à bride abattue remontent en leurs navires, puis se retirent chez elles. Mais Psyché laissée seule, sentant la rage des Furies qui lui travaillent l’esprit, ne demeure point seule. Elle bouillonne en pleurant à guise des ondes de la mer : et combien que par certaine et obstinée résolution elle fût déjà toute prête de mettre la main à la besogne, tant y a qu’elle en fait encore scrupule et demeure en suspens. Elle se laisse emporter à diverses appréhensions de sa calamité. Elle y court à la hâte, puis se ravise : elle ose, elle craint ; elle se méfie, elle se courrouce : Bref en un même corps elle hait une bête et aime son mari. Néanmoins comme le soir vient à ramener la nuit elle dresse brusquement son appareil pour l’exécution d’une si signalée méchanceté.

Il est nuit, le mari vient, lequel ayant tiré/ 148/ quelques coups de l’escrime de Vénus, descend en un bien profond sommeil. [22] Alors Psyché faible autrement de corps et d’esprit, guidée toutefois par la cruauté du destin, redouble ses forces : prend d’une main la lumière et le rasoir de l’autre ; et par hardiesse change de sexe. Mais sitôt qu’à l’approche de la lumière, la ruelle du lit fut éclairée, elle aperçoit la plus douce bête et la plus privée qui soit au monde ; savoir est ce beau Dieu Cupidon couché de fort bonne grâce, à la vue duquel la lumière même se ragaillardit et renforça son lumignon, le tranchant même du sacrilège rasoir augmenta sa fureur.

Psyché donc bien étonnée de ce spectacle inespéré, manquant de courage, toute tremblante et pâmée se laisse choir d’épouvante à la renverse et cherche à cacher son ferrement, mais elle ne savait où le mettre que dans son sein. Certes elle eut exécuté son dessein, si l’appréhension d’une si horrible méchanceté ne l’eût fait tomber des mains de cette pauvre éperdue. Déjà elle se lassait et désespérait de son salut : mais comme elle jette souvent les yeux sur la beauté de ce visage divin, elle reprend courage. Elle voit la naïve chevelure de cette tête dorée enivrée d’ambroisie, sa gorge d’albâtre, ses joues vermeilles, les touffes de ses cheveux gentiment frisés et pendants les uns devant les autres derrière qui par le grand éclat de leur splendeur faisaient vaciller la lumière même de la lampe. Les pennes rosines que ce Dieu volatil avait aux flancs, ressemblaient en couleur aux roses blanches. Et bien que ses ailes fussent coies [calmes], néanmoins les bouts de ses plumes tendres et délicates voltigeaient en tremblant et frétillaient sans /149/ repos. Au demeurant, le corps net et poli, sans aucun poil, et tel que Vénus ne se repent point de l’avoir enfanté. Aux pieds du lit gisaient l’arc, le carquois et les flèches, armes propres d’un si grand Dieu. [23] Lesquelles comme Psyché regarde et manie avec beaucoup de curiosité sans pouvoir assez rassasier ses esprits de la vue d’icelles, admirant les armes de son époux ; elle tire une flèche de la trousse ; essaie au bout du pouce si la pointe en est bien acérée, et la trouve si déliée, que voulant de crainte retirer le doigt, elle se piqua assez avant, dont sortirent quelques gouttes de son sang vermeil, lesquelles arrosèrent le dessus de la peau.

Ainsi Psyché tomba d’elle-même, et sans y penser, en l’amour de l’Amour. Alors beaucoup plus éprise que devant de l’amour de Cupidon, elle se jette sur lui la bouche ouverte, lui donne mille et mille baisers amoureux et lascifs, et ne craint autre chose qu’il se réveille trop tôt. Mais comme elle est ainsi toute éprise et outrée de joie jusques à l’âme, cette lampe, ou par signalée perfidie, ou par une pernicieuse envie, ou bien qu’elle présumât ainsi donner une atteinte à ce corps si délicat et par manière de dire le baiser, fit tomber du haut de son lit une goutte d’huile bouillante sur l’épaule droite du Dieu Cupidon : Ha lampe audacieuse et téméraire ; chétive et peu courtoise servante d’Amour, as-tu bien le courage de brûler le Dieu qui domine surtout le feu, attendu même que tu as été premièrement inventé par quelque Amoureux, à ce que sous ta faveur il jouît plus longuement de ses amours durant la nuit.

Or le Dieu se sentant brûlé, tressaillit de /150/ frayeur : et connaissant le lâche trait qu’on lui faisait en rompant la foi promise, s’envola sans bruit hors des yeux et des mains de son infortunée et malheureuse épouse. [24] Mais Psyché le voyant s’élever en haut, l’empoigne soudain par la cuisse droite à deux mains ; se laisse tristement traîner après lui, le suit à travers la plage de l’air : puis lasse d’être ainsi pendue, se laisse choir en bas. Comme ce Dieu amoureux la voit gisante à terre, il ne l’abandonne pas, mais s’envole sur le premier cyprès qu’il rencontre, et du faîte d’icelui, commença à se plaindre en cette sorte ; J’ai négligé les commandements de ma mère Vénus, ô pauvre et simple Psyché (dit-il d’un courage extrêmement ému) ; Elle m’avait commandé de te rendre esclave des amours du plus misérable et plus chétif homme de la terre, pour te le faire épouser ensuite : et j’ai mieux aimé m’amouracher de toi-même. Mais ça a été légèrement fait à moi, je le confesse ; et brave archer que je suis, je me suis blessé de mes propres armes. [Qui de mes propres traits m'était blessé pour vous] Je t’ai peut-être fait ma femme afin que tu me prisses pour une bête, et que tu me tranchasses la tête qui porte ces yeux qui t’ont si chèrement aimée. Je t’avais bien toujours prédit que tu n’en donnasses garde ! je t’en avertissais si courtoisement ! Mais je m’en vais tout présentement faire repentir tes braves conseillères de l’avis qu’elles t’ont donné : quant à toi je ne te punirai qu’en te privant de ma vue. Ainsi dit Cupidon, et soudain ses pennes l’emportent en haut. [25] Mais Psyché couchée par terre, et si loin qu’elle put étendre sa vue regardant le vol de son mari, s’affligeait en son esprit jusques au terme du /151/ désespoir : en sorte que comme la distance des lieux eut si fort éloigné son époux à tire-d’aile, qu’elle ne le pouvait plus apercevoir, elle s’alla précipiter dans la plus prochaine rivière. Néanmoins cette eau bonasse, certes en l’honneur de ce Dieu coutumier de brûler même les eaux, sage aux dépens d’autrui, se ramasse en un gros, et tournoyant à guise d’une pirouette, la rejette soudain sur l’herbe qui fleurissait au long du rivage. Alors Pan Dieu champêtre séait d’aventure sus un tertre auprès du bord de la rivière, et tenant la Déesse Ganne entre ses bras, lui montrait à chanter toutes sortes d’airs de musique. Il y avait sur le rivage un troupeau de chèvres qui paissait en toute liberté. Ce Dieu velu qui savait assez bien l’aventure de Psyché, la voyant éperdue et demi-morte, l’appelle doucement à lui, et la réconforte du mieux qu’il pût en cette sorte ; Bellotte et mignonne, je suis voirement [assûrément] rustique et Berger, mais par le moyen de ma blanche vieillesse j’ai beaucoup d’expérience. Or si je conjecture bien (ce que les hommes d’entendement appelle deviner) cette démarche chancelante et qui vacille à chaque bout de champ ; votre couleur blême ; tant de soupirs et de sanglots, et vos yeux larmoyants me font croire que vous êtes malade pour trop aimer. Croyez-moi donc ; ne vous précipitez plus, et ne cherchez point désormais votre mort en aucune manière. Ne pleurez plus ; posez toute votre tristesse ; invoquez plutôt Cupidon, le plus grand Dieu qui soit : et comme il est jeune, délicat et luxurieux, gagnez ses bonnes grâces par quelque agréable service.

