[retour à un affichage normal]

Accueil > Outils > Gâté le sonnet

Content-Type: text/html; charset=UTF-8

Gâté le sonnet


"Il faut qu’en écoutant j’aie eu l’esprit distrait,
Ou bien que le lecteur m’ait gâté le sonnet."
Les Femmes savantes, III, 3 (v. 1003-1004)

Une telle éventualité avait été envisagée dans deux petits traités de La Mothe le Vayer :

  • dans le "petit traité" “Du bon et du mauvais usage des récitations” (Opuscules ou Petits Traités, 1643):
Certes il faut avouer, que la prononciation seule est souvent capable de nous tromper de telle sorte, qu'elle nous fera trouver excellente une pièce que nous condamnerions sur le papier : Comme il arrive au contraire que la chose du monde la mieux conçue et la mieux écrite, perdra toute sa grâce, et deviendra mauvaise sur les lèvres de celui qui la débite mal, et qui la lit malignement ou avec mépris.
(éd. des Oeuvres de 1756, II, 2, p. 73-74)

  • dans le "petit traité" "Du récit d'un ouvrage" (Petits Traités en forme de lettres, 1647) :
Il est vrai que je me suis inopinément trouvé à la lecture de l'écrit, dont on vous a parlé. Ce divertissement n'est pas des plus à mon gré, parce que j'appréhende toujours qu'on ne m'impose en prononçant avec trop d'affectation, et d'emphase, ce qu'on veut faire passer pour excellent ; ou avec trop de négligence, et quelque fois de malignité, ce qu'on désire exposer au mépris. Car vous n'ignorez pas le tort, que peut faire à un Ouvrage cette dernière malice, et le juste sujet, qu'eut Philoxène, de casser le travail de ces Potiers, qui récitaient mal ses vers, leur protestant, qu'il traiterait aussi désavantageusement leur marchandise, qu'ils faisaient la sienne.
(éd. des Oeuvres de 1756, VII, 1, p. 274)

Dans une de ses lettres de 1664, Madame de Sévigné raconte une histoire semblable, où l'excuse d'une mauvaise lecture sert à se disculper d'une mauvaise appréciation gênante d'un poème :

Il faut que je vous conte une petite historiette qui est très vraie et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers ; MM. de Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comme il s’y faut prendre. Il fit l’autre jour un petit madrigal que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin, il dit au maréchal de Gramont : “Monsieur le maréchal, je vous prie, lisez ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent. Parce qu’on sait que depuis peu j’aime les vers, on m’en apporte de toutes les façons.” Le maréchal, après avoir lu, dit au roi : “Sire, V.M. juge divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j’aie jamais lu.” Le roi se mit à rire et lui dit : “N’est-il pas vrai que celui qui l’a fait est bien fat ? — Sire, il n’y a pas moyen de lui donner un autre nom. — Oh, bien ! dit le roi, je suis ravi que vous m’en ayez parlé si bonnement ; c’est moi qui l’ai fait. — Ah, Sire ! quelle trahison ! Que V.M. me le rende ; je l’ai lu brusquement. — Non, monsieur le maréchal ; les premiers sentiments sont toujours les plus naturels.” Le roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l’on puisse faire à un vieux courtisan.
(Lettres, I, 67)

(voir également "beaucoup de gens le trouvent admirable")




Sommaire | Index | Accès rédacteurs