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Ils comptent les défauts pour des perfections


"L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois,
Et l'on voit les amants vanter, toujours, leur choix :
Jamais, leur passion n'y voit rien de blâmable,
Et dans l'objet aimé, tout leur devient aimable ;
Ils comptent les défauts pour des perfections,
Et savent y donner de favorables noms.
La pâle, est aux jasmins, en blancheur, comparable ;
La noire, à faire peur, une brune adorable ;
La maigre, a de la taille, et de la liberté ;
La grasse, est, dans son port, pleine de majesté ;
La malpropre, sur soi, de peu d'attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée ;
La géante, paraît une déesse aux yeux ;
La naine, un abrégé des merveilles des cieux ;
L'orgueilleuse, a le cœur digne d'une couronne ;
La fourbe, a de l'esprit ; la sotte, est toute bonne ;
La trop grande parleuse, est d'agréable humeur ;
Et la muette, garde une honnête pudeur.
C'est ainsi, qu'un amant, dont l'ardeur est extrême,
Aime, jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime."
Le Misanthrope, II, 4, v. 711-730

Cette tirade présente des similitudes de structure et de contenu avec un passage du De natura rerum de Lucrèce, que l'abbé de Marolles avait traduit en 1650 (1), et qui avait déjà été imité par Scarron dans la première scène de son Jodelet duelliste (1652) (2).

Le thème de l'aveuglement en matière d'amour est, plus généralement, en vogue dans la littérature mondaine :

  • il fait l'objet de questions d'amour
    • dans le recueil de Jaulnay Questions d'amour, ou Conversations galantes (3)
    • dans un passage de l'Almahide (1660-1663) des Scudéry, où l'on débat pour savoir "si un homme devient aveugle ou clairvoyant en devenant amoureux" (4) ;

  • il prend la forme de maximes d'amour dans un recueil publié chez C. Barbin en 1666 (5) ;

  • il est présent dans la Célinte (1661) de Madeleine de Scudéry, où l'amant non aveuglé est dit mériter "toutes les infortunes de l'empire amoureux" (6).

La Mothe le Vayer, dans son petit traité "Du mariage", constatait également que "l'on aime quelquefois jusqu'aux défauts et aux imperfections de celles qui nous agréent" (7).

Dans L'Honnête Homme ou l'Art de plaire à la cour (1630), Faret engageait déjà l'honnête homme à déguiser les défauts des femmes "par quelque terme d'adoucissement" (8).


(1)

non ita difficile est quam captum retibus ipsis
exire et validos Veneris perrumpere nodos.
et tamen implicitus quoque possis inque peditus
effugere infestum, nisi tute tibi obvius obstes
et praetermittas animi vitia omnia primum
aut quae corporis sunt eius, quam praepetis ac vis.
nam faciunt homines plerumque cupidine caeci
et tribuunt ea quae non sunt his commoda vere.
multimodis igitur pravas turpisque videmus
esse in deliciis summoque in honore vigere.
atque alios alii inrident Veneremque suadent
ut placent, quoniam foedo adflictentur amore,
nec sua respiciunt miseri mala maxima saepe.
nigra melichrus est, inmunda et fetida acosmos,
caesia Palladium, nervosa et lignea dorcas,
parvula, pumilio, chariton mia, tota merum sal,
magna atque inmanis cataplexis plenaque honoris.
balba loqui non quit, traulizi, muta pudens est;
at flagrans, odiosa, loquacula Lampadium fit.
ischnon eromenion tum fit, cum vivere non quit
prae macie; rhadine verost iam mortua tussi.
at nimia et mammosa Ceres est ipsa ab Iaccho,
simula Silena ac Saturast, labeosa philema.
(Lucrèce, De Natura Rerum, livre IV, v. 1140-1163.