[26] Ainsi dit le Dieu des pâtres : et Psyché sans /152/ répondre aucun mot lui fait seulement la révérence, et poursuit son chemin à grands pas. Mais elle ne marcha guère loin, que s’étant fourvoyée elle entra dans une ville où demeurait le mari d’une de ses sœurs. Psyché ayant entendu cette nouvelle, fait savoir son arrivée à sa sœur. Sa sœur la fait entrer : elles s’entre-saluent avec diverses embrassades : puis l’autre s’enquérant des motifs de son voyage : Il vous souvient bien de votre bon conseil (lui dit Psyché) par lequel vous me conseillâtes de couper la gorge à cette bête, qui se disant mon mari venait coucher avec moi, de crainte que par une brutale férocité il ne vint à me dévorer. Je l’avais bien ainsi résolu : mais sitôt que j’approchais la lumière pour l’envisager, je vis un merveilleux et tout divin spectacle ; savoir est le propre fils de Vénus : Cupidon, dis-je, qui dormait sort à son aise, et de très bonne grâce. Or me trouvant d’abord tout éperdue, et transportée de l’extrême amitié que je portais à son corps sans avoir moyen d’en jouir, advint par malheur que la lampe bouillante fit rejaillir quelque goutte d’huile sur son épaule. Il se réveille soudain au sentiment de la douleur ; et me voyant armée de fer et de feu, me dit ; Puisque tu me fait une telle lâcheté, méchante et déloyale Psyché, déloge maintenant de mon lit, et prends tes hardes avec toi. Je m’en vais tout présentement fiancer et prendre à femme ta sœur. Or il vous nommait par votre nom. Puis commanda soudain à Zéphyre que par son souffle il m’emportât hors des limites de sa maison.

[27] A peine Psyché eut fini cette parole, que l’autre est poinçonnée des aiguillons d’une lâche volupté /153/ et maudite envie, inventa une menterie pour décevoir son mari, lui disant qu’elle avait reçu quelque nouvelle touchant la mort de ses parents, s’embarque incontinent, et prend son chemin droit au rocher susdit. Et combien qu’un autre vent que Zéphyre l’inspirât, poussée néanmoins d’une aveugle espérance : Prends-moi Cupidon (ce dit-elle) pour ta digne femme : et toi Zéphyre reçois ta Dame en ton giron ; puis se précipita du haut en bas. Si ne pût-elle arriver en ce lieu-là, ni vive, ni morte : Car s’étant froissé les membres, comme elle le méritait, et ayant épanché ses entrailles à travers les écueils de la montagne, elle y demeura morte pour servir de pâture aux oiseaux et aux bêtes des champs. [L'amour, par les Zéphyrs s'est fait prompte justice]

La vengeance aussi de l’autre ne tarda guère à venir. Car Psyché errant de pays en autre, parvint en cette autre ville, où pareillement son autre sœur faisait sa demeure : laquelle induite par la même tromperie de Psyché, et jalouse de l’avoir vue si richement marié, s’achemina de même vers ce rocher, et courut semblable fortune que la première, [28] tandis que Psyché cherchant Cupidon tournoyait tout le Monde. Mais lui sentant la douleur que lui faisait encore la marque de l’huile bouillante de cette lampe, se plaignait couché dans le lit de sa mère.

Alors une Mouette qui voltige ordinairement sur les eaux, s’en alla quant et quand [au même instant] plonger au plus creux de l’Océan : et de là se séant auprès de Vénus qui se baignait, lui fait savoir que son fils s’est grièvement brûlé ; qu’il endure beaucoup de mal ; qu’il est en danger de mourir : que déjà toute la famille de Vénus est en mauvaise odeur /154/ envers les peuples ; que chacun en fait des contes à plaisir ; qu’il ne fait plus rien que paillarder dans les montagnes ; et que vous ne faites plus rien que vous baigner en la mer : que pour cette cause il n’y a plus de plaisir, plus de grâce, plus de gentillesse en vous deux : mais que vous êtes devenus goffes [grossiers], agrestes, hideux : qu’au demeurant il ne se fait plus de noces : il n’y a plus d’amitié sociale : plus de charité filiale : ce n’est qu’ordure, que pollution énorme, qu’un mal agréable dédain de sales alliances. Ainsi ce babillard et trop curieux oiseau gazouillant aux oreilles de Vénus, déchirait la réputation de son fils.

Mais Vénus courroucée se prit à crier haut et clair : Comment ! mon fils a donc une amoureuse. Or ça toi qui me fait si bon office, dis-moi ingénument je te prie, le nom de celle qui m’a débauché mon fils, lui qui n’a point encore le menton ombragé d’un seul poil de barbe ; afin qu’elle soit de la compagnie des Nymphes, ou du nombre des Déesses, ou de la troupe des Muses, ou bien au service de mes Grâces. Là-dessus cet oiseau babillard ne fut pas muet : je n’en sais rien Madame (lui dit-il) ; mais je crois toutefois qu’il aime une fille qui s’appelle Psyché, si je ne me trompe. Alors Vénus indignée, s’écria : Il est véritablement amoureux de cette Psyché, envieuse de ma beauté, jalouse de mon nom ; et pour comble de ma disgrâce, il croit que j’en ai été la maquerelle, comme je la lui avais indiquée pour s’en amouracher.

