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Je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer


"Elle est morte, Monsieur mon ami, cette perte m'est très sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer."
L'Amour médecin, I, 1

Les larmes de Sganarelle s'opposent à la modération et à l'attitude de soumission au destin face à la mort préconisées

  • dans un passage de la première partie (1654) de la Clélie des Scudéry (1)
  • dans plusieurs textes de La Mothe le Vayer, notamment
    • "du deuil" (2)
    • "des adversités" (3)

  • dans un passage, fameux à la Renaissance, du traité De remediis fortuitorum parfois attribué à Sénèque (4).

Voir également L'Ecole des femmes : "tâchons de nous résoudre".

La liberté des larmes est défendue par Molière dans la consolation "A la Mothe le Vayer sur la mort de son fils" ainsi que, dans les mêmes termes, par le personnage du Roi dans Psyché, II, 2 ("l'effort en est barbare").


(1)

Mais encore, dit une dame de la compagnie, voudrais-je bien savoir précisément quelles bornes on doit donner à la douleur. - Si vous en croyez aujourd'hui Artaxandre, dit Pasithée, il vous dira qu'il faut s'enterrer dans le tombeau de ceux qu'on aime, ou que du moins il faut se faire fontaine et pleurer éternellement : et si vous en croyez Pasithée, reprit-il, elle vous dira qu'il est permis de danser sur le tombeau de ses amis ; que la douleur est une faiblesse honteuse ; qu'il faut beaucoup plus s'affliger d'avoir perdu un beau jour pour la promenade, que d'avoir perdu le plus respectueux amant de la terre, ou le plus fidèle ami du monde. Pour moi, dit Céphise, qui n'aime les extrémités à rien, je trouve qu'il y a un milieu à prendre : et que sans être ni désespéré ni insensible, on peut s'affliger et se consoler raisonnablement.
(Clélie, I, 3, p. 1249-1250)

(2)

N'est-ce pas la mort des personnes que nous affectionnons le plus qui nous paraît insupportable ? Est-il possible que nous nous affligions de la sorte d'une chose si ordinaire et si nécessaire ? [...] Que perd celui qui abandonne la vie après en avoir joui quelque temps ? Elle n'est qu'une révolution de jours et de nuits, tellement semblables, que selon le dire d'un des plus anciens philosophes de la Grèce, un seul de ces jours est l'image de tous les autres, unus dies par omni est ; de sorte qu'on peut dire avec raison que celui qui en voit moins qu'un autre ne perd rien qu'il doive fort regretter.
("Du deuil", Œuvres, III, 2, p. 331-332)

(3)

Il faut opposer à tout cela, au lieu de murmurer contre le Ciel, une constante résolution d'acquiescer à ses saintes ordonnances. Et puisque notre naissance nous oblige à la souffrance ; aussi que d'ailleurs le nombre de nos misères est arrêté de toute éternité, olim constitutum est quid gaudeas, quid fleas, respectons la Providence Divine, que les Anciens nommaient Fatalité ou Destinée ; et sans offenser notre franc -arbitre, cherchons notre principal soulagement dans la nécessité de vouloir librement ce qui ne peut être évité. Pourquoi ne déférerions -nous pas à ce raisonnement, qui fut le seul dont Démocrite se voulut servir pour surmonter l'inconsolable regret de Darius à la perte de la plus chère de ses femmes ? Cet excellent philosophe ne voulut pas d'abord choquer de droit fil une passion d'autant plus violente, que celles des Grands ne sont jamais petites, et qu'elles vont presque toujours à l'extrémité. Il promit donc à ce monarque de faire revivre celle dont il pleurait la mort si amèrement ; pourvu qu'il employât sa puissance à lui faire recouvrer les choses nécessaires pour un si difficile ouvrage. Après avoir un peu flatté son mal de la sorte, et usé de quelques recherches aussi ridicules qu'elles étaient feintes, il lui fit savoir qu'il n'avait plus besoin que des noms de trois personnes qui n'eussent jamais ressenti d'adversité en ce monde, pour les graver tous trois sur le tombeau de celle dont la mémoire lui était si chère, ce qui devait terminer l'entreprise dont il s'était chargé. Et parce que toute l'Asie qui était sous la domination de ce Prince, ne lui pût jamais fournir un seul nom de la condition requise, Démocrite prit alors sujet d'appliquer le vrai remède au mal de son patient, usant de ce ris ordinaire, qu'on nommait Abdéritain, et lui remontrant qu'il avait tort de prendre si fort à cœur les afflictions, puisque de tous les hommes qui étaient sur la terre il n'y en avait pas un qui en fut exempt, et qui n'eût vraisemblablement plus de raison que lui de se plaindre de la rigueur du destin. Or ce qui fut capable de persuader Darius, et de le réduire à la raison, doit être d'usage à tous les hommes, qui ne trouveront rien d'intolérable dans la vie, quand ils auront fait les réflexions convenables sur la nécessité de tant d'événements fâcheux, dont il est impossible que nous puissions nous défendre.
("Des adversités", Oeuvres, II, 2, p. 378-380)

(4)

Uxorem bonam amisi. Utrum inveneras bonam, an feceras ? Lire la suite
(p. 447 et suiv.)




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