Car il n'est pas si difficile d'éviter d'être pris dans les liens de l'amour que d'en sortir quand on y est une fois embarrassé, et de rompre les fortes étreintes de la volupté. Vous en pourrez sortir, néanmoins, quoique vous soyez captif, si vous n'y apportez point vous même de résistance, ou que vous ne vouliez point considérer les vices de l'esprit et du corps de la femme que vous aimez et que vous désirez posséder. Ce font d'ordinaire tous les hommes qui sont aveuglés d'amour. Ils leur attribuent même des avantages qui n'y sont point au tout. Nous en voyons donc plusieurs de méchantes et de vilaines, qui sont néanmoins dans leurs délices, et qu'ils veulent élever au faîte de l'honneur. La noire, disent-ils, est une belle brune ; la malpropre et la sale est un peu négligée ; la louche ressemble à Pallas ; celle qui est nerveuse et sèche est une chevrette ; la bassette ou la naine est une petite Carite, elle est tout esprit : la grande et la démesurée en hauteur est appelée majestueuse ; on dit de la bègue qu'elle ne se peut donner la peine de parler ; et de la muette que la pudeur est cause de sa retenue. Celle qui est ardente importune, babillarde, a l'esprit brillant. Celle qui est si maigre qu'elle a même de la peine à vivre est appelée délicates amourettes, et on nomme la tendrelette celle qui est presque morte de la toux. Mais la grosse et la mammelue n'est autre que cette divine Cérès, qui est si chérie de Bacchus. La camuse est de la race des Silènes et des satires, c'est-à-dire des demi-dieux, et n'est pas de plus mauvaise grâce pour être un peu satirique. La lippue aux grosses lèvres est appelée le doux baiser.
(trad. M. de Marolles, éd. de 1659, p. 191)

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(2)

DOM FELIX :
Je te vais faire voir,
Que ton maître en amour fait fort bien son devoir.
[...]
A la belle, je dis que ses plus grands appas
Sont ceux qui sont cachés, et que l'œil ne voit pas :
Que son esprit me plait bien plus que son visage.
A la laide, je tiens presqu'un même langage :
J'ajoute seulement qu'elle a je ne sais quoi
Qui fait que la voyant je ne suis plus à moi.
Enfin, également de toutes je me joue ;
De ce qu'elles ont moins, c'est dont plus je les loue :
Aux sottes, de l'esprit ; aux vieilles, de l'humeur ;
Aux jeunes, qu'avant l'âge elles ont l'esprit mûr ;
La grasse se croit maigre, et la maigre charnue,
Aussitôt que de nous elle est entretenue ;
Aux petites je dis que leur corps est adroit ;
Aux grandes, que leur corps, quoi qu'en voûte, est bien droit ;
A celle que je vois d'une taille bigearre,
Qu'ainsi le Ciel l'a faite, afin d'être plus rare ;
Aux minces, qu'une reine a moins de gravité ;
Aux grosses, qu'elles ont beaucoup d'agilité ;
Aux propres, que j'admire en eux la nonchalance ;
Tout cela sans me faire aucune violence
Car, de plus, j'ai le don de mentir sans remords,
Vertu que seulement on voit aux esprits forts.
(Scarron, Jodelet duelliste, 1652, I, 1, v. 134-162)

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(3)

Qui va le premier ? l'agrément de l'objet aimé, ou l'amour de celui qui aime, et si l'on doit juger ainsi : Il l'aime, parce qu'elle lui plaît, ou Elle lui plaît, parce qu'il l'aime ?
R. Notre cœur va au-devant des agréments de l'objet aimé dans l'amour d'inclination, mais dans les autres il se rend aux charmes.
(p. 13)

De la préoccupation et de l'aveuglement en amour
Question première
Qu'est-ce que la préoccupation d'une honnête personne qui a bien de l'esprit ?
Réponse
La préoccupation dans une personne qui a bien de l'esprit est une finesse de l'amour propre, qui ne nous fait voir l'objet aimé que par l'endroit où il nous peut plaire, afin d'autoriser son choix.
2. Si tout ce qu'il y a d'honnêtes gens qui aiment sont préoccupés et aveuglés sur les bonnes et les mauvaises qualités de l'objet aimé ?
R. L'amour ne nous ôte pas toutes les lumières qui nous pourraient faire découvrir des défauts dans l'objet aimé : mais s'étant rendu le maître dans notre âme, il empêche que le rapport qu'en pourraient faire nos sens ne fasse aucune impression sur elle, et ne lui permette d'écouter ce qui peut servir à l'augmenter.
[...]
4. Si une honnête personne qui a bien de l'esprit peut être aveuglée au point de ne voir jamais les défauts de l'objet aimé ?
R. Elle les voit, mais c'est de la manière que dans quelque spectacle public, mille choses s'offrant à nos yeux n'y font aucune impression, parce que nous ne nous attachons qu'à ce qui nous donne le plus de plaisir.
(Jaulnay, Questions d'amour, p. 23-25)