[29] Ainsi Vénus ayant la puce à l’oreille, sortit incontinent hors de la mer, et s’en alla droit en sa chambre dorée, et trouvant comme elle avait ouï /155/ dire, son fils malade, s’écria dès l’entrée tant qu’elle put : Voilà qui est fort honnête ! vous faites un grand honneur à nos Ancêtres ! c’est une chose bien séante au rang que vous tenez ! Vous avez foulé aux pieds les commandements de votre mère, voire de votre Dame, pour vous embabouiner non seulement aux sales amours de mon ennemie ; mais aussi afin qu’en si bas âge vous vous licenciez en corruptions et voluptés libertines avec elle, et que je sois contrainte d’endurer auprès de moi une bru que je ne puisse aimer ? Mais insensé que vous êtes, vous croyez par vos débauches et par le peu de respect que vous me portez, être l’unique dans notre race qui puisse avoir lignée, et qu’en l’âge où je suis je ne puisse plus concevoir. Je veux bien que vous sachiez que j’engendrerai un autre fils plus galant et plus obéissant que vous ; et même pour vous faire d’autant plus sentir l’outrage que vous m’avez fait, j’adopterai quelqu’un de mes domestiques, et lui donnerai ces pennes, ces flammes, cet arc, ces flèches ; bref je lui donnerai tous les meubles que je vous avais donnés pour autre usage : car ne pensez point qu’aucun de ces instruments vous vienne de la succession de votre père. [30] Mais vous avez été mal nourri dès votre première jeunesse. Vous avez toujours eu les mains crochues : vous avez souvent blessé vos aïeuls sans aucun respect : vous me volez même tous les jours : moi, dis-je, qui suis votre mère, parricide que vous êtes. [vous me devez la naissance] Vous m’avez souvent navrée, et maintenant vous vous moquez de moi comme si j’étais déjà veuve : et ne craignez nullement votre beau-père, ce très valeureux et très grand Capitaine. Que dirai-je davantage ? pour me rendre d’autant plus soupçonneuse et jalouse, /156/ vous ne faites point de scrupule de lui prostituer une infinité de garces. Mais je vous ferai repentir de cette bravade : je vous ferai trouver ces noces extrêmement aigres et amères. Or que serai-je aujourd’hui que je me sens ainsi méprisée ? où me retirerai-je ? comment pourrai-je arrêter ce lézard ? irai-je au secours vers Sobriété mon ennemie, laquelle j’ai souvent offensée pour complaire à la luxure de ce compagnon ? ou si je recevrai pour compagne de mes disgrâces une villageoise, une souillonne : j’en frissonne d’horreur ; mais si ne me faut-il pas laisser cette vengeance impunie. Il faut que j’emploie celle-là sans autre, qui me châtie à bon escient ce badin-ci ; qui lui fasse vider son carquois ; qui le désarme de ses flèches ; qui relâche son arc, éteigne son flambeau ; voire avec de plus puissants remèdes me rembarre ce galand [effronté]. Alors je serai satisfaite et contente en mon âme, si je lui puis une fois raire [raser] cette chevelure que j’ai si mignonnement teinte dans mon giron en couleur de nectar. [31] Ainsi parla Vénus ; puis sortit dehors toute transportée de colère et de rage, avec une ferme résolution d’exercer sa vengeance.

Là-dessus Cérès et Junon la viennent accoster ; et la voyant ainsi boursouflée, lui demandent pourquoi sous un sourcil renfrogné elle cachait la bonne grâce de ses yeux. Alors Vénus leur répliqua ; Vous venez (leur dit-elle) tout à propos pour faire violence à mon âme justement irritée, et divertir les effets de mon imagination. Mais employez je vous prie toutes vos forces et toutes vos industries pour me trouver cette fugitive /157/ et vagabonde Psyché. Car je sais bien que vous n’ignorez point les beaux discours que l’on fait de ma maison et de ce compagnon indigne d’être appelé mon fils.

Alors elles sachant ce qui s’était passé, commencèrent à adoucir la colère de Vénus en cette sorte : Et quelle si griève offense a commis votre fils, Madame, pour désavouer et faire avec tant d’aigreur la guerre à ces menus plaisirs, et vouloir aussi détruire celle qu’il aime ? Mais quel crime a-t-il commis, je vous prie, si cette belle fille l’a trouvé fort à son gré ? Savez-vous pas bien qu’il est mâle et jeune ? ou bien avez-vous déjà mis en oubli de quel âge il est ? Pensez-vous s’il porte bien son âge qu’il soit néanmoins toujours enfant ? [Je ne suis plus enfant, et je l'ai trop été] Et vous qui êtes mère, et d’abondant femme bien avisée, épierez-vous sans cesse avec tant d’exactitude les passe-temps et folâtries de votre fils ? le blâmerez-vous d’être luxurieux ? le réprimanderez-vous de ses amourettes ? taxerez-vous en votre fils si beau, les ruses, les attraits, les délices que vous pratiquez vous-même ? Qui sera celui, soit des Dieux, soit des hommes, qui puisse endurer que désormais vous alliez semant vos amours parmi les peuples, attendu que vous réprimez avec tant d’amertume celles de vos domestiques, [Craignez à votre tour l'effet de ma colère] et fermez si soigneusement la porte à ceux qui voudraient offrir leurs services aux belles Dames ? Ainsi ces deux Déesses craignant les flèches de Cupidon le flattaient par cette gracieuses défense encore qu’il fût absent. Mais Vénus indignée que l’on tournât en risée les outrages qu’elle avait reçus, sitôt qu’elles eurent montré le dos, reprit son chemin vers la mer à grand hâte.

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Livre Sixième

Après une soigneuse et pénible recherche ; après la persuasion de Cérès, et les contredits de Junon, Psyché se vient volontairement offrir à Vénus. Puis il décrit l’ascension de Vénus au Ciel ; la supplication qu’elle fait aux Dieux, et les impérieux commandements qu’elle donne à Psyché ; savoir est, d’arranger en ordre grain à grain un tas de toutes sortes de blés. De lui apporter un floquet de certaines toisons d’or. D’aller quérir en une cruche l’eau du Styx. De lui faire avoir une boîte pleine du beau teint de Proserpine. Toutes lesquelles choses Psyché ayant par l’assistance divine accomplies, elle épouse son Cupidon /160/ en la compagnie des Dieux ; les noces s’en font au Ciel ; et de ce mariage naît Volupté.

[1] Cependant Psyché courait par le Monde avec beaucoup de fatigue, cherchant nuit et jour des nouvelles de son mari, avec espérance que si elle ne le pouvait apaiser par douces paroles et flatteries comme femme, au moins se rendrait-elle propice et favorable à force de prières en qualité de servante. Or comme elle vint à découvrir un certain Temple sur le sommet d’une haute montagne : Et que sais-je (dit-elle) si Monseigneur ne demeure point là-dedans ? Elle y va tout aussitôt. Et bien que par l’assiduité de ses travaux elle fût extrêmement harassée ; l’espérance néanmoins et l’envie qu’elle avait de le trouver, lui redoublaient le courage. Après qu’elle eut avec peine monté sur la plus haute croupe, elle entra dans le Temple ; y trouva un monceau d’épis de froment, et d’autres arrondis en façon de guirlandes : elle y trouva aussi quantité d’épis d’orge. Il y avait encore des faucilles et de toutes sortes d’instruments de moisson ; mais tous par terre et confus ensemble pêle-mêle, ainsi que les manœuvres ont coutume de faire après l’Août. Psyché les démêle l’un après l’autre bien curieusement, et les ayant séparés les remet gentiment chacun en sa place ; faisant état qu’elle ne devait point négliger les lieux saints ni les cérémonies d’aucun Dieu : mais invoquer la bienveillance et miséricorde de tous.

[2] Comme elle travaillait avec beaucoup de soin et d’affection à ce pieux office, la Déesse Cérès /161/ l’aperçut : et quand et quand s’écria de loin ; Ah misérable Psyché ! Vénus extrêmement courroucée te cherche par mer et par terre à la trace, et ne te menace de rien moins que de mort, protestant d’employer tous les efforts de sa majesté pour se venger de toi. Cependant tu t’amuses à ce qui est de mon service, et ne songe aucunement à te sauver. Lors Psyché se jetant à genoux ; arrosant avec une grande quantité de larmes les pieds de la Déesse, et balayant la terre avec ses cheveux, lui demanda pardon avec plusieurs prières dont en voici la teneur.

Par votre main fruitière et plantureuse ; par les joyeuses cérémonies des moissons ; par les saintes reliques enfermées dans vos châsses ; par les chariots ailés des dragons vos serviteurs ; par les sillons et labourages de votre île de Sicile ; par le carrosse qui ravit Proserpine ; par la terre qui s’ouvrit pour lui donner passage ; par la descente des sombres et ténébreuses noces de votre fille ; par les claires et lumineuses inventions d’icelle après son retour, et par les autres sacrés mystères que la religion d’Eleusis en l’Attique ne permet de publier ; je vous supplie donnez secours à l’âme de cette pauvre malheureuse Psyché qui vous en requiert à jointes mains, et se prosterne devant votre majesté. Octroyez-moi cette grâce que je me puisse cacher ici quelque jours parmi ces tas de blés, jusqu’à ce que l’ardente colère d’une si grande Déesse s’apaise avec le temps, ou que pour le moins après le travail d’un si long chemin je reprenne un peu d’haleine.

[3] Cérès repartant lui dit, Certes Psyché tes pitoyables prières m’émeuvent extrêmement, et je /162/ désirerais t’assister : mais je ne puis encourir la disgrâce de ma nièce, avec laquelle je m’entretiens, même dès longtemps en bonne amitié ; joint aussi que c’est une très bonne Dame. Ainsi retire-toi soudaine hors de céans ; et crois que je te fais courtoisie de ne te point retenir ne bailler en garde.

Psyché déchassée contre son espérance, et voyant redoubler son affliction, tourne le pas en arrière, et découvre en une vallée dans un bois assez clair, un Temple bâti d’une très excellente fabrique ; et ne voulant laisser échapper quelque voie que ce fût qui la pût conduire dans une meilleure espérance, elle se résolut d’avoir recours à tous les Dieux qu’elle rencontrerait ; si bien qu’elle s’approcha de la porte de ce saint lieu. D’abord elle y vit de riches présents, et des habillements en broderie d’or appendus à des branches d’arbres, et fichés à des lambris : lesquels avec la beauté et rareté de l’édifice apprenaient en lettres brochées d’or le nom de la Déesse à laquelle on les avait dédiés. Alors se jetant à genoux, et tenant à deux mains la corne de l’Autel encore tiède : O sœur et femme du grand Jupiter (ce dit-elle) soit que vous vous teniez dans les anciens Temples de Samos, qui se vante d’avoir la première ouï les cris d’allégresse et les réjouissances de votre nativité, et de vous avoir élevée ; soit que vous aimiez l’heureux séjour de la haute Carthage, qui vous adore uniquement, parce qu’étant portée au travers du Ciel par un lion vous y vîntes choisir votre demeure : soit que vous y présidiez sur Argos la jolie située sur la rivière d’Inache, qui vous qualifie déjà l’épouse du Tout-Puissant, et Reine des Déesses : Vous que tout /163/ l’Orient adore sous le nom de Zygie, et que tout l’Occident appelle Lucine : soyez-moi Junon favorable en mon extrême affliction, et me délivrez de la crainte du danger qui me talonne après avoir supporté tant de fatigues et de travaux ! Je sais que vous avez accoutumé d’assister aux femmes qui courent fortune en leur grossesse.

Junon exauçant l’humble prière de cette suppliante, se vint soudain présenter à elle suivie de toute la bande qui fait ordinairement compagnie son auguste majesté : puis en même temps lui parla en cette sorte ; Ah ! que j’accommoderais volontiers ma faveur et mon crédit à tes prières, ô Psyché ! mais pour mon honneur je ne l’oserais faire contre la volonté de Vénus ma bru, laquelle j’ai toujours autant aimée que ma propre fille. Davantage, les lois qui défendent recevoir les serviteurs d’autrui fugitifs, au desceu [à l'insu] de leurs Maîtres, m’empêchent d’accorder ta demande.

[5] Psyché bien étonnée, et ne trouvant encore nul moyen de recouvrer son mari ne sait plus à qui avoir recours, sinon à elle-même ; c’est pourquoi elle se mit à raisonner à par soi de cette sorte ; Ha quel secours, quel expédient pourrai-je désormais pratiquer en mes afflictions, attendu que les suffrages des Déesses mêmes ne m’ont pu de rien servir encore qu’elles l’eussent bien désiré ? A qui me pourrai-je maintenant adresser au milieu de si pressantes traverses ? En quel recoin, en quel cachot m’enfermerai-je pour échapper les yeux inévitables de la grande Vénus ? Or sus, Psyché, revêts-toi finalement d’un courage viril, renonce vaillamment à cette chétive espérance ; et te va rendre volontairement à ta Dame et Maîtresse. /164/ Apaise, quoi que par une tardive modestie les impétuosités et bouillons de sa colère. Que sais-tu si tu ne trouveras point chez elle celui que tu cherches il y a si longtemps.