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(4)

A la question de savoir "si un homme devient aveugle ou clairvoyant en devenant amoureux", Carralil répond :

je crois que c’est le premier que l’on devient : et que cette passion fait autant de taupes que d’amants, et autant d’aveugles que d’esclaves. En effet, poursuivit-il, la preuve de ce que je dis est fort claire, dans les bizarres amours dont tout le monde est rempli : et il ne faut que voir les goûts dépravés, et les choix ridicules de la plupart des hommes, pour connaître qu’une divinité aveugle fait part de son aveuglement aux autres, et que son mal est contagieux. L’un aime une femme, que l’on peut compter avec les nains, tant elle est petite : l’autre en adore une, que l’on peut mettre avec les géants, tant sa taille est grande et extraordinaire : celui-ci a de l’inclination pour une boiteuse, celui-là en a pour une bossue. Il en est qui veulent la beauté pâle comme la mort ; il en est aussi qui la veulent noire comme de l’ébène. J’en sais qui ne la peuvent aimer que dans l’enfance : et j’en sais encore qui la trouvent dans la vieillesse, où elle est difficile à trouver. Quelques uns veulent que leur maîtresse soit savante, par un goût aussi fantasque que particulier : et quelques autres la veulent stupide, avec aussi peu de raison. J’en ai vu qui la choisissent presque muette : et j’en ai vu encore, qui voulaient qu’elle parlât toujours. Enfin il y a tant de bizarreries, presque en toutes les amours ; que je crois en pouvoir conclure raisonnablement, que tout homme amoureux devient aveugle, encore que nous lui voyions des yeux.
(Almahide, VIII [suite de la IIIe partie], p. 716-718)

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(5)

Il semble aux amants qu’il n’y ait que leurs maîtresses qui soient dignes du nom de belles
(Maximes d’amour, C. Barbin, 1666, p. 105, « mérite », max.1)

les amants croient que leurs maîtresses sont l’ornement de l’univers
(Ibid., p. 106, « mérite » max. 4)

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(6)

un amant qui peut croire que sa maîtresse a le teint basané et qui lui applique des vers tels que ceux des mouches, voit trop clair pour être bon amant et mérite toutes les infortunes de l'empire amoureux.
(Célinte, 1661, p. 173

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(7)

L'inclination de notre sexe pour le féminin est si puissante, qu'il n'y a point de passion qui approche de la violence dont on aime quelquefois jusqu'aux défauts et aux imperfections de celles qui nous agréent.
(La Mothe le Vayer, "Du mariage" dans Œuvres, III, 2, p.20-21)

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(8)

Elle n'aura point de défaut qu'il ne déguise par quelque terme d'adoucissement : si elle a le teint noir, il dira qu'elle est brune, et que telle était la plus grande partie des beautés que l'Antiquité a admirées ; si elle a les cheveux roux, il approuvera le goût des Italiens et des autres nations qui les aiment ainsi, et celui des poètes les plus délicats et les plus amoureux qui ne vantent jamais que les cheveux de cette couleur ; si elle est trop maigre, et trop petite, elle en sera d'autant plus adroite et plus agile ; le trop de graisse ne sera qu'embonpoint ; l'excès en grandeur passera pour une taille de reine et d'amazone ; et enfin il couvrira chaque imperfection du nom de la perfection la plus voisine.
(L'Honnête Homme ou l'Art de plaire à la cour, 1630, p. 172-173)




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