Ainsi Psyché espérant qu’en se soumettant aux volontés de Vénus elle la recevrait en grâce, méditait en soi-même de quelle façon elle pourrait procéder en cette affaire. [6] Mais Vénus s’ennuyant de la poursuivre par des voies humaines, remonta aux Cieux pour exercer sa divine vengeance. Elle fait atteler son carrosse, que Vulcain lui avait industrieusement poli et donné en nom de mariage auparavant que de venir aux prises avec elle. Ce carrosse était si artistement élaboré, et fait d’une main si subtile, qu’aux prix même que l’or s’usait, le fer paraissait plus beau. Entre ceux qui suivaient la Cour de cette Dame, voici venir quatre colombes blanches, qui d’une gaie démarche portant leur col peinturé, et ondoyant de plusieurs couleurs, le ploient sous un joug emperlé : puis leur Dame étant montée s’envolent toutes joyeuses. Plusieurs passereaux suivant le carrosse avec un folâtre et mélodieux ramage ; et les autres oiseaux dont le chant est agréable annonçaient la venue de la Déesse. Les nues s’écartent ; le Ciel s’ouvre pour donner entrée à sa fille ; les Dieux la reçoivent avec joie ; tous ceux de sa compagnie n’appréhendent point la rencontre ni de l’aigle ni de l’épervier.

[7] Ainsi Vénus s’en va droit au Palais royal de Jupiter ; et d’une altière demande lui fait savoir qu’elle a nécessairement affaire de la langue et du service de Mercure en certain affaire d’importance. Ce que Jupiter ne lui refusa pas. Alors Vénus /165/ toute joyeuse redescend du Ciel en terre accompagnée de Mercure, et lui parle de grande affection en cette sorte : Mon frère Arcadien, certes vous savez que votre sœur Vénus n’a jamais rien fait sans le communiquer à Mercure. Vous savez aussi combien il y a que je cherche une certaine chambrière fugitive sans la pouvoir trouver. Or je désire que par votre commandement soit promptement exécuté ; et désignez aux peuples les indices par lesquels on la peut connaître ; afin que si quelqu’un se trouve coupable de l’avoir illicitement recelée, il n’en puisse prétendre cause d’ignorance. Elle donc lui bailla quant et quand [en même temps] un billet qui contenait le nom de Psyché et autres remarques, puis se retira soudain chez elle.

[8] Mercure ne manqua point à son devoir : car allant de Province en autre, voici comme il accomplissait la charge de Héraut que Vénus lui avait enjointe : S’il y a aucun qui puisse ramener, ou bien enseigner le lieu auquel se retire une fille de Roi fugitive, servante de Vénus, qui se nomme Psyché, qu’il s’en vienne trouver le Héraut Mercure derrière la chapelle Murtie, pour recevoir de Vénus même sept baisers mignons en récompense, avec une amoureuse atteinte de sa mignarde langue à la bouche beaucoup plus douce que miel. Mercure n’eut pas sitôt achevé cette proclamation, que le désir d’un si digne salaire éleva les affections et les courages de tout le monde à l’envi l’un de l’autre. Ce qui fit d’autant plus avancer la recherche de Psyché. /166/ Et comme elle approchait déjà du logis de sa Dame, elle rencontra Coutume l’une des suivantes de Vénus, qui de prime abord s’écria tant qu’elle pût : Et bien, sauras-tu désormais, ô très mauvaise chambrière, que tu as une Maîtresse ? Fais-tu pas même semblant d’ignorer combien nous avons soutenu de travaux et de fatigues à te chercher ? Mais voilà qui va bien, que tu sois tombée si à propos entre mes mains, et que déjà tu t’es venue renfermer entre les guichets et barreaux d’Enfer, pour subir le châtiment que mérite une si grande désobéissance. [9] Et là-dessus lui sautant brusquement aux cheveux, la tirait après elle sans aucune résistance.

Or comme Vénus aperçut qu’on l’amenait pour la lui présenter, elle s’éclata de rire à la façon de ceux qui sont transportés d’une furieuse colère ; puis secouant la tête, et se grattant l’oreille droite : Ha, ha (ce dit-elle) as-tu finalement daigné venir faire la révérence à ta belle-mère ? Es-tu point venue plutôt venue visiter ton mari qui par ta blessure court fortune de la vie ? Mais ne t’en mets point en peine, je t’accoutrerai comme il faut une bonne bru. Où sont mes servantes Sollicitude et Tristesse : Elles entrent aussitôt, et Vénus la met entre leurs mains pour la bourreler. Ainsi donc suivant le commandement de leur Maîtresse, après avoir battu de verges et de plusieurs autres tourments la misérable Psyché, elles la ramènent derechef à leur Dame.

Alors Vénus redoublant sa risée : Voici (dit-elle) que le respect de la grossesse de son ventre nous émeut à pitié, c’est afin qu’au moyen de sa brave engeance j’aie l’honneur d’être grand-mère /167/ de son enfant. O que je serai heureuse quand on m’appellera grand-mère en la fleur de mon âge, et que le fils d’une chétive chambrière sera nommé petit-fils de Vénus ? [Qui n'aiment point de grands enfants] Mais je serais bien malavisée de l’avouer pour mon fils : car les noces qui sont inégales, faites en lieu clandestin, sans témoin, et sans le consentement du père, ne peuvent être appelées légitimes. Et partant celui-ci sera bâtard, si toutefois nous souffrons en aucune façon que tu le produises en lumière.

[10] Cela dit, elle lui saute au collet ; déchire sa robe en plusieurs endroits ; lui tire les cheveux ; lui cogne la tête, et lui fait enfin dix mille maux ; puis elle prend quantité de froment, d’orge, de mil, de pavot, de pois chiches, des lentilles, et des fèves, puis mêle le tout en un monceau, et lui dit ; Je te prends pour une si chétive et malotrue chambrière, que tu ne me sembles point avoir la mine de gagner les bonnes grâces de tes amoureux sinon en leur faisant quelque bon office. Je veux donc éprouver ce que tu sais faire. Epluche-moi ce tas de grains que tu vois là tout confus ; trie les grains l’un après l’autre, et me mets chaque espèce à part : mais avise néanmoins d’achever ta tâche devant la nuit. Ainsi Vénus ayant taillé de la besogne à Psyché, s’en alla souper à des noces qui se faisaient auprès de là.

Or Psyché ne se pouvait mettre à démêler cet inépluchable et embrouillé monceau, mais abattue d’étonnement à cause de la rigueur du commandement, se trouvait l’esprit non moins confus que la besogne. Là-dessus une petite villageoise Fourmi prenant compassion d’une si grande difficulté /168/ et du labeur impossible enjoint à la servante d’un grand Dieu, détestant aussi la cruauté de cette belle-mère ; fait une course de village en village, et rassemble toutes les compagnies des fourmis de la campagne, et leur parla en ces termes : Ayez pitié, ô frétillardes nourrissonnes de la terre mère de toutes les créatures ; ayez pitié, et d’une prompte soudaineté secourez une belle jeune femme épouse de Cupidon qui court fortune de sa vie ; Ainsi ces troupes de peuples à six pieds accourent à l’aide, et d’une hâte précipitée se roulent et culbutent l’une et l’autre ; puis d’une extrême affection débrouillent le monceau grain à grain : et les ayant séparément rangés selon leurs espèces, se retirent promptement chacune en sa fourmilière. [11] Mais sur le commencement de la nuit voici Vénus revenue du banquet nuptial fort bien trempée de vin et parfumée de baumes, ayant le corps tout barré de chapeaux et d’écharpes de roses vermeilles : et voyant avec quelle diligence on avait expédié cette merveilleuse tâche : Ce n’est, lui dit-elle, ni de toi ni de tes mains que vient cette besogne, méchante ribaude que tu es : mais bien de celui qui, à ton malheur, voire au sien s’est amouraché de toi. Puis lui jetant un morceau de pain s’en va coucher. Cependant on gardait étroitement le petit Cupidon dedans une chambre au milieu du logis ; en partie de crainte que par une passion amoureuse il n’empirât son ulcère ; et en partie afin qu’il ne parlât à sa Maîtresse.

Or ces deux Amants écartés comme nous venons de dire, et séparés dessous un même toit passèrent /169/ cette nuit avec beaucoup d’amertume. Mais comme l’Aurore commençait à monter en son carrosse pour nous ramener le jour, Vénus appela Psyché, et lui dit : Vois-tu bien ce bocage qui s’étend le long des bords de cette rivière, auprès de laquelle il y a une fontaine qui se décharge dedans : Tu trouveras là des bêtes à laine reluisantes, qui jaunissent comme l’or, et paissent sans aucune garde. Je suis d’avis qu’à quelque prix que ce soit tu m’ailles quérir tout à cette heure et m’apporte un floquet de cette toison dorée. [12] Psyché s’y achemine volontiers, non pour mettre ce commandement en exécution, mais à dessein de trouver le bout de ses malheurs dans les gouffres de la rivière. Mais voici que du milieu des ondes un roseau vert, suave nourricier de la musique, divinement inspiré par le gentil dégoisement d’une douce aure , lui vient prophétiser ce qui s’ensuit : Psyché, quoi que vous soyez travaillée par tant et tant d’afflictions, ne polluez point mes saintes eaux en vous faisant mourir ; et vous gardez bien d’approcher les épouvantables brebis de cette contrée tandis qu’échauffées par l’ardeur du Soleil, les voit transportées de cruelle rage, heurter d’une corne pointue, choquer de leur front dur comme pierre, et quelquefois par le venin de leurs morsures faire mourir maintes personnes. Mais quand l’ardente chaleur du midi sera diminuée par la descente du Soleil, et que les ouailles se reposeront à la fraîcheur de l’aure que la rivière inspirera : vous vous pourrez cacher dessous ce grand plane [platane] qui boit d’un même courant que moi : puis comme elles auront apaisé leur furie et ralenti leur mauvais courage, en secourant les branches des arbres du /170/ bocage, vous trouverez des flocons de cette laine dorée qui s’attachera de tous côtés aux buissons. [13] Ainsi ce simple et courtois Roseau montrait à cette pauvre affligée les moyens de sauver sa vie.

Et de fait Psyché ne se trouva point mal de pratiquer ce conseil : au contraire observant fort bien toutes ces circonstances, par un soin tout particulier, elle fit en sorte qu’elle remporta son tablier rempli de cette toison d’or à Vénus. Tant y a que le hasard du second péril qu’elle encourut, ne lui fit pas non plus mériter les bonnes grâces de sa Maîtresse que le premier : car elle se renfrognant les sourcils lui tint ce langage avec un souris amer et tout plein d’aigreur : Galande [effrontée], ne pense pas que je ne connaisse bien l’auteur adultérin et supposé duquel tu t’es servie en cette affaire : mais j’essaierai derechef à bon escient si tu as de la valeur et de l’esprit. Vois-tu bien la croupe de ce rocher au-dessus de cette haute montagne, d’où sort une fontaine d’eau noirâtre, qui renfermée dedans l’enclos du prochain vallon, passe à travers les marais Stygiens, et grossit le ruisseau de Cocyte ? Va puiser cette pleine cruche au fond de l’eau, et me l’apporte soudain. Cela dit ; elle lui donne un bocal de verre, ajoutant à cette parole plusieurs autres menaces.

[14] Psyché court à grand pas sur le faîte de la montagne, espérant y trouver au moins la dernière heure de sa misérable vie. Mais sitôt qu’elle fut au pied de la montagne, la difficulté d’une chose si pénible lui fit appréhender la mort. Car un rocher d’excessive hauteur, et si scabreux que l’accès en était impossible ; vomissait du milieu de sa gorge d’horribles bouillons ; qui sortant en gros des trous /171/ de la roche tombaient en bas à plomb, et s’épanchaient par des sentiers tortueux ; puis renfermés en un canal se dégorgeaient enmi la prochaine vallée. A droit et à gauche sortaient d’épouvantables Dragons hors des creux et baricaves [précipices], lesquels allongeant de grands cols hideux, avaient toujours l’œil au guet et ne fermaient jamais leurs paupières, car ils étaient députés pour garder éternellement l’approche de ce lieu. Les eaux mêmes se défendaient de leur propre voix, car elles criaient à tous coups ; Va-t’en ; et, Que fais-tu ? vois !, et Que songes-tu ? Garde-toi ; et Fuis, et Tu mourras, Ainsi par l’impossibilité de la chose Psyché transformée par manière de dire en pierre, était bien là présente de corps, mais absente d’esprit, sans sentiment, sans mouvement, et du tout accablée sous le faux de ce danger inévitable, manquant même du dernier soulagement que l’on reçoit en pleurant.

[15] Or l’affliction de cette âme innocente ne se peut cacher aux yeux de la toute puissante Providence. Car ce royal oiseau du souverain Jupiter, l’Aigle ravisseur, épandant ses ailes de part et d’autre, se vint incontinent offrir à Psyché. Et se ressouvenant de l’ancien office que lui fit Cupidon, lorsque par sa guise et le secourant au besoin il enleva l’Echanson Phrygien pour verser à boire à Jupiter ; il voulut bien reconnaître la courtoisie de ce Dieu en la personne de sa femme qu’il voyait en extrême peine. Pour ce faire, il traversa les sentiers de Jupiter, et s’en vint à tire d’aile présenter devant la face de l’Infante. Hé simple femme que vous êtes (lui dit-il) et non accoutumés en telles choses, espérez-vous que vous puissiez dérober, /172/ voire même seulement atteindre une goutte de cette très sainte et non moins effroyable fontaine ? N’avez-vous jamais ouï dire que ces eaux Stygiennes sont épouvantables aux Dieux, voire même à Jupiter ! et que ce que vous jurez par le nom des Dieux, les Dieux le jurent par la majesté de Styx ? Mais baillez-moi ce bocal.

L’aigle le prend, et l’emporte soudain puis épanouissant ses pennes en l’air épand son vol par-devant les mâchoires des dents pointues et des fourchus élancements des langues de ces cruels Dragons ; remplit son vase malgré ses eaux qui l’exhortaient à déloger sans courir fortune, disant pour ces raisons, Que c’était par le commandement de Vénus, et qu’il était à son service. Ainsi le passage lui fut un peu plus facile : [16] et Psyché recevant avec une extrême joie son bocal, le remporta soudain à Vénus.

Encore ne lui fut-il possible d’expier pour ce coup l’indignation de la Déesse courroucée : car la menaçant d’une pire et plus sinistre fortune à l’avenir, elle lui tint ce langage en riant à demi-bouche et lui dénonçant qu’elle mourrait en bref. Tu me sembles, lui dit-elle, maintenant une brave Magicienne et Sorcière, d’avoir si soigneusement accompli mes commandements. Mais ô mon cœur, il faut que tu me fasses encore un service. Prends cette boîte, et t’en va jusqu’aux enfers au plus creux du mortel logis de Pluton : et donnant la boîte à Proserpine, dis-lui : Vénus vous supplie de lui vouloir envoyer un peu de votre beauté, qui lui suffit au moins pour une journée : car elle consumé et perdu tout ce qu’elle en avait, en traitant son fils malade. Mais reviens de bonne heure, car il /173/ faut qu’ainsi fardée je me trouve au conseil des Dieux.

Ce fut alors que Psyché sentit à bon escient le dernier de ses malheurs ; et levant le masque reconnut ouvertement qu’elle n’en échapperait jamais, attendu qu’on la contraignait de descendre volontairement au Tartare et maisons infernales. Et sans délai elle monte sur une certaine Tour extrêmement haute, avec intention de se précipiter en bas : car ainsi faisait-elle son compte de pouvoir bien et facilement dévaler aux Enfers. Mais voici sur le champ sortir une voix de cette Tour qui lui dit ; et pourquoi cherchez-vous ô pauvre misérable, les moyens de vous défaire vous-même ? Pourquoi y succombez-vous sous ce nouveau péril et dernière traverse ? Car si votre âme est une fois séparée d’avec le corps, vous descendrez bien sans doute au plus creux des Enfers, mais vous n’en reviendrez jamais. Ecoutez-moi. [18] Vous avez assez près d’ici Lacedæmon belle et noble ville d’Achaye ; et sur les confins d’icelle, la ville et montagne de Tænar , allez-y par des chemins écartés et inconnus : vous y trouverez le soupirail de Pluton avec une porte bâillante qui vous montrera le chemin sans voie pour descendre aux manoirs enfumés ; et quand vous y serez entrée, vous verrez un canal qui vous mènera droit en la salle d’Orque : mais gardez bien d’aller à mains vides en ces lieux obscurs et ténébreux : ains portez avec vous à deux mains un potage fait avec de la farine d’orge détrempée en hydromel ; et dans votre bouche deux pites [petites pièces] pour le truage [péage]. Puis quand vous aurez fait la meilleure partie de ce mortifère chemin, vous /174/ rencontrerez un Ane boiteux chargé de bois avec un ânier estropié tout de même. Celui-là vous priera de lui tendre quelques bûchettes qui lui seront tombées de sa charge : mais passez outre sans lui dire mot. Ensuite vous arriverez à cette rivière morte, où Charon est commis pour passer les âmes des défunts ; qui moyennant son salaire vous recevra soudain dans son malotru bachot, et vous mènera vers l’autre rive. Comment, répondit Psyché à cette voix, faut-il qu’on trouve aussi de l’avarice parmi les morts ? Ni Charon, ni le père Pluton, lui dit-il, quelques grands Dieux qu’ils soient ne font rien gratuitement : et faut qu’un pauvre homme qui se meurt cherche de l’argent pour faire ses dépens ; Que si d’aventure il n’en a point de comptant, on ne le lairra ni mourir ni passer l’eau ? Vous donnerez donc à ce sale vieillard l’une des deux pièces d’argent que vous porterez en la bouche pour son batelage ; Toutefois faites en sorte que lui-même la prenne de sa propre main dedans votre bouche. Davantage, vous rencontrerez au milieu de cette rivière dormante un vieil homme trépassé qui nagera sur l’eau tout puant et pourri, lequel tendant les mains jointes vous suppliera de le tirer dans votre bateau.

Gardez bien aussi qu’une illicite charité ne vous emporte. [19] Quand vous serez delà l’eau, vous n’irez guère avant que vous ne trouviez pareillement quelques vieilles filandières et tisserandes faisant une pièce de toile, lesquelles vous requerront de leur prêter un peu la main. Il ne vous est néanmoins licite de les gratifier en cela. Car toutes ces choses et plusieurs autres sont autant d’appas et /175/ d’embûches que Vénus vous dresse, afin que vous leur donniez quelque portion de votre potage. Et ne pensez pas que ce petit hommage potager soit chose de néant : car si vous en perdez tant soit peu, vous ne reverrez jamais la lumière.

La raison est, qu’un grand mâtin à triple chef, hideux et effroyable, aboyant toujours à gueule béante ; étonne en vain les Trépassés, auxquels il ne peut plus faire de mal ; et sans cesse ayant l’œil au guet devant la sombre porte et en la Cour de Proserpine, garde le vide hôtel de Pluton. En lui fermant la gueule avec un potage il vous lairra facilement passer outre.

Vous entrerez ensuite chez Proserpine, qui vous recevra avec beaucoup de courtoisie, vous invitera de seoir auprès d’elle à votre aise, et prendre un somptueux dîner à sa table. Mais séez-vous à terre, faites-vous donner du pain bis, déclarez-lui puis après le motif de votre venue : et quand vous aurez reçu ce qu’elle vous donnera, rachetez derechef à votre retour la rage du Chien en lui baillant l’autre potage : donnez ensuite à l’avare batelier la pièce de monnaie que vous aurez de réserve : et repassant l’eau revenez sur vos premières erres [routes] par deçà, pour vivre à l’avenir en la compagnie des corps célestes. Mais sur toutes choses je vous avise que vous vous donniez bien garde d’ouvrir ni de regarder dans ladite boîte, et ne soyez nullement curieuse de voir le trésor caché de cette singulière et divine beauté. [20] C’est la parole et prophétie que la voix de cette Tour avait charge d’annoncer à Psyché.

Psyché donc apprête sans délai l’argent, les soupes et les autres provisions ; prend son /176/ chemin à Tænar, et cherche l’embouchure des Enfers ; passe par devant cet ânier estropié sans lui dire mot ; paie le truage [péage] de Charon ; ne tient compte de la requête du Trépassé nageant sur l’eau ; néglige les frauduleuses prières des tisserandes : puis ayant assoupi l’horrible rage du mâtin infernal, entre dans le logis de Proserpine ; où elle refuse de se seoir en la chaire que son hôtesse lui fit apporter, et la remercie des viandes heureuses et délicates qu’elle lui présente ; mais séant sur le carreau devant les pieds d’icelle, et contente de manger du pain bis, lui fait entendre les charges de sa légation.

A l’instant même Proserpine lui donne en secret sa boîte pleine et bien fermée : puis ayant par la fraude du potage qui lui restait, arrêté les aboiements de Cerbère, et payé le batelage du Nautonnier, elle remonte des Enfers beaucoup plus allègre et gaillarde qu’elle n’était descendue.

Sitôt qu’elle eût revu et adoré la lumière de ce monde, bien qu’elle eût hâte d’accomplir les commandements de sa Dame, éprise néanmoins d’une téméraire curiosité : Ne suis-je pas bien sotte (ce dit-elle à part elle) moi qui porte cette divine beauté, si je n’en prends quelque peu pour me frotter ; afin que par ce moyen mon ami me trouve d’autant plus agréable ? [21] Cela dit, elle ouvre la boîte, Mais hélas ! elle n’y trouve ni beauté ni chose quelconque ; au contraire elle y rencontra un somme infernal et vraiment Stygien, lequel aussitôt que la boîte fut ouverte l’affubla d’une épaisse et noire fumée de sommeil. Une grosse et pesante envie de dormir l’empoigne quant et quand [aussitôt], et la portant par terre sur le champ lui possède entièrement /177/ tous les membres. La voilà donc immuable et dépourvue de sentiments ; ce n’est plus qu’un cadavre qui ne demande qu’à dormir. [Quelles vapeurs m'offusquent le cerveau]

Alors Cupidon guéri de sa blessure, et ne pouvant plus supporter la longue absence de sa bien aimée, échappant par la plus étroite fenêtre de la chambre en laquelle il était enfermé, et ses pennes étant refaites par le séjour qu’il avait fait, prend sa volée droit à sa Psyché ; essuie diligemment le somme qui l’occupait, le renferme dans sa boîte comme auparavant, et de la pointe d’une sienne flèche non nuisible réveille sa mignonne et lui dit ; O pauvre misérable ! je m’étonne comment vous ne considériez pas que cette curiosité vous allait derechef ruiner. Au demeurant accomplissez soigneusement la charge qui vous est enjointe par le commandement de ma mère : quant au surplus j’y donnerai bon ordre. Ainsi parla ce léger amoureux, puis s’envola tout court ; et Psyché remporta le présent de Proserpine à Vénus.

Cependant Cupidon consumé de trop d’amour, et craignant la soudaine sobriété de sa mère, retourne à son métier accoutumé. Il fend l’air à tire-d’aile, monte jusqu’au plus haut des Cieux ; présente une requête au tout puissant Jupiter, et fait trouver sa cause bonne. Adonc Jupiter ayant touché les lèvres de Cupidon, et remporté la main à sa bouche, le baisa et lui disant : Combien que mon Seigneur et fils vous ne m’avez jamais rendu l’honneur qui m’est décerné par la permission des Dieux ; mais au contraire m’avez navré par une infinité de coups cette /178/ poitrine par laquelle sont disposées les lois des Eléments et les vicissitudes des Etoiles ; quoi que vous m’ayez souillé maintes fois en plusieurs affections de la chair, contre les lois, voire même contre celles que fit Auguste César touchant les adultères ; et que vous ayez contre les bonnes mœurs et disciplines publiques blessé ma réputation par maintes sales paillardises et dissolutions, transformant d’une sordide façon mon visage serein en serpents, en feu, en oiseaux, en feres [sauvages] et bêtes brutes [Sous des déguisements de diverses natures] : toutefois suivant mon accoutumée modestie, et considérant que vous avez pris croissance entre ces miennes mains, je ferai tout ce que vous désirez, pourvu néanmoins que vous sachiez vous garder de vos envieux ; et que s’il y a pour le jourd’hui quelque fille en terre qui surpasse les autres en beauté, vous m’en fassiez jouir en récompense du plaisir que je vous fais présentement.

[23] Ainsi dit Jupiter : puis commanda que Mercure assemblât promptement le conseil des Dieux, déclarant que si quelqu’un de la troupe céleste manquait de s’y trouver, il paierait dix mille deniers d’amende. Cette crainte remplit incontinent le théâtre céleste : et le souverain Jupiter séant en son lit de justice, prit la parole : O Dieu, enrôlés aux registres des Muses, vous savez bien tous que j’ai élevé et nourri de mes mains ce Jouvenceau ; faisant état qu’il fallait arrêter avec quelques mors les chaleureuses boutées [assauts] de sa première jeunesse. Il suffit que par de continuels adultères et débauches il se soit mis en mauvaise odeur et décrié par tout le monde : il lui faut désormais ôter tout sujet de dissolution, et par des /179/ entraves nuptiales lui retrancher cette luxure puérile. Il a fait choix d’une fille et a eu son pucelage, qu’il la prenne, qu’il la possède : puisqu’il a dormi aux côtés de Psyché, qu’il jouisse à jamais de ses amours. Puis s’adressant à Vénus : Et vous ma fille, ne vous en affligez point ; ne pensez pas que ce soit faire déshonneur à votre haute et puissante naissance ni que je veuille en rien déroger à votre état et condition, faisant entrer une personne mortelle dans votre race. Je ferai tout maintenant que ces noces ne seront point inégales, mais légitimes et conformes au droit civil.

Là-dessus il commande à Mercure de prendre Psyché et l’amener aux Cieux : et Mercure lui donnant un breuvage d’ambroisie : Prenez ô Psyché (lui dit-il) ce breuvage, et soyez immortelle. Jamais Cupidon ne se départira de votre alliance, mais ces noces vous seront fermes et stables à jamais. [24] Ainsi le festin nuptial riche et somptueux fut incontinent appareillé. L’époux tenait le haut bout de la table, et sa Psyché dans son giron. Tout de même séait Jupiter avec sa Junon ; puis ensuite tous les Dieux selon leur rang. Alors ce petit garçon de village échanson de Jupiter, le servait de nectar (c’est le vin des Dieux) et le père Liber en versait aux autres. Vulcain apprêtait les viandes. [Vulcain] Les Heures empourpraient tout le Palais de roses et d’autres fleurs. Les Grâces semaient du baume : les Muses aussi d’une très douce et mignarde voix chantaient des airs et faisaient des fredons extrêmement harmonieux. Apollon y joua de sa harpe. La belle Vénus survenant à cette douce Musique, se prit à danser, ayant disposé le bal en sorte que les Muses chantaient en troupe ; un /180/ Satyre jouait des hautbois, et Pan du flageolet. Ainsi Psyché demeura sous la main et puissance de Cupidon ; puis leur naquit une fille que nous appelons Volupté. Voilà le conte que faisait la vieille radoteuse et pleine de vin à cette pauvre prisonnière.




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